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Lost in translation
??L?idée a mûri en passant du temps à Tokyo, notamment au Park Hyatt : j?aime bien le fait que, dans les hôtels, on finit toujours par croiser les mêmes personnes, une sorte de complicité se crée, même si on ne les connaît pas, et même si on ne leur parle pas. Le fait d?être étranger au Japon rend les choses encore plus décalées. On souffre du décalage horaire, et on fait le bilan de sa vie au milieu de la nuit.? Propos de Sofia Coppola extraits d?un entretien.
Lost In Translation, son deuxième film, a été décrit comme une chronique sentimentale, mais à bien y regarder, cette histoire ressemble plus à une comédie de m?urs. Une comédie construite autour de l?hermétisme : pas seulement celui de d?un pays et d?une culture, mais surtout celui des êtres. Et, comme les meilleures histoires sont généralement celles qui parviennent à réunir deux extrêmes (afin de les opposer), Lost In Translation oppose l?hermétisme du Japon à celui de certains occidentaux lorsqu?ils sont de passage dans n?importe quel pays.
Cependant, on peut supposer que Sofia Coppola a choisi de mettre deux Américains au centre de cette histoire moins pour faire ressortir l?hermétisme des Anglo-saxons à tout ce qui leur est étranger que pour faire ressortir le facteur du décalage horaire. A moins que le fait qu?ils soient Américains n?ait aucune pertinence, ce qui est aussi très possible. Toujours est-il qu?ils sont deux Américains.
Lui, Bob Harris (Bill Murray), est acteur et il est à Tokyo pour tourner une annonce publicitaire pour un whisky japonais. Il a cinquante ans et des poussières, l?âge des bilans; sa carrière est sur le déclin, il a oublié l?anniversaire de son tout jeune fils, sa femme le harcèle par fax pour des questions de moquettes, il se demande ce qu?il fiche dans cet endroit même si l?endroit se trouve être un palace, il n?a pas sommeil et il voudrait bien être ailleurs.
Elle, Charlotte(Scarlett Johansson), est descendue dans ce même hôtel avec son mari, un photographe de mode qui est la coqueluche du moment. Avant d?être mariée, elle étudiait la philosophie à Yale; l?univers de la mode n?est pas véritablement le sien, son mari n?est jamais là et elle a plutôt l?impression d?entraver ses mouvements. Elle aussi n?a pas sommeil et elle voudrait bien être ailleurs. Bob et Charlotte font donc connaissance une nuit au bar de l?hôtel et tout autour d?eux, il y a Tokyo.
Ce n?est pas que la capitale japonaise soit un territoire hostile ; elle est juste déroutante de bout en bout, tout simplement. C?est surtout la nuit qu?on la voit, avec ses forêts de gigantesques signes en néon (certains couvrant toute la façade d?un immeuble), ses arcades de jeux vidéo à la pointe de la technologie et bien sûr, ses bars karaoké. Les images sont magnifiques et celles montrant Tokyo de jour le sont tout autant, comme cette vue plongeante sur toute la ville, de la chambre de Bill Murray ou de celle de Scarlett Johansson.
Ces images, si magnifiques soient-elles, ne sont jamais mises directement en avant, elles sont toujours plus ou moins à l?arrière-plan d?une action quelconque. Sauf quand de temps à autre, la caméra se fixe sur une prise à seule fin d?une recherche esthétique. Autrement, ces images magnifiques ont beau être à l?arrière-plan, elles sont néanmoins là, la réalisatrice nous faisant savoir à chaque tournant du film ? mais avec un art consommé du non-dit- que nous sommes dans un lieu où nous n?avons plus aucun repère. Et les Japonais sont tout aussi déroutants : d?un côté pratiquant un art traditionnel de la courtoisie avec ses formules si soigneusement calibrées ou millimétrées, et d?un autre côté, reproduisant avec passion tout ce que l?Occident a de moins glorieux.
Sofia Coppola qui signe aussi le scénario, a la bonne idée de ne pas mettre ses deux personnages en conflit avec cet univers. Ils y sont sans le vouloir, ils vont essayer de s?y retrouver sans réellement y parvenir. Ce qui donne lieu à certaines situations assez drôles lorsque le film s?intéresse à Bill Murray : le rideau automatique, la visite de la call-girl, l?hôpital (que les lecteurs pourront toujours comparer aux nôtres) et le tournage du spot publicitaire, ou encore quand on le voit à chaque fois remercier des dames en tailleur et en gants blancs lorsque celles-ci le remercient de leur fournir ? l?occasion de le remercier.
C?est un humour très pince-sans-rire, d?autant plus que dans certaines de ces situations, Bill Murray interprète un acteur qui est naturellement drôle et qui a du charisme mais qui n?a absolument aucune envie de le faire savoir parce qu?il est fatigué et qu?il est désabusé. Ce qu?il parvient très bien à communiquer, et on voit alors quel grand acteur il est.
Scarlett Johansson a aussi quelques moments de comédie (lorsqu?elle remet à leur place un rappeur et une starlette, tous deux aussi ignares que prétentieux et égocentriques) mais son personnage est surtout préoccupé par toutes ces questions angoissantes que l?on se pose sur l?avenir lorsqu?on a plus de vingt ans et que la trentaine se pointe à l?horizon.
Authenticité
Cela dit, Lost In Translation n?est pas une histoire d?amour, ce n?est pas non plus l?histoire d?une liaison passagère, il s?y passe autre chose de bien plus intéressant. Entre ces deux étrangers qui de par leurs personnalités respectives ont l?un pour l?autre une affinité, va se développer une grande complicité de par le simple fait qu?ils sont lâchés dans cette mégapole inconnue, alors qu?ils se seraient vraisemblablement contentés d?un sourire s?ils s?étaient rencontrés chez eux.
Ces deux personnages sont tout ce qu?il y a de plus vrai et on peut applaudir l?inspiration qu?a eue Sofia Coppola ? scénariste - d?en faire le moins possible pour ce qui est du récit en lui-même et de laisser reposer tout le film sur leur authenticité. Ainsi, et c?est toute la beauté de ce film, l?histoire ne se développe pas sous les yeux du spectateur mais dans sa tête. ? ?Coppola s?attaque à l?un des défis les plus ardus que l?art puisse avoir à relever : traduire l?indicible,? commente un critique. ?Soit ici, une angoisse sans cris, une dépression sans larmes, un amour sans bai-sers? ? C?est effectivement ce que l?on voit, sans le voir à l?écran ; Lost In Translation est un film tout en non-dits. Il sera évident à la fin que Bob et Charlotte n?auront pas résolu leurs problèmes, mais on n?aura aucun problème à deviner qu?ils se sentent un peu mieux quand même.
Et, dans la toute dernière séquence, lorsque Bob court après Charlotte dans la rue et la rattrape pour lui murmurer quelque chose à l?oreille, on sera d?autant plus ému qu?on n?entendra pas ce qu?il lui dit. Tout simplement parce qu?ils seront devenus tellement vrais qu?ils auront alors mérité leur part de mystère.
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