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L?évolution du paysage linguistique mauricien
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L?évolution du paysage linguistique mauricien
QUE dire de la situation linguistique à Maurice, véritable tour de Babel sur une terre volcanique de 1 825 km ! Pour prendre une vieille expression bien créole ?tou manze bon pou manze, tou cauze pa bon pou cauze?. C?est dire tout le tabou qui entoure le problème des langues à Maurice. Malgré la sensibilité du sujet, il est quand même passionnant d?évoquer, ne serait-ce que d?une façon succincte, l?évolution linguistique de notre pays.
On a d?abord parlé hollandais au tout début du peuplement de notre pays (1598-1710). D?ailleurs, les noms des lieux tels Flic-enFlac, Wolmar, Belle-Mare, Flacq ou encore les Plaines-Wilhems, sont encore là pour nous rappeler cette tranche de l?histoire de notre patrimoine linguistique. Vu la présence d?une main-d?oeuvre en provenance de la Grande Ile, des Indes orientales et des Indes durant cette période coloniale, tout laisse croire que l?on a également parlé malgache, javanais et même tamoul.
Cependant, c?est le français qui reste la langue la plus parlée sur notre sol et ce, de 1715 à ce jour. Pourtant, dès les premiers jours de la colonisation française, on a également parlé d?autres langues et dialectes africains. D?abord, le woolof, langue du Sénégal, quand les premiers esclaves originaires de l?Afrique de l?Ouest ont foulé notre sol. Puis, on a aussi parlé des dialectes mozambicains rapprochés du swahili, langue bantoue de la famille Niger-Congo, car pas moins de 45 000 individus sont venus de cette région d?Afrique durant l?occupation française et même après.
La main-d?oeuvre servile originaire de la partie méridionale de la Grande Ile ayant été convergée durant la traite, a-t-elle parlé les dialectes austro-mélanésiens seulement ou des langues propres aux Sakalaves également? Tout cela représente des axes de recherche fort intéressants pour mieux connaître l?historique de notre patrimoine linguistique. Durant tout le 18e et le début du 19e siècles, des négriers chargés d?esclaves originaires de Madagascar et du Mozambique ont débarqué des individus dans le pays s?exprimant dans leurs langues et autres dialectes tribaux. Il s?en est suivi un vrai capharnaüm pour sortir dans le dédale de cette tour de Babel, c?est le français qui s?imposa comme lingua franca, comme nous le verrons dans un deuxième temps.
Mais il est bon de souligner que jusqu?en 1850, le mozambicain et le malgache étaient encore bien parlés à Maurice. S?il l?on en croit le témoignage du Père Jacques Désiré Laval, l?Apôtre des Noirs, qui vint à Maurice à partir de 1842 et qui déclare notamment dans une correspondance (Speaking in a African Language) à son chef hiérarchique, le Révérend Libermann: ?Les esclaves employés aux travaux des champs furent vraiment malheureux, beaucoup d?entre eux amenés à Maurice aux dernières années de la traite 1827 (?) ou saisis à bord des négriers étaient restés complètement sauvages et ne savaient même pas un mot de créole.?
Mais le génocide culturel qui s?est perpétué en conformité avec la politique ?civilisatrice? durant toute la période servile 1721-1835, a eu surtout pour effet d?effacer une bonne partie du patrimoine linguistique de cette population servile. Tant et si bien que même les noms et prénoms des individus réduits à l?esclavage ont été changés. Une fois achetés par le maître esclavagiste, ces derniers perdaient leur identité initiale. On sait qu?en vertu du Code Noir (1685) et des Lettres Patentes de 1723, l?esclave, au même titre que l?enfant naturel, n?avait droit qu?au prénom. Inévitablement, ces prénoms se devaient d?être à consonance française et souvent étaient saugrenus, suivant les sautes d?humeur du maître, seul habilité à donner un nom aux nouveau-nés des femmes esclaves.
Durant la période précédant l?Abolition de l?esclavage, les esclaves pouvaient enfin faire des représentations auprès du protecteur des esclaves et c?est à travers ces rapports que l?on comprend mieux les raisons de la disparition des langues africaines et malgaches à Maurice. D?une part, peut-être parce qu?elles n?étaient pas des langues écrites car l?écriture est venue bien après la colonisation en Afrique noire. D?autre part, parce que tout esclave s?exprimant dans une langue ancestrale était puni par le fouet.
Fort heureusement, certains mots africains et malgaches, quoique peu usités de nos jours, sont encore bien présents dans notre créole pour nous rappeler que le woolof, le mozambicain et le malgache étaient bien parlés à une époque dans notre pays. Du mozambicain, citons ?macoutou?, plaie ou blessure, ?macambo? ou bagarre du woolof, ?wati-wala?, ou par-ci par-là, ou encore ?waya? pour signifier un postérieur ondulant. Le malgache nous a laissé ?mazavaru?, des mets épicés à base de piments, ?ourite?, la pieuvre, ?mouroom?, "brède", ?tambave? signifiant éruption cutanée chez l?enfant, la ?pang?, un dépôt de riz cuit et le ?ravanale? pour ne citer que ceux-là.
Quant aux rares lieux qui nous rappellent le temps de la migration africaine et malgache tels le radier de Macondé, la forêt de Makabé, la cascade ?Diamamouve?, la plage de Riambel ?Ariabello?, les forêts de ?Combo?, Trou ?kanaka?, et le bois ?colofane?, ?tatamaka? qui ne finissent pas de nous interpeller.
Pour ces Mauriciens qui sont les authentiques descendants des travailleurs malgaches et mozambicains, les premiers à féconder ce pays de leur sueur et de leur sang, point de langue ancestrale à étudier à l?école. L?esclavage a eu pour effet de tout effacer sur son passage.
Le créole n?est après tout qu?une forme simplifiée du français parlé aux XVIIIe et XIXe siècles par le maître pour communiquer avec l?esclave qui a subi une influence africaine et malgache, voire indienne. Qui sait au point ou en sont les choses, si les descendants de ces travailleurs venus durant la période servile, représentant une importante frange de la population de ce pays, ne seront pas un jour avides, de faire plus ample connaissance avec leurs langues dites ?ancestrales au même titre que les autres ethnies venues d?Asie?? B. L. Padaruth, auteur d?une thèse sur le créole mauricien, a bien décrit l?origine du créole en ces termes : ?Le créole mauricien est né des efforts des anciens esclaves noirs pour parler la langue de leurs maîtres : le français. Bien entendu ce n?est pas dans le français littéraire du XV11e siècle mais dans le français populaire de la fin du XV11e et du début du XV111e siècle- le français tel que le parlent les marins, les soldats et les négriers, une langue sans doute très simplifiée car beaucoup de gens ont l?impression que l?on se fait mieux comprendre d?un étranger en déformant son propre langage (..)?
Comme nous le disions plus haut, le français fut la seule langue officielle utilisée durant toute l?occupation française, soit de 1715 à 1810. Mais malgré les aléas du colonialisme britannique, 158 ans après la prise de l?île, le français n?avait perdu en rien de sa force et de sa vigueur. Ce sont bien les conditions de reddition consenties par les forces britanniques victorieuses contre l?armée du général Isidore De Caën, le 3 décembre 1810, qui ont pérennisé le français beaucoup plus que les termes du traité de Paris de 1814. La pérennité du français reposant sur l?article VII de la capitulation et qui stipulait que ?les habitants conserveront leurs langues, us, coutumes et traditions?.
Toutefois, quand le tricolore céda la place à l?Union Jack, ce geste symbolique allait avoir une portée incalculable sur le devenir du français. Force ici est de souligner que sans la ténacité des descendants des colons français et plus tard des hommes de couleur, il est clair que le français aurait longtemps perdu force et vigueur.
Durant toute l?occupation britannique, une véritable querelle de langues eut lieu entre francophones et anglophones. Cette hostilité fut, entre autres, la résultante d?une intolérance de la part de certains fonctionnaires zélés de la blonde Albion en poste, souvent francophobes. Cela étant, le français put se maintenir contre vents et marées comme langue co-officielle durant toute l?occupation britannique. Sans doute, on cessa de parler le francais en Cour suprême dès 1847 et de l?utiliser dans la correspondance officielle relevant du ministère des Colonies.
Mais il continua à s?épanouir sans heurts dans le coeur des habitants et dans le monde littéraire au point d?être un des plus riches dans la francophonie. Par ironie sans doute, c?est le créole, ce patois on ne peut plus francophone, qui est finalement quelque peu responsable de la pérennité de la langue de Molière à Maurice.
Contrairement à ce qui s?est passé dans d?autres colonies britanniques, même après 194 ans, l?anglais reste la véritable langue étrangère aux Mauriciens en tant que langue parlée bien qu?il ait longtemps remplacé le français dans une bonne partie du cursus scolaire et dans l?administration. Que ceux qui militent pour le remplacement du français par le créole n?oublient pas que sans le support de sa mère nourricière, le français, ce parler aurait pu, à la longue, devenir méconnaissable à la suite de son exposition à l?anglais et au bhojpuri. Déjà au vu de son exposition, il subit une influence malsaine qui l?éloigne chaque jour du français comme le démontre cette phrase dite à la télévision : ?Sa loan pou Midlands dam-là, nou pa cone si nou eligible pou enn structural loan car ar world bank ek IMF ena boukou string.?
Dans un autre ordre d?idées, les événements qui ont suivi l?Abolition de l?esclavage en 1835 auraient pu changer radicalement le paysage linguistique de ce pays quand, pour pallier le manque de main-d?oeuvre dans l?industrie sucrière, mais surtout pour des raisons économiques, les Britanniques firent appel à des travailleurs de la British India. Ces travailleurs, nous vinrent de différentes parties de la Grande Péninsule et parlaient l?hindi mais surtout le bhojpuri, le télégou, le marathi et le tamoul. Il est bon de souligner, en fait de langues orientales, que le tamoul et le bengali furent très certainement parlés durant l?occupation française par les Pondichériens et la main-d?oeuvre originaire du Bengale venus surtout sous Mahé de La Bourdonnais et même après. Le tamoul est en quelque sorte la première langue orientale écrite.
Mais les immigrants indiens qui, vers la fin du X1Xe siècle, représentaient environ deux tiers de la population du pays n?eurent aucune reconnaissance linguistique quoique le bhojpuri allait devenir peu à peu la langue dominante parmi les immigrants indiens, une majorité d?entre eux étant originaires du Bihar, de l?Uttar Pradesh et du Madya Pradesh. Mais aux champs, ces travailleurs devaient être exposés au créole sans doute pour mieux se sortir de l?écheveau inextricable des différentes langues parlées par ces travailleurs.
Le créole honni par les intellectuels
Cependant, en 1872, les assesseurs de la Commission Royale, MM. Frère et Williamson, expri-mèrent leur étonnement en apprenant que le créole était le mode de communication entre employeurs et travailleurs au niveau des établissements sucriers et déclarèrent notamment, au sujet de ce parler : ?A barbarous and corrupt jargon utterly useless to anyone beyond the limits of Mauritius and wholly unsuitable as a medium of instruction? (Page 499 du rapport)
Malgré cette méfiance, le créole devait avoir la peau dure. En effet, par un concours de circonstances, c?est lui qui continua à éroder les langues orientales au quotidien au point d?être grandement utilisé même en milieu rural. Alors que le créole avait acquis toutes les ramifications de langue, et ce, bien avant la fin du XXe siècle, il ne fut que très peu usité dans le monde intellectuel. Compte tenu des préjugés dans la sociétés, de regards et de mépris, il resta honni comme moyen d?expression chez les intellectuels. Le fait d?être incapable de s?exprimer en bon français était perçu avec mépris.
A l?école, même au niveau primaire, aucun enseignant, quelles que soient ses origines, n?osait s?exprimer en créole ou dans toute autre langue vernaculaire pour se faire comprendre. Parler bien son français était un signe de snobisme. La promotion sociale passait inexorablement par une bonne maîtrise de la langue de Molière.
Reconnaître les langues ancestrales
Dans un autre ordre d?idées, les langues orientales mises en veilleuse pendant si longtemps auraient pu subir le même sort que les langues africaines et malgache à Maurice si les forces vives de la communauté indienne ne s?étaient pas donné pour tâche de dispenser des cours du soir dans les différentes langues issues de la péninsule indienne au niveau des Vernacular schools et des Baitka.
Mais le ?hindi revival?, on le doit à la campagne savamment menée par les frères Bissoondoyal au début des années trente, campagne connue comme la ?Jan Andolan?. De plus, les langues orientales étaient toutes des langues écrites contrairement aux langues africaines qui n?ont connu l?écriture qu?au terme de la période coloniale. C?était là, leur force.
Au-delà de l?importance de connaître les langues ancestrales pour la compréhension du rituel religieux, l?enseignement de l?hindi, du telegou, du tamoul, et du marati devenait, du coup, à la portée du plus grand nombre. Malgré le poids de la population indienne à Maurice, les langues ancestrales n?étaient ni reconnues ni enseignées. La reconnaissance des langues orientales dans le cursus scolaire devait venir bien après, plus précisément durant les années post-indépendance.
Pour en revenir au créole devenu véritable langue-pont au pays de la tour de Babel ? il faut rendre hommage aux tribuns, en particulier à Emmanuel Anquetil qui malgré son séjour prolongé au Royaume-Uni avait gardé tout le verbe du créole tel qu?il le parla dans son enfance passée sur la propriété Bassin. Son succès auprès des masses populaires dans les années 30 et 40 au siècle dernier est sans doute dû à sa maîtrise du parler créole. Le succès d?Anquetil devait, du coup, briser le tabou entourant le créole dans l?arène politique. Guy Rosemont et Renganaden Seeneevassen furent de véritables maestros du créole. Alors que Mohabeer Luckeenarain, cinquième candidat élu aux élections législatives de 1948, devait remercier son électorat des Plaines-Wilhems en bon français avec la célèbre phrase empruntée à Napoléon Bonaparte pour dire ?Electeurs, électrices de Plaines-Wilhems et de Rivière-Noire, je suis content de vous !?
Alors que l?anglais occupe de plus en plus de terrain en tant que langue écrite, le français a été réduit, durant les quatre dernières décennies, à l?état de véritable langue étrangère dans le cursus, tant dans le primaire que le secondaire. Cela peut paraître étrange quand on sait la place qu?occupe le français ? et le créole qui s?en inspire ? dans le coeur, voire dans l?âme même du Mauricien en général.
Certes, les médias, télévision, radios et journaux confondus démontrent encore l?importance du français à Maurice. Pourtant jamais on n?a autant moins écrit et parlé cette langue en dehors des murs des établissements scolaires. Avec le départ d?une importante frange de la population dite de couleur à partir des années soixante, le français a certes perdu un nombre considérable de locuteurs.
Est-ce un signe qu?il a commencé sa ?descente aux enfers? grâce, entre autres, à la radio et à la télévision, empreintes de changements jusque-là insoupçonnés. Est-ce que ces changements seront dans l?intérêt supérieur du nouveau tigre en puissance de l?océan Indien avide de tirer le meilleur profit d?une technologie de pointe en provenance de l?Occident pour son commerce et son industrie à l?heure de l?informatique et compte tenu également qu?au moins 50 % des 600 000 touristes qui nous visitent chaque année sont d?expression française ? Seul l?avenir sera porteur d?une réponse.
Au demeurant, pour les Mauriciens du troisième millénaire, dépendant de leurs origines ou de leur attachement à la langue ancestrale pour des raisons identitaires, c?est l?anglais, le français et l?hindi qui domineront le paysage linguistique pour ce qui est de l?écriture ou des médias. Quoi qu?il en soit, le créole et dans une moindre mesure le français et le bhojpuri resteront probablement les langues parlées dominantes pour longtemps encore. Certes, d?autres langues orientales continueront à être étudiées pour le principe de l?identité ethnique, par amour du sujet et surtout pour la compréhension des textes religieux.
Mais pour que le créole puisse avoir ses lettres de créance en tant que langue écrite, il faut d?abord que l?on s?attelle à la mise sur pied d?une grammaire dotée d?une sémantique et qu?il soit toujours rapproché du français pour y puiser son vocabulaire Car un arbre qui s?éloigne trop loin de ses racines risque d?être renversé par le moindre vent.
Notons qu?en fait de langue parlée, le créole est utilisé par de plus en plus de Mauriciens au détriment du français et que le phénomène inverse risque de se produire pour ce qui est de l?hindi. En effet, compte tenu de l?exposition des Mauriciens à la langue hindi au quotidien grâce à la radio et à la télévision, c?est le bhojpuri, langue véhiculaire par excellence dans le milieu des descendants d?immigrants indiens, qui risque d?y laisser des plumes et de devenir une langue peu usitée chez les intellectuels de la communauté mauricienne d?origine indienne.
En conclusion, loin de nous cacher derrière Esope quand il dit que ?la langue est la pire ennemie de l?homme?, nous pensons avoir fait de cette épopée linguistique un sujet de réflexion à plus d?un titre.
?Que ceux qui militent pour le remplacement du français par le créole n?oublient pas que sans le support de sa mère nourricière, le français, ce parler aurait pu, à la longue, devenir méconnaissable à la suite de son exposition à l?anglais et au bhojpuri.?
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