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Les copains de Bérenger

24 avril 2004, 20:00

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L?inquiétude a changé de camp. Cette fois, c?est l?opposition travailliste qui montre des signes de nervosité au point de se laisser aller à des outrances verbales, inexcusables en plein Parlement. On sent les dirigeants du parti déstabilisés ; on dirait qu?ils doutent de leur avenir. Ce qui a changé depuis une semaine tient à relativement peu de chose mais son impact est indéniable.

Il aura suffi qu?à la faveur d?un « congrès » réussi, le MSM retrouve un peu confiance en lui pour que l?alliance gouvernementale soit requinquée. Le bienfait psychologique et politique de cette manifestation est patent. La conséquence immédiate est qu?en face, les travaillistes croient voir se déconstruire l?édifice de la nostalgie de 1967, le nouveau rêve rassembleur de Navin Ramgoolam, l?éternel absent. Et à leur tour, les rouges sont en train de passer de l?euphorie à la déprime. L?alliance MSM-MMM vient donc de contourner un gros écueil ; il y en a d?autres qui se profilent à l?horizon.

L?humeur au MSM, avant ce congrès de l?espoir, était délétère. Entre ceux qui méprisent Pravind Jugnauth et ceux qui haïssent Paul Bérenger, il ne restait pas grand monde à vouloir poursuivre l?aventure de l?alliance. Les intérêts personnels de carrière considérés comme étant ailleurs, les tentations de rupture furent réelles. La défaite pourtant prévisible à Piton-Rivière du Rempart avait mis en exergue ces contradictions. Les méthodes autocratiques de Bérenger et certains de ses choix de Premier ministre ont fait le reste. La rupture devenait souhaitable aux yeux de plusieurs dirigeants du MSM, et non des moindres. Ils estimaient ? peut-être d?ailleurs n?ont-ils pas changé d?avis ? que leur carrière se fracasserait sur les murs de l?incompréhension électorale dans leur circonscription d?origine. Plutôt mal coté au dernier baromètre politique Synthèses-l?express, le MSM estimait que la poursuite de sa collaboration avec Paul Bérenger le condamnerait à l?insignifiance électorale. Puis vint le congrès.

Même s?il est aisé de relativiser un succès d?affluence à une manifestation d?un parti de gouvernement, on sent bien que les dirigeants du MSM, et en particulier Pravind Jugnauth, émergent de ce test ragaillardis. Ils donnent l?impression d?avoir été eux-mêmes surpris par la capacité de mobilisation de leur parti et l?apparente adhésion des partisans à leur ligne politique. Pravind Jugnauth prend des accents de tribun pour affirmer son identité face à un père trop présent dans les esprits ? « Moi c?est moi, lui, c?est lui », suggère-t-il ? et sa différence face à un partenaire trop dominant.

Ce succès et la campagne réussie de l?alliance gouvernementale en marge du 1er mai ont certainement calmé, pour l?instant du moins, les gesticulations de certains apparatchiks du MSM. À tel point que le Premier ministre, toujours prompt à l?hyperbole, a déclamé fougueusement que nulle part au monde n?existe une bande de copains telle que celle qui est installée à l?hôtel du gouvernement ! Si nous voulions être méchants, nous aurions sollicité sur la question l?avis de Leung Shing, de Gayan, pour ne citer qu?eux. Avec ces copains-là, Bérenger n?a plus le temps de s?occuper de ses ennemis. Mais toujours est-il que les ministres récalcitrants sont rentrés dans les rangs (le Premier ministre n?a pas tout à fait tort), Pravind Jugnauth a renouvelé le pacte et Joe Lesjongard a bien souligné que pour le moment rien ne change? en relançant toutefois l?obsédante question. « Mais pour après 2005, on verra bien », a-t-il ajouté. 2005, c?est bientôt. Quelle formule d?alliance en effet ?

À la veille des dernières élections législatives, le choix du MSM était facile. Soit la garantie d?un retour aux couleurs de la revanche pour Anerood Jugnauth qui en rêvait, soit le « karo kann ». Le retour passait par un compromis et un partage. Le pragmatique ? ou l?opportuniste, c?est pareil ? a saisi sa dernière chance. Mais ce faisant, il a changé durablement la donne. La carte maîtresse est désormais aux mains de Bérenger.

Dans moins d?un an, le MSM sera de nouveau confronté à un choix décisif. Il pourrait mettre Pravind Jugnauth en porte-à-faux face à plusieurs dirigeants de son parti. Le dilemme existe parce que leurs intérêts à court terme sont contradictoires.

Le malaise de beaucoup de dirigeants du MSM vient de leur peur d?affronter les travaillistes dans des circonscriptions rurales où l?addition des soutiens MSM-MMM n?ébranle pas les forteresses rouges. Ce fut le cas à Piton-Rivière du Rempart. La victoire n?est sûre que quand il y a une vague. Pour l?heure, ce n?est pas ce qui se dessine. Les luttes électorales dans certaines circonscriptions pourraient être âpres.

Pour sauver leur carrière, certains au MSM sont donc prêts à envisager un renversement d?alliance. Sauf que dans ce cas de figure, les ambitions de Pravind Jugnauth sont compromises à moyen terme. Ce n?est pas Ramgoolam qui offrira à Jugnauth fils ce que Jugnauth père a offert à Bérenger, et ce que Bérenger pourrait offrir à Jugnauth fils. Si ce postulat est fondé, Pravind Jugnauth peut préférer l?option Bérenger. C?est ce qui sert le mieux ses intérêts, alors que d?autres au MSM trouvent leur compte électoral dans une alliance avec les rouges.

Ce rapport de forces mettra Pravind Jugnauth dans l?obligation d?obtenir de Bérenger des gages solides d?une succession programmée. Si le MMM n?est pas en mesure de proposer à son partenaire une offre qui sauvegarde ses intérêts vitaux et ceux de ses principaux dirigeants (pas seulement son leader), il y a tout lieu de penser que l?accalmie sera de courte durée. Les inquiétudes des élus du MSM n?ont pas disparu, elles ont été apaisées par la manifestation d?un soutien qu?ils croyaient perdu. Elles vont ressurgir avec acuité au fur et à mesure que l?on se rapprochera de l?échéance. Seul un Pravind Jugnauth « premierministrable » au prochain mandat pourrait contrer l?assaut prévisible des contestataires.

Pour se préparer à toute éventualité, le MSM cultive sa différence et prend des distances avec son partenaire. Il est quand même notable que les meilleurs amis du monde ne se sont pas retrouvés pour fêter ensemble l?anniversaire du plus jeune. Il est tout aussi notable que le ministre des Finances Pravind Jugnauth emprunte ces jours-ci un vocabulaire socio-économique assez proche de celui des travaillistes, et choisit une méthode de consultation qui n?aura pas été celle de Bérenger.

Ces copains, ils s?aiment avec la peur au ventre : ils ont peur d?arrêter de s?aimer.

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