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Tana, humanité écorchée
La ville nue
Elle est terrible la voix de l?enfant-mendiant. On a beau y être préparée, ce ton monocorde, ce regard fixe, cette main tendue avec insistance sur plusieurs mètres, on ne s?y fait jamais. Surtout quand c?est l?une des premières images que renvoie l?Ile Rouge, dès que l?on quitte le cocon de l?hôtel pour tâter le pouls de la ville.
«Tu verras, il suffit de passer son chemin. Surtout ne pas s?apitoyer. Si tu donnes quelque chose à l?un d?eux, ils risquent de te suivre sur des kilomètres.» Non, ne pas sombrer dans le misérabilisme. L?occasion est festive. Dix jours dans la capitale malgache pour s?imprégner de la ferveur patriotique du 44e anniversaire de l?indépendance. Feux d?artifice, concerts, lampions : autant de bonnes raisons de lever le nez du pavé.
Mais les premières heures sont difficiles. Avant de nous accepter, Tana met à l?épreuve notre humanité. Le froid griffe sans pitié les couches de laine superposées. Le vent enfonce des poignées de poussière de brique rouge dans les yeux et le nez.
Au détour des trottoirs, des hommes, femmes et enfants. Totalement démunis. Sur le dos : des haillons. Dans la tête, des poux qui meurent sous des ongles cassés. Et tout autour, cette odeur caractéristique de la clochardise. Puanteur des chairs pas lavées. Besoins naturels satisfaits indifféremment sur un coin de trottoir ou au milieu de la chaussée. Des pieds nus tellement noirs qu?ils ont la dureté de semelles.
Encore une fois non. Apaiser son effarement devant le nombre de familles qui dorment dans la rue, les petits corps sachant à peine marcher, abrités sous les bouts de carton. «Copain, 500 francs pour manger. Madame La Réunion, pas dîné.» Ne pas se laisser avoir. Ni même à l?usure. Adopter un réflexe : celui de se détourner.
Lever le nez du pavé. Remarquer le «cimetière des voitures.» Des modèles d?un autre temps qui sont encore sur la route. Après le marchandage d?usage : «règle numéro un, casser les prix de 50 %», prendre un taxi devient une aventure. Installés sur la banquette arrière, nous voyons le chauffeur qui démarre sans jamais tourner la clé de contact. La preuve, il n?y en a pas. À la place, il rassemble des fils nus et voilà le moteur poussif qui redémarre.
Suivant les cahots de la route, c?est aussi à la rencontre de nous-même qu?il nous entraîne. Dans la rue, au supermarché, sur les marchés, jusque dans l?avion du retour, les Malgaches poussent l?hospitalité jusqu?à nous adresser systématiquement la parole dans leur langue maternelle. À chaque fois, notre sourire un peu vide et quelques paroles d?explications, «Excusez-moi, je ne comprends pas, je viens de Maurice.» En face : «Excusez-moi, je vous ai prise pour une Malgache.» Petite phrase lancinante qui vaut bien plusieurs paires de bras grands ouverts. Avant la transition au français. Cas particuliers : ceux de marchands ambulants qui maîtrisent juste assez de français pour énoncer le prix des articles en vente, avant de reprendre en malgache. Reste le pouvoir de persuasion d?un sourire et le langage universel des mains.
Le Palais, un symbole
Douze collines, mais une seule qui sert de repère. La plus haute de Tana, l?Iarivo et ses ruines centenaires. Aller à Tana sans visiter le palais de la reine, serait l?équivalent d?aller à Paris sans prendre les ascenseurs de la Tour Eiffel.
Pour monter vers la haute ville, pas de taxis, seulement de bonnes chaussures. Par choix. Pour l?authenticité du voyage. Faire à pied la route pavée de la Place du 13 mai jusqu?au palais de la reine c?est entrer du bon pied dans un film documentaire. La route pavée qui monte en degrés. Les maisons aux façades pittoresques qui racontent silencieusement des siècles de colonisation française.
Pour tromper l?essoufflement, s?arrêter souvent pour se rassasier du dessin régulier de la ceinture volcanique et des briques rouges. Avant d?arriver, rouge et en sueur malgré l?hiver, devant les grilles du palais.
Assis, en chien de garde, deux guides : des frangins au look de pirate : Thierry et Bienaimé. Légèrement trop empressés. Trop prévenants avec l?argent qui est dans nos poches. «Normalement c?est 25 000 Fmg par personne, mais c?est ce qu?on vous demandera pour tous les deux. Donnez-moi l?argent ici même, pas devant le chef, sinon il vous fera payer plus.» Avec son phrasé saccadé, Thierry nous explique laborieusement que la récompense du guide n?est pas comprise dans le forfait et qu?elle est laissée à notre discrétion, à la fin de la visite.
De près, les murs incendiés en 1996 fendent le silence de la colline d?un air hautain et défiant. Du palais ou Rova, qui abritait des cases royales, ne restent plus que des tombeaux imposants où sont enterrées plusieurs générations de rois et de reines. Pour mieux nous imprégner de l?histoire, Thierry se tient debout au bord du tombeau des rois pour dominer son assistance de deux personnes. L?histoire de son île qu?il récite à toute vapeur fait revivre et mourir en un éclair Radama I (1792-1828) instigateur de grandes réformes, dont l?ouverture de Madagascar aux étrangers, son épouse, Ranavalona 1ère (1788-1861), qui promulgue au contraire, un décret d?exil de tous les Européens.
D?une traite, défilent Jean Laborde, ingénieur français qui engrosse la reine «Pardon madame», Radama II qui succéda à Ranavalona 1ère, puis des souveraines sans visages : Rasoherina jusqu?en 1868, Ranavalona II jusqu?en 1883 et Ranavalona III jusqu?en 1897. En 1868, la conversion au christianisme de la reine Ranavalona II (1829-1883) et l?abolition de l?ancienne loi interdisant l?emploi de la pierre et des briques à l?intérieur des limites de la ville. Ranavalona III (1861-1917), dernière reine de Madagascar quitta son palais dans la nuit du 27 au 28 février 1897 pour l?exil, d?abord à la Réunion, puis à Alger où elle mourut en 1917.
Superposé au retour dans le temps, le calme du présent. Les bruits de la ville qui sont restés en bas dans la plaine. Une sensation de grand espace, de sombres machinations royales à l?ombre des restes du palais. On voudrait que Thierry et Bienaimé nous laissent nous poser un long instant, les coudes en avant, sur le rempart. Mais non, il faut les suivre pas à pas vers des vestiges d?une fierté dynastique sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. Sans y penser, promener la paume de la main sur les colonnes de granit rose, éprouver le matériau rugueux à peine entamé par les intempéries et nullement noirci par l?incendie de 1996. «Par ici messieurs, dames.» Le ton de commandement ne plaisante pas. Il est temps de signifier sa gratitude aux guides. Stimulés par les questions, ils s?enhardissent. Proposent de troquer les baskets de l?un des visiteurs, qui sentant tourner le vent, voit son souvenir du palais altéré par ces manifestations intempestives de l?appât du gain.
Marchés, Tana à son zénith
Marché aux pavillons, aux fleurs ou de l?artisanat. Marchander n?est pas réservé à des milieux spécifiques dans Tana. Ville des bonnes affaires ou de l?arnaque, tout se vend dans la capitale malgache. Des produits débarqués par lots entiers de Chine : baskets à trois rayures sur le côté emballés dans du plastique, des chaînes hi-fi, des cactus de toutes dimensions, des cornes de cerf attachés par paquets de quatre. Même des bas nylons et des culottes qui à vue de nez ont l?air d?avoir déjà servi.
Mais ce qui attire irrésistiblement : le marché de l?artisanat. Tentes de toutes dimensions, bois de palissandre transformé en voitures d?enfant, en cendrier à tête de crocodile ou de zébu. Des canettes de bière recyclées en bicyclettes. Des nappes, des chemises brodées de sujets champêtres figés dans des fils bleu, vert, orangé et marron. Pour repartir content, l?esprit tranquille, une technique développée sur place : ne pas parler pour ne pas trahir son accent. Se contenter de pointer l?objet désiré, le prix suivra et la négociation pourra être entamée à la baisse.
Bémol de la Banque mondiale
L?heure était au bilan à la Banque mondiale (BM), la semaine dernière. Hafez Ghanem a tiré sa révérence le 24 juin après quatre ans comme directeur des opérations de la BM pour la région océan Indien, basée à Tana.
Citant «le renforcement du partenariat entre le gouvernement malgache et les bailleurs de fonds», Hafez Ghanem a annoncé que des négociations sont en cours en vue d?octroyer une aide budgétaire de $125 millions à Madagascar. Il a affirmé que ce «dossier sera présenté le 20 juillet prochain au conseil d?administration de la BM, avec un dossier de financement de $50 millions supplémentaires pour le Fonds d?intervention pour le développement (FID).» S?agissant de la mission de la BM, Hafez Ghanem devait rappeler que l?institution et ses partenaires ont mobilisé plus de $1 milliard pour financer la réhabilitation du réseau routier, «priorité du gouvernement qui, en deux ans, a réparé près de 3 000 km de routes.»
Comme en écho à cette politique d?aide, le président malgache Marc Ravalomanana a donné mardi 22 juin le coup d?envoi des travaux d?un tronçon de la route bitumée qui reliera, à terme, le nord au sud de Madagascar. «D?ici trois ans, tous les chefs-lieux seront reliés par une route goudronnée praticable toute l?année», devait-il déclarer lors de la réception donnée à l?occasion du 44e anniversaire de l?indépendance, le samedi 26 juin.
Pour en revenir aux appuis fournis par la BM, Hafez Ghanem devait aborder le sujet de l?aide au programme d?éducation, sous forme de kits scolaires et de manuels, ainsi que le taux de scolarisation qui est passé de 67 % à 82 %. Il devait également faire état des efforts enclenchés pour la «mise en place de filets de sécurité en vue de canaliser les financements de la BM vers les ONG et la société civile».
C?est à mots couverts que Hafez Ghanem a abordé l?augmentation du prix des carburants et la dépréciation du franc malgache, unité qui sera remplacée par l?ariary au 1er janvier 2005. Si les deux monnaies ont actuellement cours à Madagascar, l?ariary vaut un cinquième du franc. Hafez Ghanem quitte la Grande Ile lundi pour procéder au même type d?exercice chez nous.
Festival culturel de la COI : Au tour de Tana en 2005
Nouveau rendez-vous pour les cinq îles : Tana en septembre 2005. «Le 8e Fonds européen de développement (FED) arrive à son terme. Le report est dû à des problèmes financiers.» Forte de son expérience de membre du comité consultatif du Festival de Maurice, Victoire Ramilison, responsable de la Direction générale des Arts et de la Promotion des Artistes, siège au sein du comité d?organisation national malgache mis sur pied en septembre 2003.
Ce n?est pas la première fois que la date de cette manifestation est repoussée. La première édition initialement prévue dans la Grande Ile en 2001 avait été repoussée par deux fois. Elle devait se tenir chez nous en avril 2003. En attendant la réunion du comité consultatif de la Commission de l?océan Indien (COI) et des bailleurs de fonds, prévue à Maurice en septembre 2004, le comité d?organisation malgache a déjà défini le cadre du prochain festival.
«La session d?évaluation de la première édition a fait ressortir les failles en matière de communication. Le festival de Maurice a eu, somme toute, peu d?échos dans les journaux des îles avoisinantes.» La partie malgache se propose de lancer un appel à candidature international pour recruter un directeur du festival, un directeur artistique et un directeur de communication qui seront épaulés par des homologues locaux.
«Le festival de Maurice était limité à la musique.» Selon Victoire Ramilison, le comité d?organisation malgache pense établir un programme officiel où «on pourra voir les prestations des têtes d?affiche de la région», en parallèle avec un programme off. Il compte centraliser l?événement dans un «village du festival» au Palais de la culture et des Sports de Mahamasina.
«Nous voulons ouvrir le festival à d?autres animations, inviter des plasticiens de la région.» Disciplines proposées : la peinture, la photographie d?art, la sculpture et l?artisanat d?art. «Je crois qu?il faut tout faire pour rechercher la racine commune aux îles de l?océan Indien.» De l?archéologie obscure de l?esclavage à la richesse contemporaine, tel est le titre d?une exposition d?art et d?archéologie devant figurer au calendrier. «Ce sera l?occasion pour les îles de se reconnaître et de se retrouver.» Autant de rencontres en perspective autour de formations aux techniques de la communication, d?ateliers sur les techniques du spectacle, d?initiation au salegy ? cousin du séga - de conférences relatives à la propriété intellectuelle, la projection de courts métrages sur la fabrication d?instruments traditionnels et de démonstrations d?art culinaire des îles.
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