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Vivre enfance

10 juin 2004, 20:00

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<B>Quel que soit le pays, l?enfance est-elle en elle-même un pays ?</B>

C?est vrai que l?enfance est un univers qui fait que l?on voit chez les enfants tant de traits communs, une approche commune, qu?ils vivent en France ou à Maurice. L?enfance a partout cette spontanéité, cette curiosité, cette sensibilité qui font que sous toutes les latitudes du monde, les enfants posent des questions. Puis s?ajoute dessus la culture de chaque pays qui apporte des particularités à chacun. Mais vous avez raison : L?enfance est un pays.

<B> Qu?est-ce qui vous a amené un jour à vouloir le visiter et même à y élire domicile ?</B>

Je pense que ce sont mes lectures d?enfance. Les livres que l?on lit quand on est enfant sont des livres, je crois, qui vous restent toute la vie. Quand on demande aux adultes s?ils se rappellent un livre qui les a marqués dans leur enfance, c?est certain qu?ils s?en rappellent. L?enfance est un terrain meuble, fertile et vous êtes facilement marqué. Les lectures que l?on fait à cet âge sont - et je le dis aux enfants - les lectures sans doute les plus importantes de leur vie. Elles vont laisser des traces.

<B> Du coup, cela place sur les épaules des auteurs pour enfants, une responsabilité un peu lourde, non ?</B>

Vous savez, j?en suis très conscient. On a une énorme responsabilité, les auteurs ainsi que les enseignants. De toutes les manières, travailler avec les enfants est une grande responsabilité. Ils écoutent, ils sont malléables, on peut tout faire. Quand j?arrive dans une classe, c?est pour partager avec eux. Et on se rend compte que quand on les a entre les mains, on peut tout faire. Le meilleur comme le pire. Rencontrer des enfants est une grande responsabilité. Je ne m?interdis rien dans mon écriture. J?aborde des thèmes très variés. Je parle aussi bien de la mort, de la maladie que de choses gaies. Je crois que l?on peut tout aborder avec un enfant.

<B>L?éternelle question, comme dans toutes les littératures, est dans la manière de le faire?</B>

Oui, j?en suis certain. Il faut choisir les mots justes, savoir dire. Et c?est bien ce qui est le plus difficile. Il faut dire avec une certaine fraîcheur tout en ne tombant pas dans la mièvrerie.

<B>On peut tout dire à un enfant, mais faut-il tout dire?</B>

C?est la grande question ! Il est évident que l?on ne peut pas tout dire à n?importe quel moment.

<B>Votre livre : ?Sables émouvants? aborde la mort. Comment en parlez-vous avec les enfants ?</B>

Vous avez sans doute remarqué que dans ce livre qui parle de la mort, pas un moment le mot ?mort? n?est prononcé. Il y en a qui ne savent même pas que c?est de la mort dont on parle. Et si les enfants n?en parlent pas, moi je ne le leur dis pas. S?ils l?ont pas vu, c?est que peut-être ils n?étaient pas prêts à le voir. Il faut respecter cela. Il faut attendre qu?en lisant le livre un jour, eux se rendent compte que l?on parle de la mort et veulent en discuter. A ce moment, on peut en parler.

<B> Ecrire des livres pour enfants, c?est pour les aider à rester dans l?enfance ou à en sortir ?</B>

Je crois qu?il faut les deux. J?écris des livres joyeux, colorés, des comptines, des choses pour le pur plaisir et puis d?autres, plus sérieux, qui, comme vous le disiez, aident à grandir. Il faut vraiment que les enfants aient accès aux deux. Comme si notre vie était un château-fort avec des pierres colorées et des pierres noires. Avec l?alternance de ces deux types de lecture, l?enfant peut devenir un homme. Avec un sens critique, quelqu?un qui se pose encore des questions.

<B>Y a-t-il un âge pour commencer à grandir? ?</B>

Votre question me surprend et me perturbe? Non, je n?ai aucune idée à quel âge on peut commencer à grandir. Je ne me suis pas posé la question. A bien penser, il faudrait grandir à tout âge. Ce qu?il faut, c?est ne pas trop vieillir.

<B> C?est ?être vieux sans être adulte? ?</B>

C?est exactement cela. J?y souscris totalement. J?espère qu?en grandissant les adultes gardent toujours un pied en enfance. Je ne crois pas que l?on puisse vivre sans une partie de son enfance. En tout cas, je l?espère?

<B> Ecrire pour les enfants, c?est votre manière à vous de garder vivante votre enfance ?</B>

Peut-être d?une certaine manière. Mais en même temps, je ne peux pas dire que je garde un regard d?enfant sur ce que j?écris. C?est un regard d?adulte sur le monde des enfants. Mais ce que je continue à avoir ce sont des émotions d?enfant. Je ne peux pas me leurrer. Je ne suis plus un enfant. J?ai grandi, mais mes émotions et ma sensibilité sont restées de l?ordre de l?enfance.

<B>Garder l?enfance, c?est garder l?innocence. L?exercice est périlleux de nos jours?</B>

C?est vrai que c?est difficile quand on voit le monde dans lequel on vit. Il faut pas se leurrer. Il faut en même temps que l?enfance reste un moment constructif, pas niaiseuse.

<B>Les héros pour enfants sont aujourd?hui des hommes et des femmes plus vulnérables. Cela correspond à une réalité de société qui célèbre de plus en plus les ?loosers? ?</B>

C?est vrai qu?il y a moins de Superman et de Batman. Les héros d?aujourd?hui ont des doubles facettes. Dans la vie, ils sont confrontés à des choses différentes et plus difficiles qu?il y a 20 ou 30 ans. J?aime bien que mes garçons pleurent dans mes histoires, que mes filles aient du tonus et mènent la barque. Ce sont les enfants qui me le font remarquer. Quand j?écris, je n?analyse pas. Mais il y en a encore, et c?est bien, des super héros qui font rêver?

<B>Harry Potter en fait partie ?</B>

Oui. Sans hésiter. Ce sont de très bons livres, avec des références mythologiques, extrêmement bien écrits. Je trouve un énorme plaisir à les lire. Ce que l?auteur a réussi, c?est de faire un livre qui ne soit pas pour les enfants seulement. Harry Potter a emmené beaucoup d?enfants à la lecture et ça, c?est fabuleux. . Quand on réussit cela, on a vraiment tout gagné. Ce qui est dommage, c?est seulement cette partie marketing, merchandising autour du personnage, des produits dérivés. Tout ce qu?on essaie de vendre en plus du livre, alors qu?un livre suffit à lui-même. On ne devrait pas demander à une librairie d?ouvrir à minuit pour vendre un livre.

<B> Si un de vos albums connaissait ce succès planétaire, refuseriez-vous cette commercialisation ?</B>

Très honnêtement, je ne pense pas que je refuserais. Cela fait vivre le livre, et cela fait vivre l?auteur aussi ! Mais je pense que l?auteur arrivé là, n?a plus une grande maîtrise de quoi que ce soit.

<B> Le livre pour enfants est un marché considérable qui se développe plus que la littérature adulte. On y retrouve de plus en plus de titres. Est-il facile pour un jeune auteur d?y trouver sa place ?</B>

C?est vrai que les libraires commencent à trouver qu?il y en a trop. Pour l?instant, je pense qu?il y a toujours de la place pour tout le monde. Du très bon au très mauvais. Les livres sont fouillés, travaillés, avec un bon vocabulaire, simple. D?ailleurs, il y a aujourd?hui Littérature jeunesse. C?est vraiment considéré comme de la littérature. Il n?y a plus ce rabaissement qu?il y avait avant. Pour avoir fait beaucoup de salons du livre, je me rappelle comment les auteurs jeunesse étaient mis dans un coin. Ce n?est plus le cas. Le livre enfant, en plus, a une longue vie. Il dure dans le temps, plus que le livre pour adulte qui a une vie assez courte. J?ai des livres qui ont six ans et qui continuent à se vendre. Le livre pour enfant est plus intemporel.

<B> Quels sont les livres que vous considérez comme de grands classiques pour enfants ? </B>

Je pense à Claude Ponti, un auteur illustrateur superbe. Et puis, il y a des auteurs comme Dickens qui sont devenus pour enfants mais qui ne l?étaient pas au départ. Aujourd?hui, quand on est adolescent, on n?a pas beaucoup de repères et on s?aperçoit qu?ils ne lisent pas beaucoup. On a du mal à trouver des livres qui leur correspondent, du fait qu?ils ont un pied dans l?enfance et un pied dans l?âge adulte.

<B>Si on admet que la littérature influence les enfants dans leur devenir et qu?on voit les tourments de ces enfants d?hier que sont les adultes, que penser de cette littérature?</B>

Il n?y a pas que la lecture qui forme un homme, c?est un tout. Il y a la famille entre autres. C?est vrai que quand je vois des enfants, j?ai envie de leur passer plein de choses utopiques peut-être et leur dire que c?est avec eux que le monde changera. En tout cas, je l?espère. Une enfant de 8 ans m?a dit un jour : ?Est-ce que t?es d?origine arabe?? Et je me suis rendu compte, en restant avec elle toute la journée, qu?elle détournait le regard à chaque fois qu?on croisait une personne d?origine arabe. Elle ne voulait pas les regarder. Elle m?a dit : ?Je n?ai pas le droit de leur parler?. C?était grave dans la bouche d?une enfant de 8 ans. Mais elle avait appris cela à la maison. Pour toutes ces raisons, les livres doivent être là pour donner des clés, ouvrir des portes?

<B>? qui donnent sur quoi ?</B>

Sur le monde de demain et la société d?aujourd?hui. Et les livres sont là pour consolider leur enfance. Un jour, j?ai lu Sables Emouvants dans une classe, et il y a eu une petite fille qui s?est mise à pleurer. Les autres n?ont pas compris pourquoi. Elles venait de perdre son père et elle a tout de suite senti que ce livre parlait de la mort. Cela ne m?a pas effrayé. La maîtresse m?a dit : ?C?est la première fois qu?elle parle de la mort de son père.? Grâce aux mots. C?étaient des pleurs libérateurs. Et c?est là aussi notre responsabilité de ne pas se tromper quand on écrit des livres pour enfants sur des sujets graves.

<B> N?y a-t-il pas risque de manipulation de sentiments?</B>

Ce risque est toujours là. Ce qu?il faut, c?est écrire sans technique, mais avec le coeur. Il faut que les choses viennent du profond de soi. Il faut pas écrire avec des ficelles.

<B>On a vu récemment un livre faisant l?éloge de la pédophilie. Ce sujet trouble-t-il l?auteur pour enfants que vous êtes ?</B>

Je ne me pose pas ces questions. Sinon, je ne mettrais plus les pieds dans une classe. En revanche, je crois qu?on peut en parler dans les livres pour enfants. Je connais un auteur qui écrit des livres coup de poing pour enfants. Un jour, dans une classe, une petite fille est venue le voir en lui disant que son père la touchait. Le livre de mon ami lui a permis de sortir cela d?elle. Mais c?est vrai que c?est difficile.

Souvent, je vais dans des maternelles et à cet âge-là les enfants aiment toucher, ils sont affectueux. Vous savez, il y a des enseignants qui sont très blessés de ces choses, de ne plus oser prendre un enfant sur les genoux par exemple. Mais c?est vrai qu?il faut faire attention de nos jours. C?est terrible de voir le mal partout. C?est terrible d?en être arrivé là et ça ne va sûrement pas s?arranger? Je suis père aussi et si cela arrivait à un de mes enfants, je sais que je remuerais la terre entière. C?est révoltant. Mais si on devient soupçonneux de tout, on n?ouvre plus sa porte à personne? On ne peut pas vivre comme ça.

<B>Vous dites qu?on peut tout écrire pour les enfants, mais les enfants peuvent-ils tout lire ?</B>

La question est difficile. Un enfant peut-il tout recevoir ? J?ai lu un livre : Sobibobr qui raconte un camp de concentration aux enfants, en faisant un parallèle entre une jeune fille anorexique qui perd sa grand-mère qui avait été serveuse dans ce camp pour SS et qui était tombée amoureuse d?un capitaine.

Et cette gamine retrouve le journal intime de cet officier et apprend que c?était son grand-père et qu?il est encore vivant. Elle se met nue devant lui et, en tant qu?anorexique, veut lui rappeler les camps de concentration? Je ne sais pas si on peut aller aussi loin. En tant qu?adulte, ce livre a été très dur à lire? Le parallèle était trop?

<B>Comment écrire, par ailleurs librement, en se mettant des garde-fous ?</B>

Quand on écrit pour les enfants, il faut y penser. J?ai dans un de mes livres, une maman qui fait une fausse couche. Quand on écrit pour les enfants, il faut manier tout ça avec délicatesse. On est toujours sur la corde raide, on est funambule. Il faut quelquefois presque rien pour basculer. Mais en même temps, je ne peux pas dire que je me mets des garde-fous.

<B> On a beaucoup dit sur ?Le Petit Prince?. Dans certains milieux, Il est de bon ton d?affirmer que ce livre ne ?parle? plus autant.</B>

Le Petit Prince reste un immense chef-d?oeuvre. C?est un livre à plusieurs lectures et qui porte une certaine immortalité..

<I>?Je ne crois pas que l?on puisse vivre sans une partie de son enfance. En tout cas, je l?espère??</I>

?Harry Potter a emmené beaucoup d?enfants à la lecture et ça, c?est fabuleux. Quand on réussit cela, on a vraiment tout gagné.?

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