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Un regard, des doigts pouvant arrêter le temps
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Un regard, des doigts pouvant arrêter le temps
Kistnasamy Kistnen, résident de Cité Roche-Bois, né à Port-Louis, rue Mère-Barthélemy, dans la maison de sa grand-mère. Pas de cuillère dorée au berceau, mais des talents infiniment plus précieux. Une qualité de regard et un regard de qualité. Capable de deviner un chef-d??uvre là où le commun des mortels ne voit qu?une horrible masure recouverte de végétation folle, d?apprécier une composition géométrique aux couleurs patinées, là où le profane ne voit qu?une porte délabrée faisant valoir ses droits à une retraite bien méritée, d?admirer un ballet de triangles délicatement caressés par la soie d?un pinceau, là où le béotien ne voit que des tôles rouillées ou déteintes, d?apprécier la fierté de tout équidé là où les râleurs patentés ne voient qu?un triste abreuvoir nous rappelant que nous sommes les mules à n?avoir pas pu empêcher la, ô combien regrettable, démolition du bâtiment infiniment historique de l?ancienne Imprimerie du gouvernement ou plus exactement d?Éliel Félix et de Karl Achille, l?ancienne Boulangerie du Roy.
Nous sommes nombreux, comme lui, à éprouver la plus grande peine à voir, jour après jour, le béton et le macadam dévorant le Vieux Port-Louis de notre enfance et de notre jeunesse, de voir le matérialisme le plus abject effaçant impitoyablement les repères de nos premiers émois, de voir notre ville, faubourg, village natal perdant son âme dans l?indifférence générale comme si nul ne s?inquiète ici que des Mauriciens en grand nombre se retrouvent déracinés là où est enterré leur cordon ombilical. La plupart d?entre nous se contentent de voir et de regretter de façon stérile. Kistnasamy Kistnen milite pour que le vieux Port-Louis de ses errances enfantines ne disparaisse à jamais. Les armes de son combat « don-quichottesque » sont ses pinceaux ou encore son appareil d?aérographie. Faut-il encore préciser que pinceaux et « pistolero-graphe » sont actionnés par des doigts obéissant docilement aux impulsions esthétiques et nostalgiques de son cerveau et de son c?ur ?
Le résultat est surprenant pour un autodidacte, encore que des années de design assisté par ordinateur, entre autres à MultiGraphic avec Maurice Lacoste et Pierrot Gentil, confèrent à notre artiste, à la fois débutant et chevronné, un sens de l?harmonie et des nuances pleines d?élégance et de fraîcheur. Le dessin pourrait être davantage poétisé afin que la vision confiée au papier d?aquarelle soit de la même veine que l?autre poète invitant le public à partager ses émotions :Là se trouve la maison où habite grand-mère,Avec toit de bardeaux et cuisine en tôle, Petite case en bois, c?est là que je suis né. C?est là que j?ai passé ma petite enfance,Mes souvenirs sont là enfouis dans ces ruines, Témoin indifférent d?un passé qui n?est plus. Donnons priorité à notre patrimoine, Car tous avons passé beaux moments chez grand-mère, Belle maison d?autrefois qui sentait bon le bois, Où crépite sur tôle le doux chant de la pluie. Parcours inoublieux de l?enfant de Port-Louis, Se souvenant toujours la maison de grand-mère, Et qu?il immortalise à l?aide de ses pinceaux.
Au nom de Xavier Le Juge de Segrais et de Maurice Ménardeau, au nom de Max Boullé et de Marcel Lagesse, au nom de Serge Constantin et de Roger Merven, daignez-vous, Roger Charoux, Yves David, Jocelyn Thomasse, Fabien Cango, France Staub, Hervé de Cotter, Robert Maurel, Marc Randabel et Pascal Lagesse, accepter, en votre sainte confrérie des re-créateurs du vieux Port-Louis, Kistnasamy Kistnen et son ami Siddick Nuckcheddy, autre défenseur surdoué de ce Port-Louis que vous affectionnez tant. Allez admirer leurs ?uvres. Partagez généreusement l?expérience acquise par vous. Mettez votre métier à leur disposition. Ne soyez avares ni de conseils ni de recettes capables de transformer exercices de mémoire en chefs-d??uvre d?émotion et en signes de résurrection. Ils sont votre relève. Vos devanciers vous ont aidé. Vous devez à votre tour introniser, parrainer, protéger, confirmer, assurer une foi à déplacer Le Pouce. Vous ne serez jamais assez nombreux pour mettre hors cadre les spéculateurs et autres démolisseurs du Port-Louis ayant bercé notre enfance et qui bientôt ne sera plus, sinon sur vos toiles et vos papiers à dessin, ultime refuge d?une Beauté qui nous tient tant à c?ur.
L?exposition « Souvenirs et Nostalgies », qu?organise Kistnasamy Kistnen, jusqu?au jeudi 6 mai 2004 au musée de l?Institut de Maurice, La Chaussée, Port-Louis, est bien sûr une promenade dans les rues de la capitale, sinon un retour sur notre passé. Le parcours peut commencer derrière de l?Hôtel de la poste, ce Post Office Building généreusement offert aux squatters du Centre culturel mauricien ? on n?ose plus associer le nom béni de Nelson Mandela à ce déni de patrimoine philatélique d?histoire postale. La première étape est l?ancien moulin à bled de M. de Labourdonnais, sur fond aérographique de Grenier couleur rouille. Arrêt bien sûr, et ô combien nostalgique devant ce Post Office Building depuis 1868 et qui, dans quelques jours, ne le sera plus parce que la Poste de Maurice n?a pas su, pas pu, tenir tête au Trésor new look qui coupe et qui tranche selon son bon plaisir. On traverse ensuite l?intra-urbaine ? autant que possible par les passages souterrains ? pour aller faire un tour au marché central d?avant et après les incendies en série. Un regard sur un vieux magasin à l?angle des rues de la Corderie et de la Reine ou encore les vieilles maisons créoles à l?angle des rues Royale et Jummah Mosque.
Kistnasamy ne s?attarde pas dans ce Port-Louis commercial qui n?est pas le sien. Il revient à grandes enjambées pour admirer les fontaines du square Bowen devant l?antique Hôtel de la Maison Blyth Brothers de la rue Dr-Ferrière ou encore l?abreuvoir aux mules que nous sommes, seul rescapé de la disparition de l?imprimerie de M. Prodano. On se dirige vers la rue de la Poudrière, avec arrêts devant les fontaines du Jardin de la Compagnie, ou encore devant ses lions de bronze gardant un pavillon municipal. Un coup d??il à une vieille maison du Vieux-Conseil et au théâtre municipal éternellement jeune. En route pour une maison avec balcon de la rue de la Poudrière, ou encore l?entrée de l?atelier des frères Julien. Nouvelle escapade devant l?hôtel National que survole le fantôme de notre Malcolm. Nouvel arrêt devant une vieille porte de la rue de la Poudrière et devant une vieille maison en bois et en tôle de la rue Saint-Denis. À l?angle de cette rue et de la rue Lislet-Geoffroy, une vieille muraille en pierres déglinguées retient l?attention de l?artiste fidèle à son enfance. Après la Poudrière, on peut redescendre la rue Édith-Cavell où gît une maison couverte de lianes et une vieille boutique. Rue Mère-Barthélemy, stations-admiration devant un balcon en fer forgé et devant la maison de grand-mère. Le temps de réciter de nouveau le poème de Kistnasamy. Rue Saint-Louis on regarde de tous côtés car tout est à admirer. Ce n?est pas pour rien que Robert-Edward Hart l?a choisie pour vivre intensément ses cinq ans et faire la connaissance de « la-tête-résaud ». Idem pour la rue Desroches où volets en bois, toitures, en tôles ou en bardeaux, maison turquoise verte ou abandonnée racolent à qui mieux, mieux. Et on termine par la rue Saint-Georges, soit à l?hôtel Hardy Henry, ancienne campagne Lincoln, avec entrée ou vieille fontaine, soit, plus commercialement, devant un ancien magasin de chemises ou devant la tabagie Siven et atelier Potiok. Retour final à la maison de grand-mère, rue Mère Barthélemy.
Et si vous ne voyez plus ces vestiges si émouvants et si riches en souvenirs de toutes sortes, courez vite au musée de l?Institut de Maurice pour voir les aquarelles-souvenirs de notre artiste. Et maudissez ceux qui ont les moyens et qui ne les lui ont pas offerts pour qu?il puisse faire de toutes ses peintures un album qui serait devenu à coup sûr notre livre de chevet le plus chéri.
Kistnasamy ne s?attarde pas dans ce Port-Louis commercial qui n?est pas le sien.
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