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L?Inde et la Chine à l?heure du transformisme
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L?Inde et la Chine à l?heure du transformisme
La Chine roule à toute allure depuis 1978, l?Inde depuis 1991, les deux dates qui ont marqué le début de leur mise en mouvement : est-ce durable ? Le développement de l?Europe a pris des siècles. Des pays de plus d?un milliard d?habitants peuvent-ils aller si vite sans craquer ? Sans déchirer leur tissu social ou régional ? Le transformisme a raté en Russie sous Gorbatchev. Peut-il tenir en Chine et en Inde ?
La clé, c?est la croissance, pour Pékin comme pour New Delhi. Elle est obtenue par une judicieuse spécialisation dans l?économie-monde : l?industrie pour la Chine, les services pour l?Inde. La première nécessite de lourdes infrastructures, du capital (les Chinois en regorgent avec un taux d?épargne de 40 %) et une ouverture aux techniques étrangères, la seconde beaucoup moins, car elle s?appuie sur le meilleur atout indien : une main-d??uvre très éduquée, bon marché et anglophone. La part des services dans l?économie indienne vient de dépasser les 50 %, contre 33 % en Chine.
Tout ralentissement économique est une menace pour l?édifice. La première priorité du nouveau Premier ministre indien, Manmohan Singh, est d?obtenir 7 % à 8 % de croissance annuelle. En 1998, lorsque la conjoncture chinoise s?est ralentie, le gouvernement l?a relancée en encourageant les autorités locales à élaborer de gigantesques projets d?infrastructures : immobilier, ports, parcs industriels, dont le surnombre cause aujourd?hui la surchauffe.
Les inégalités se sont creusées
L?autre clé est la création d?un secteur privé entreprenant destiné à se substituer progressivement aux entreprises nationalisées. En Inde, le processus est plus facile parce que le secteur industriel était petit et que les emplois neufs sont créés dans les hautes technologies. En Chine, en revanche, il est surveillé comme le lait sur le feu. Il ne faut pas que les millions d?emplois éliminés des usines archaïques viennent s?ajouter à l?exode rural. Le taux de chômage total officiel est de 5 % : même si on le double, on peut dire que le régime a bien contrôlé l?opération.
Le premier écueil est l?agriculture, dont vivent 75 % des Indiens et 60 % des Chinois. Ici, une différence : l?Inde soutient les prix des denrées pour aider les paysans, reste du gandhisme. Mais sa politique de souveraineté alimentaire a empêché le développement d?une industrie agricole moderne exportatrice, faute de moyens de transport, de système de stockage, de normes et de marché uni. La Chine, reste du maoïsme, fait plus expéditif : elle maltraite ses paysans et maintient, au contraire, des prix agricoles bas pour que les ouvriers puissent se nourrir à bon marché. La classe paysanne survit de plus en plus grâce aux envois d?argent de ses enfants partis en ville.
Le deuxième écueil naît des inégalités. Elles se sont creusées en Inde au point de coûter les élections au parti nationaliste au pouvoir. La réussite des années récentes n?a profité qu?à la bourgeoisie, la pauvreté et la malnutrition parmi les autres couches sociales n?ont pas diminué. En Chine, les mentalités individualistes l?emportent, et l?essentiel est de pouvoir goûter à la consommation. Les exclus attendent leur tour et, au besoin, le système policier leur apprend la patience à coups de bâton.
Si la stratégie transformiste est assez claire, sa mise en ?uvre relève du chaudron : infailliblement démocratique en Inde, postcommuniste en Chine, où luttes de clans, corruption et batailles d?hommes côtoient des expertises solides et d?honnêtes débats.
L?Inde doit donner un « visage humain » à sa croissance. M. Singh devra convaincre la coalition au pouvoir, incluant des communistes, de poursuivre les réformes libérales. Le pourra-t-il ? En tout cas, personne ne croit que New Delhi va revenir en arrière vers l?autarcie. Le plan gouvernemental (investir dans l?éducation, la santé, les secteurs exportateurs et les infrastructures) le confirme.
La Chine doit ralentir. La difficulté passe par la mise au pas des barons régionaux, enivrés d?investissements de prestige. La banque centrale a serré le crédit, obtenant des résultats sensibles, mais encore faibles. Faudra-t-il donner un coup de frein brutal ? En tout cas, personne ne croit que le gouvernement a perdu le contrôle de la machine. Pour tous les économistes occidentaux, il saura faire redescendre la croissance du pays sous les 7 % et résoudre la surchauffe.
Pour l?heure, Chine et Inde font la démonstration inverse de la Russie : le modèle transformiste tient.
@ 2 004 Le Monde ? Eric Le Boucher
Distribué par The New York Times Syndicate
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