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Le transit de Pravind
L?exercice, aux yeux du plus grand nombre, paraît réussi. Il est socialement juste, politiquement correct. Est-il - et c?est là l?essentiel - économiquement porteur ? Reste à voir...
C?est d?abord la forme que Pravind Jugnauth a choisi de soigner. Pour son premier budget, il a voulu surtout se démarquer en choisissant le langage de la compassion et la grammaire de la solidarité. Sur un ton sobrement idéologique, il a renoué avec une approche budgétaire que la froide technicité bérengérienne avait occultée ces dernières années. Même s?il a rapidement placé ses propositions dans la ligne d?une continuité politique, Pravind Jugnauth a souhaité se distinguer, tant de son partenaire que de l?opposition travailliste. Un leader politique est peut-être en train de naître.
Le budget a un fil conducteur. Il part du principe socialisant que l?Etat est d?abord un redistributeur de richesses. Il prend de ceux qui en ont beaucoup, ou plus que d?autres, pour soulager les plus faibles. Ces dernières années, l?accent avait été mis sur la nécessité de produire avant d?envisager de distribuer. Syndrome électoral indien ou - et - contingences politiques, Pravind Jugnauth change de discours.
Sans agressivité excessive, il désigne les plus fortunés de la nation - les entreprises florissantes, les professionnels les mieux payés, les heureux propriétaires de sites de campement, même les classes moyennes - et il les met à contribution au profit des plus vulnérables de la société. Il espère gagner ainsi la sympathie des petites gens et il embarrasse les riches, mal placés pour rouspéter outre mesure.
Il ne fait pas de doute que l?éventail des mesures avancées, tant sur le plan de la fiscalité directe que sur celui des prix, plus particulièrement des produits pharmaceutiques, apporteront un soulagement appréciable aux familles en butte à un pouvoir d?achat érodé.
Sur ce plan, la mesure la plus intelligente est l?allocation de formation pour les jeunes mal scolarisés. Si le projet est bien géré, il peut avoir un réel impact. Au cas contraire, il peut déraper et devenir une forme d?allocation chômage déguisée. Seul un contrôle rigoureux évitera cela. Or, ce n?est pas ce que le gouvernement fait de mieux.
Quoi qu?il en soit, sur le terrain social, Pravind Jugnauth a proposé le budget le mieux emballé de ces dernières années.
On peut encore penser qu?il a souhaité d?abord se distancier de l?image pro-secteur privé qui colle à la peau du Premier ministre, souvent à tort. En réalité, l?astucieux Pravind Jugnauth cherche, sur un plan politique, à couper l?herbe sous le pied de Navin Ramgoolam. Il s?approprie le thème central de la campagne politique du Parti travailliste en se présentant comme l?initiateur d?un programme de démocratisation de l?économie. Il y parvient si bien que l?opposition, décontenancée, bifurque et déplore le peu d?attention à l?économie.
Mais Pravind Jugnauth est plus fin encore. Il prend soin de préciser que sa vision de l?économie démocratisée n?est pas la formule revancharde que suggèrent les Travaillistes. Le ministre des Finances, lui, se propose de promouvoir l?émergence d?une nouvelle classe d?entrepreneur en améliorant les conditions d?entrée sur le marché. Ce n?est pas simple mais c?est plus positif que la guerre de classes revisitée par les Travaillistes.
Une fois qu?il a fini la distribution des prix, qu?il a réussi l?opération de correction de l?image du gouvernement, qu?il a recadré sa propre philosophie politique, il ne reste plus au vice-Premier ministre et ministre des Finances, qu?à faire l?essentiel de ce que le pays attend: présenter une claire vision de l?avenir économique. Un audit des moyens à mettre en oeuvre pour assurer une croissance suffisamment rigoureuse afin de favoriser la création des emplois productifs qui seuls assurent le développement durable. Certes, la marge de manoeuvre d?un ministre des Finances sur ce terrain est étroite. C?est même la raison pour laquelle il ne peut pas, sans conséquence grave pour l?économie, passer à côté des vrais enjeux. C?est pourtant ce que Pravind Jugnauth vient de faire.
Quel est le principal problème de l?économie nationale ? L?insuffisance d?entreprises nouvelles et d?investissements privés, locaux et étrangers. Que faut-il faire ? S?ouvrir le plus possible à l?étranger, courir le monde pour solliciter détenteurs de capitaux et plus encore détenteurs de savoir-faire, leur dérouler le tapis rouge, les séduire par la générosité de notre environnement d?affaires, la légèreté de notre fiscalité, l?efficience de nos institutions et la qualité de vie. On ne peut pas dire que Pravind Jugnauth ait énoncé les conditions pour y parvenir. Le gouvernement, en somme, n?a plus d?idées pour relancer l?investissement. En revanche, il recommence à taxer davantage les entreprises existantes qui investissent.
Pravind Jugnauth pourrait rétorquer que le budget annonce quelques mesures significatives de promotion de petites et moyennes entreprises. Soit. Mais le vrai obstacle au développement de ces entreprises, ce n?est pas tant la difficulté de l?accès au financement que la pauvreté de la culture entrepeneuriale nationale. Si l?économie ne s?est pas démocratisée davantage, si on retrouve les mêmes sur tous les projets, c?est aussi que les autres n?ont pas le moindre goût du risque. Et malgré le patronage politique toujours disponible, trop de Mauriciens refusent l?aventure de l?entreprise.
Il y a aussi, il est vrai, le manque de savoir-faire. En la matière, nous sommes un désert. Nous savons si peu de choses, enfermés sur nous-mêmes, glorifiant nos succès faciles et masquant nos médiocrités indélébiles. Personne ne voit que l?on étouffe ici ? Il faut ouvrir ce pays, importer des milliers de professionnels pour le sortir de son isolement intellectuel. Le ministre des Finances a choisi le symbolisme facile : taxer les intelligences qui n?ont que leurs salaires. Ce n?est pas intelligent.
En fin de compte, il marque des points, parfois même injustement au détriment d?un prédecesseur superbement ignoré mais qui avait bien labouré le terrain pourtant. Il aura cependant manqué à l?exercice le souffle qui transforme un discours en une mission.
Pour l?instant, Pravind Jugnauth demeure un point d?interrogation sur le Soleil...
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