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Du sucre et des Chagos

21 juillet 2004, 20:00

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Sucre

Les prémices de Lomé II

L?Ambassade de Maurice à Bruxelles avait de temps à autre des réunions de concertation ou d?information avec les officiels de la Direction Générale ? la DG8 ? de la Communauté Economique Européenne (CEE). En prévision de la préparation des accords de Lomé II entre les états membres de la CEE et les pays ACP, ces réunions étaient devenues plus fréquentes. Celle tenue au début de 1979 avait été plus longue. Le protocole sucre avait fait l?objet d?une analyse plus détaillée.

Premiers avertissements

Pour les fonctionnaires de la DG8 dont la tâche quotidienne consistait à peaufiner les clauses d?un nouvel accord de coopération et à planifier l?échelonnement de l?aide financière ou technique, la pérennité du protocole demeurait inviolable. Ils ajoutèrent toutefois que cet acquis auquel les ACP étaient, avec raison, attachés, pouvait être un jour vidé de sa substance si l?évolution du marché obligeait les partenaires européens à revoir substantiellement à la baisse le montant des subsides.

Ils firent subtilement allusion à un élargissement progressif de la CEE qui serait à terme composé de nouveaux membres dont les sensibilités ne seraient plus les mêmes que celles des fondateurs d?une Europe unie et dont les relations avec les colonies devenues indépendantes seraient plus distantes. Dans un tel contexte, prévisible déjà vers la fin des années 70, il serait sage de songer, conseillèrent-ils, à des solutions alternatives.

Ces propos furent dûment relayés au Ministère des Affaires Etrangères à Port-Louis. Nous eûmes la confirmation que le message avait été reçu et transmis aux industriels quand quelques chefs d?entreprises, transitant par Bruxelles, y firent allusion. Il était évident que pour eux la mise en garde s?adressait à un avenir lointain. Maurice, de toute façon, avait déjà jeté les bases de sa conversion économique par le lancement des industries de zone franche et la consolidation de son tourisme.

Amitiés perdues

L?Europe des Quinze, devenue récemment l?Union européenne des vingt-cinq, ne jette évidemment plus le même regard sur les états émergents qu?ils soient producteurs de sucre, de bananes ou de café. Les liens personnels et affectifs que les chefs d?Etat ou de Gouvernement, les ministres, diplomates et fonctionnaires de tout bord, avaient forgés sont distendus.

Aujourd?hui bilans, objectifs de croissance, responsabilisation, tangibilité des résultats sous-tendent des relations qui hier encore reposaient sur un paternalisme affectueux et une dose d?attentisme béat. Il y a certes moins de c?ur dans les péroraisons d?un Pascal Lamy mais plus de raison et de rigueur.

Peter Ustinov, dans une allégorie amusante intitulée ?L?Amour des Quatre Colonels? avait, avec clairvoyance, pressenti ce relâchement. Dans leur vision d?un monde où dominerait leur technologie ou leur idéologie, le militaire yankee et son collègue soviétique se démarquaient nettement de la sollicitude qu?éprouvaient les colonels anglais et français pour leurs anciennes colonies et les hommes qui les dirigeaient.

N?est-il pas significatif que ce soit un commissaire germanophone qui introduise à Bruxelles un plan susceptible de porter un rude coup à notre industrie sucrière ? Pascal Lamy à Grand-Baie aura soigneusement évité de promettre une compensation. Parler ?d?amortissement? c?est admettre qu?il y aura une chute. Et qu?elle sera brutale !

Nouvelles donnes

Qu?il vienne de Bruxelles, de Washington ou de Genève, le conseil prodigué est à peine voilé : produisez à bien moins cher, à terme trouvez des industries de substitution, pliez-vous aux lois du marché et, si vous le voulez bien, nous pourrions vous aider dans cette entreprise de reconversion à condition toutefois que vous ne fassiez pas trop de concurrence à nos propres secteurs économiques?

The writing was on the wall since the 1970s ! Tout au moins une partie du message. Nous avons été très clairement avertis. Nos industriels ont fait ce qu?ils ont pu face aux lourdeurs inhérentes à toute activité humaine qui a longtemps duré : conservatisme, exigences syndicales, atermoiements politiques, peur du risque, bureaucratie tatillonne.

Chagos

Les Méliens du 20e Siècle

Quand il y va de leurs intérêts ou de leur sécurité, les maîtres du monde sont-ils des monstres froids sans morale ?

Deux mille cinq cents ans après la Guerre du Péloponnèse, magistralement décrite pour Thucydide, les relations internationales s?inspirent toujours du dialogue le plus célèbre qui ait jamais été écrit entre des envahisseurs et leurs victimes. Face aux Méliens acculés, les Athéniens arguent que dans les relations internationales, les forts font ce qu?ils veulent et les faibles ce qu?il sont contraints de faire. Ils ajoutent que les discussions sur les droits des peuples n?ont de sens qu?entre états égaux.

Les Méliens insistent néanmoins, parlant de liberté, d?honneur, de justice ? bref de morale. Les Athéniens répondent que l?opportunité de faire la guerre est dictée par la sécurité de la nation et que justice, honneur, morale ne sont que des considérations secondaires. Sur ce, les Athéniens attaquent et massacrent les Méliens.

Sans le dire avec autant d?élégance que Thucydide, c?est exactement l?attitude qu?a eue la très Grande Bretagne envers les tout petits Chagossiens.

Egoïsme d?Etat

Dans une situation de conflit touchant à la sécurité, tout Etat, depuis toujours, s?intéresse avant tout à son propre avantage. C?est le vieil argument de Machiavel qui, en substance, écrit ceci : un gouvernement a le devoir de protéger l?intérêt général de la nation et il lui faut parfois faire le mal (expulser les Chagossiens !), mentir (Diégo ne servirait qu?aux télécommunications !) recourir à la ruse (Order in Council !) pour sauvegarder ce qu?il considère être son intérêt ou l?intérêt de ses alliances (UK ? USA !).

En politique cela s?appelle un ?devoir d?égoïsme d?Etat?.

Le comportement de l?Angleterre, dès l?origine du drame chagossien, s?est conformé à ce devoir d?égoïsme auquel il faut adjoindre un mépris coupable des petites gens. Elle n?a jamais cherché à dialoguer avec les Chagossiens, à les comprendre et à les protéger sauf à leur donner, sous pression mauricienne, une compensation bien au dessous de ce que les îlois déracinés seraient en droit d?attendre en comparaison avec les énormes intérêts que Diego Garcia est appelé à sécuriser, notamment les échanges commerciaux, la communication maritime, le pétrole, la surveillance et la reconnaissance aérienne, un certain équilibre géopolitique assurant la paix.

Un verrou indispensable

Toutes ces considérations revêtaient une importance capitale surtout pendant les décennies de la Guerre Froide. Tony Blair n?a pas tort d?assurer aux parlementaires de Westminster que Diego Garcia demeure ?toujours vital? pour la sécurité. Il pense surtout à la sécurité et aux intérêts de l?alliance anglo-américaine mais aussi, par extension, aux autres pays de l?Occident. Si le bloc soviétique s?est désagrégé, d?autres foyers d?incendie demeurent, notamment au Proche et au Moyen Orient. Ces foyers représentent une menace globale. Les conséquences d?un conflit, même géographiquement circonscrit, pourraient être graves non seulement pour l?Angleterre et les Etats Unis mais aussi pour d?autres alliances géopolitiques et pour nous à l?île Maurice.

Dans cette lamentable affaire des Chagossiens l?arrogance anglo-saxonne n?a eu d?égal que son désintérêt des bonnes relations humaines. Il eût en effet été plus intelligent de s?attacher les quelques milliers de Chagossiens en leur offrant dès le début de l?excision un statut particulier, du travail garanti sur la base militaire, un niveau de vie plus élevé que ne pouvait assurer les aléas de la pêche ? et surtout la fierté de participer à leur manière au maintien d?un certain équilibre des forces armées pendant la Guerre Froide et une sécurisante surveillance de la région depuis la chute du régime soviétique.

Des vertus de la prudence

Quant à la menace de quitter le Commonwealth, elle fut imprudente et prématurée. Le philosophe Emmanuel Kant, analysant l?action politique, avance ?qu?un homme politique moral utilise les principes de la prudence? afin d?éviter que le fossé ne soit trop large entre ce qui est et ce qui devrait être?. La politique est donc un art d?exécution. Un politicien plein d?intentions excellentes mais qui met en ?uvre ses décisions de façon incohérente ou instable, commet une faute d?autant plus grave que l?un des effets de sa maladresse est de permettre à des politiciens beaucoup moins bien intentionnés de l?emporter. Il ne fait aucun doute que dans la situation arbitraire ou l?Order in Council annihilait tout espoir d?un proche retour des Chagossiens dans leurs îles, les Anglais se sont révélés plus adroits sur l?échiquier diplomatique. Savoir se taire et peaufiner en silence sa riposte requiert une maîtrise de soi qui n?est pas donnée à tout le monde.

Machiavel toujours (Chapitre 23) : ?Ce sont des hommes méchants (les Anglo-Saxons !) si l?on ne leur impose une nécessité d?être bons (envers les Chagossiens !). Le Prince qui ne se connaîtra pas en gens ne sera jamais bien servi. Je conclus donc que c?est la prudence du Prince qui produit les bons conseils ??

Connaîtra-t-on jamais le nom de celui ou de celle qui conseilla à un Prince impétueux de proférer une menace imprudente ? et impudente ?

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