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Ni héros ni martyr
Il n'y a pas qu'une affaire Hurnam, il y en a plusieurs. Ce dossier est complexe, il englobe des problèmes distincts qui s'emmêlent et qui incitent à de dangereux amalgames. Pour y voir clair, il faut commencer par hiérarchiser les enjeux et distinguer l'anecdotique du dramatique.
Le plus grave, dans cette rocambolesque histoire, est la perception que le Conseil privé vient d'administrer un cinglant désaveu à notre plus haute cour de justice. Ce n'est pas exactement le cas. Les « Law Lords » ont accordé à Dev Hurnam l'autorisation de contester la décision de la Cour Suprême de le maintenir en détention. En attendant que l'affaire soit entendue, le Conseil privé estime, contrairement à la Cour suprême, que le plaignant peut bénéficier d'une remise en liberté sous caution.
Le Conseil privé fait des dispositions du « Bail Act » la même lecture que le magistrat de la cour intermédiaire qui avait accordé la liberté provisoire à Hurnam. Ce qui a frappé, c'est que sans éprouver le besoin d'une analyse plus approfondie, les « Law Lords » ont immédiatement ordonné cette libération. Plus que le verdict lui-même, la célérité et le contexte de la décision portent à croire que le Conseil privé estime injuste l'incarcération continue du député malgré la gravité des accusations qui pèsent sur lui.
Les circonstances exceptionnelles de ce jugement si rapidement rendu vont inévitablement conforter la thèse de ceux qui, comme le suspect lui-même, crient à la persécution. C'est le cri du c?ur qu'avait lancé Dev Hurnam à l'annonce de la décision du Directeur des poursuites publiques de faire appel du jugement du magistrat Lutchmee Parsad Aujayeb, qui avait ordonné sa libération. « Si ce n'est pas de la persécution, qu'est-ce que c'est ? », avait demandé l'avocat parlementaire. Il devait trouver un puissant relais en la personne de l'éminent juriste Ivan Collendavelloo. « Pa fer dominer ek sa piti la. Pa fer dominer are li ! » avait-il lancé. Certes, Collendavelloo est un ami politique de Dev Hurnam, mais sa condamnation de l'attitude « dominer » de la justice ne peut se fonder que sur le sentiment avisé d'un abus de pouvoir.
Le Conseil privé n'a pas encore motivé sa décision par écrit, mais il ne nous paraît pas excessif de considérer d'ores et déjà qu'il a dû également estimer arbitraire la décision de la Cour suprême. Du coup, il n'est plus possible d'ignorer l'accusation de persécution proférée par Hurnam et amplifiée par Collendavelloo à l'égard de l'administration de la justice, du Directeur des poursuites publiques aux juges de la Cour suprême. Et si Hurnam avait raison ?
Le doute qui s'installe doit être dissipé. Ce n'est pas simple : les juges doivent se garder de controverses publiques et ne peuvent être mis en demeure d'expliquer à chaque fois leurs décisions, hors les motifs qu'ils donnent dans leurs jugements écrits. Et l'on ne doit pas non plus brandir des menaces de représailles à chaque fois qu'une cour d'appel renverse une décision. Mais il serait tragique que l'opinion publique en vienne à penser que nos magistrats et nos juges pourraient être mus par des considérations étrangères à la bonne administration de la justice. C'est pourtant l'opinion d'un nombre grandissant de Mauriciens.
Il y a là un danger pour la démocratie. Il est temps que les juges descendent de leur piédestal, désormais branlant, et rendent davantage compte de leurs actes à la cité. La confiance absolue qui était accordée en d'autres temps aux responsables de la justice n'est plus de mise. Nous sommes entrés dans l'ère de la suspicion. Accusés, défendez-vous ! Après tout, c'était peut-être une erreur que de surprotéger à ce point les administrateurs de la justice, qui traînent comme chacun de nous leurs préjugés et leurs faiblesses dans la vie, qu'elle soit professionnelle ou privée. À la confiance, la démocratie préfère la transparence.
Outre cet aspect de l'affaire qui porte sur le principe de la présomption d'innocence et des droits constitutionnels à la liberté, il demeure que les accusations portées contre Dev Hurnam sont extrêmement graves. Elles le sont d'autant plus qu'il s'agit d'un élu de la nation, d'une personnalité du barreau, d'un « symbole » politique, traité d'ailleurs avec égard tant par la majorité que par l'opposition. Il est accusé d'un complot odieux. Il est vrai que l'accusation provient d'un bandit apparemment repenti, mais elle a été corroborée par un avocat respectable. Dans ces circonstances, et sans renoncer à la présomption d'innocence, il est ahurissant de voir Dev Hurnam siéger à l'Assemblée nationale et avoir l'outrecuidance d'interpeller des ministres sur des affaires qui le concernent. Aux yeux de la loi, c'est toujours un suspect. Le moins qu'il puisse faire, c'est se mettre en congé du Parlement. Il s'agit de dignité nationale.
Monsieur Hurnam est provisoirement accusé de complot pour avoir voulu agresser physiquement un juge de la Cour suprême dont il n'a pas aimé le jugement et pour avoir voulu faire assassiner des officiers de police. C'est d'une extrême gravité ! Tant que l'accusé n'aura pas été innocenté, il devrait faire preuve d'une grande discrétion, tout entière consacrée à laver son honneur et celui de l'institution qu'il représente. Le verdict des « Laws Lords » n'a fait de Hurnam ni un héros ni un martyr. Les charges qui pèsent sur lui sont gravissimes, les parlementaires ne doivent pas laisser perdurer le sentiment qu'ils les considèrent comme banales et insignifiantes. L'honorable Hurnam pourra retrouver tout son panache et sa gouaille d'écorché vif une fois qu'il aura prouvé son innocence, la condition expresse d'un retrait provisoire du Parlement étant la contrepartie d'une justice non retardée.
Il n'est pas tolérable que son parti ait jugé l'affaire suffisamment sérieuse pour imposer au député une suspension symbolique, mais que l'Assemblée nationale soit restée inerte. Il existe peut-être une lacune dans les « Standing Orders » du Parlement, qui ne prévoient des sanctions qu'en cas de condamnation.
Il y a une règle à définir lors d'une mise en examen, en particulier lorsqu'un élu est accusé d'un acte aussi grave que celui de vouloir s'attaquer par des méthodes terroristes aux représentants des institutions de la République que sont la justice et la police. L'absence de réaction des parlementaires, toutes tendances confondues, est une lâcheté.
D'abandons en compromissions, de silences en indécences, c'est ainsi que les nations sombrent dans la décadence.
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