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L?héritière des amazones
Debout devant l?entrée de la maison familiale à Cité Martial, Port-Louis, la pétillante Sabila Edoo accueille avec affabilité les femmes venues rendre visite à sa mère Rahima, momentanément absente. «Ou pa felisit moi?» demande-t-elle à l?une d?elles.
La dame s?excuse de son ignorance. Sabila se fait un plaisir de la mettre au parfum. «Ou pa kone mo championne d?Afrique de tir à l?arc.» Aussitôt les félicitations énoncées, elle les accepte, tout en précisant à notre intention que ce n?est que depuis mardi qu?elle réalise pleinement les implications de sa victoire remportée deux jours plus tôt au Gymkhana Club de Vacoas.
Elle entend parler du tir à l?arc alors qu?elle est en vacances à Maurice. Mais le déclic ne se fait pas encore. A cette époque, Sabila est mariée à un commerçant français et habite en France.
Après ses études au collège Alpha, au temps où les filles de son milieu restent à la maison, Sabila, elle, suit un cours de photographie. Fonceuse, elle n?hésite pas ensuite à s?envoler pour la France avec un visa de touriste alors qu?elle sait pertinemment bien que ce ne sera qu?un aller-simple.
Un caractère déterminé qu?elle doit à son père Mahmood, tailleur et docker. «Cette confiance en moi, je la lui dois. Il n?a jamais voulu conserver ses filles dans de l?ouate. Il voulait qu?elles évoluent. C?est pour cela qu?il a laissé partir ma s?ur en Grande-Bretagne et qu?il m?a ensuite laissée partir pour la France.»
Sabila quitte Maurice le 20 juin 1982. Elle ne connaît qu?une seule mauricienne à Paris et se rend chez cette dernière. Sabila se met en quête d?un emploi qu?elle trouve chez un coiffeur dans le 17e arrondissement. Elle apprend le métier et est bientôt nommée responsable du salon. «Mes patrons m?adoraient.»
Elle les quitte toutefois pour épouser le Français Paul Delacou. Ensemble, ils auront une fille, Rachel et ouvriront également quatre laboratoires de développement photographique dans Paris.
Les Delacou viennent régulièrement à Maurice et c?est au cours d?un de leurs séjours que Sabila entend parler du tir à l?arc mais ne s?en passionnera pas outre mesure. En effet, son frère Sidick et l?ami de celui-ci, Amanoullah Mathurah, champions d?arc à poulie et membres du club de Rose-Hill ATA, n?arrêtent pas d?y faire référence. Sidick Edoo affirme que le tir à l?arc est le cousin du golf, sport que Sabila pratique.
Coup de maître
Mais les entraînements de ces derniers au collège St.-Andrews et leur charabia sur le tir à l?arc la laissent de marbre. Sabila reprend le cours de sa vie une fois les vacances terminées.
Un événement viendra toutefois bouleverser son train-train quotidien. Son couple bat de l?aile et Sabila et son mari se séparent. C?est ainsi qu?elle et sa fille regagnent Maurice le 20 juin 1997, soit 15 ans jour pour jour après son départ. «Quand il me faut tourner une page, je la tourne sans état d?âme, sans regarder en arrière», avoue-t-elle. Sabila s?installe donc à Péreybère et vit de ses rentes.
Elle s?essaie au tir à l?arc alors qu?elle assiste à une compétition où participent son frère et Amanoullah Mathurah. Ce dernier l?invite à tenter sa chance. «Je me suis dit pourquoi pas et je l?ai considéré comme une autre aventure à tenter.»
Amanoullah Mathurah lui prête un arc en bois et elle doit tirer sur une cible fixe se trouvant à huit mètres du pas de tir. A sa surprise, elle constate que l?arc n?est pas aussi lourd qu?elle le croyait, et que ses flèches atteignent la cible. Pas son c?ur, certes, mais suffisamment près pour impressionner l?ami de son frère. Amanoullah Mathurah l?avoue d?ailleurs : «La plupart des débutants manquent carrément la cible. Elle pas. C?était vraiment un bon début. »
Sabila décide de s?y mettre sous la direction d?Amanoullah Mathurah qui agit comme son entraîneur. Elle s?exerce une fois par semaine pendant trois semaines au collège St.-Andrews, avant d?interrompre son entraînement pendant un mois pour cause de maladie.
Lorsqu?elle reprend, il y a une compétition de tir à l?arc au programme. Au pied levé, elle décide d?y participer, croyant que la distance de tir serait de dix mètres. Elle l?est, certes, mais pour les jeunes. Les adultes doivent s?essayer sur une distance de tir de 18 mètres.
Piégée, Sabila ne peut plus reculer. «Il y a trois flèches par volet, dix volets dans une première série, et deux séries par compétition. J?ai tout fait et les premières flèches sont passées au-dessous de la cible. Au résultat final pourtant, j?ai décroché la médaille d?or. La première ébahie, croyez-le ou non, c?était bien moi.»
Cette victoire la met en appétit. Elle commande alors de France un arc olympique à branche métallique avec tous ses accessoires et bien évidemment les flèches en aluminium recouvertes de carbone. Coût de cet attirail : Rs 32 000.
Depuis cette première compétition, Sabila a goûté à d?autres. Chaque mois, une compétition a lieu et dans 80 % d?entre elles, c?est l?or qu?elle ramène dans son escarcelle. Autrement, c?est l?argent.
Elle considère que la femme, quel que soit son âge, peut pratiquer le tir à l?arc. Même si sa vision est imparfaite. «Ma fille porte des lentilles, d?autres archers des verres. La vision n?entre pas vraiment en jeu. Il faut simplement faire travailler sa tête et se concentrer. » Et quid de la musculation. «Il faut se muscler les épaules mais pas trop. Moi je fais des haltères tous les deux jours pendant une demi-heure. »
Sabila ajoute toutefois qu?au cours de la compétition menant au championnat d?Afrique, elle a réalisé à quel point il est important d?avoir une stabilité sur les jambes. «Je viens juste de le découvrir lors de la dernière compétition du championnat d?Afrique. Si tu n?es pas stable sur tes jambes quand il y a du vent, tu es foutue. Pour l?acquérir, il faut marcher au moins une demi-heure au quotidien. »
Seule avec son arc
Ce n?est que depuis février dernier que Sabila s?entraîne sur des cibles à longues distances, c?est-à-dire entre 50 et 70 mètres. D?où sa surprise d?être classée première sur longues distances. Avec recul, elle commente ses performances du week-end dernier : «Vendredi, je me suis classée première sur les distances de tir de 70 et 60 mètres. Samedi, sur des distances de tir de 30 et 50 mètres, j?ai dû me battre contre le vent, d?où mon mauvais classement de troisième. Pour les duels dimanche, j?avais dit à Rachel que j?allais me faire rétamer dès le début de la compétition. Sauf que j?ai envoyé la Réunionnaise qui compte 25 ans d?expérience au tapis lors du premier duel. Au second, c?est une autre Réunionnaise qui a pris l?avantage. Pour le titre de championne d?Afrique, le duel était contre Stéphanie Legris, qui pratique depuis 1997 et dont l?avantage est de pouvoir s?entraîner tous les jours puisqu?il y a un terrain à deux pas de chez elle. Malgré mon trac, je l?ai battue.»
Il arrive souvent que Sabila et Rachel s?affrontent au cours de la même compétition. Là, le combat est sans merci. «Quand on est sur le pas de tir, elle n?est plus ma fille, ni moi sa mère. Nous sommes des concurrentes. Je reprends mon rôle une fois la compétition terminée. »
Pratiquer du tir à l?arc lui procure un sentiment d?accomplissement. « Je me sens bien dans ma peau, épanouie. J?avais besoin de me prouver que je peux le faire seule. De toutes les façons, malgré tous les conseils que peuvent donner l?entraîneur ou les autres archers, quand on est sur le pas de tir, on est seule avec son arc.»
Ce n?est pas parce qu?elle a conquis le titre de championne d?Afrique qu?elle modifiera son existence pour autant. «C?est sûr que s?il y avait un terrain dans le nord, je me serai entraînée plus régulièrement. C?est franchement fatigant de faire le trajet Pereybère-Rose-Hill. On est déjà crevée quand on commence l?entraînement. Je sais que depuis quatre ans, la Fédération de tir à l?arc a demandé au ministère de la Jeunesse et des Sports de lui donner un terrain au stade Anjalay. Elle attend une réponse depuis. Je crois qu?il y a un intérêt chez bon nombre d?habitants du Nord mais en l?absence d?un terrain proche de chez eux, ils s?abstiennent. C?est dommage. »
Parmi les six clubs de tir à l?arc et les 40 licenciés auprès de la Fédération, il n?y que six femmes. Sabila souhaiterait ainsi y voir plus de femmes. Elle précise que le tir à l?arc n?est pas un sport de riche et qu?à part le plastron protecteur de sein, cette discipline permet une certaine coquetterie vestimentaire. «On peut porter n?importe quel bas, que ce soit une jupe ou un pantalon. Et puis, il ne faut pas être riche pour pratiquer cette discipline. Il est tout à fait possible de tirer jusqu?à 50 mètres avec un arc standard qui n?est pas si cher. On peut s?équiper avec Rs 5 000. Mais le prix peut aussi atteindre les Rs 120 000. Cela dépend du matériel. »
Elle précise toutefois que l?archer fait l?arc et non pas l?inverse. «L?arc le plus cher t?apportera la confiance mentale mais n?améliorera pas tes performances. L?équipement ne fait pas l?archer gagner. »
Elle réitère son appel aux femmes à pratiquer le tir à l?arc. «Nous nous entraiderons. Ce n?est vraiment pas sorcier. Il suffit d?essayer.» Dit ainsi, ça paraît si simple.
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