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Diana Krall un solide air de jazz

23 avril 2004, 20:00

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De dos, jean et veston Chanel, talons aiguilles à museau pointu, blondeur dans le teint des tentures, Diana Krall pose pour la photo. Virile poignée de main au passage. Elle se change : veste de soie et tee-shirt noirs. Le 8 avril est sorti son huitième disque de ?The Girl in the Other Room ? où elle signe sept compositions avec son parolier de mari, Elvis Costello, star transversale de tous les styles et de grande liberté.

«Jamais je ne pensais me marier.»Pour les autres titres, des reprises de Mose Allison (Stop This World), Tom Waits (Temptation), Arthur Herzog, etc.

Elle tient le piano. Un groupe de pointures sert d'écrin : John Clayton ou Christian McBride à la contrebasse, Jeff Hamilton, Peter Erskine ou Terri Lyne Carrington à la batterie. Tous les musiciens savent qu'elle est une vraie pianiste.

Le tout est intimiste, nouveau, touchant et plus réussi encore que ses réussites mondiales (standards et image glamour). A ses débuts, la petite chanteuse canadienne était chaleureusement parrainée par Ray Brown (époux d'Ella Fitzgerald) et Jimmy Rowles (accompagnateur de Billie Holiday et mémoire vivante d'un siècle de compositions). Tous deux sont aujourd'hui disparus. Elle les mentionne constamment. L'image s'était arrondie avec les hommages à Nat King Cole, glorifiée avec les arrangements de Johnny Mandel et Claus Ogerman. L'image s'était compliquée avec les photos sexy et cette dégaine si naturelle et puissante en scène. La poésie du dernier disque est de nature à surprendre.

Après une heure de conversation dans une suite d?hôtel éclaboussée de roses rouges : «Vous avez l'impression que je ne souhaite parler que de musique ? En un sens, oui. La musique me permet de penser. Et d'en parler me permet de préparer d'autres musiques encore. Mais plein de trucs m'intéressent. J'en parle à travers la musique.» Par exemple ? «Je ne sais pas, moi : ma collection d'art canadien, mon goût de la maison. Je sais me relaxer, décorer, cuisiner, je suis très «domestic», j'aime acheter des rideaux de douche.» Elle passe souvent sa main dans les blés. C'est une musicienne aux airs de garçon manqué. Elle détient l'art du piano (Jimmy Rowles, Bill Evans) et, en scène, celui de la confidence. Sans compter qu'acheter des rideaux de douche, c'est aussi une façon de philosopher, non? «Oui et non. Moins en tout cas que de s'acheter des chaussures.»

DES AIRS D'AUTOBIOGRAPHIE

En dehors des tournées et de la vie à New York, les Costello («Appelez-moi Mme Costello») habitent quelque part en Colombie-Britannique, Canada, pas loin de la ville natale de la famille Krall, Nanaimo. Propriété étendue, petite baraque isolée, un piano de 1928 et une guitare Martin du même millésime, pas d'animaux. «Si, un iguane ! Mais non, ce n'est pas vrai... J'aime simplement la nature et mes vieux LP vinyles que j'écoute sur un électrophone : Bill Evans, Ellington, Oscar Peterson, Ray Brown, Randy Newman, des musiques africaines, de la bossa nova, Red Garland, Fats Waller...»

Elle se détend, passe une énième fois la main dans ses cheveux. Elle change de timbre, imite les accents, fait la grosse voix, a d'extraordinaires intonations vulgaires, revient sur l'aile à la douceur, s'amuse, toujours un rien brutale, toujours sérieuse sur la musique. «Jusqu'à maintenant, je n'avais donné que des compositions par essai ou par jeu. Cette fois, c'est sérieux. Celui qui continue de m'inspirer, c'est Jimmy Rowles, le pianiste qui m'a mis le pied à l'étrier.»

Les réponses vont, nettes, sommaires, à l'essentiel. «Je donne des notes, des gribouillis, des brouillons, des listes, des feuilles de souvenirs à Elvis. Ce sont des instants de bonheur, des moments de tristesse, ce qui arrive, les expériences de la vie, les choses qu'on affronte, je me laisse porter. Lui sait les changer en textes. Les paroles de ses chansons sont plus directes, plus immédiates que les standards auxquels je me suis consacrée. Il y a comme un ton de confidentialité. J'ai vécu ces dernières années des épreuves, des souffrances et des joies. Cela se traduit dans l'album.» De fait, The Girl in the Other Room a des airs d'autobiographie mélancolique ou enlevée, avec ses titres en forme de saynètes, ses tableautins et ses mystères comme des titres de tableaux, ses petits messages subliminaux et ses allusions voilées (la rencontre, les disparitions).

Nanaimo ? Nanaimo est une ville de mineurs, un petit port, une zone de petite agriculture, le grand-père était mineur, le père comptable, pianiste amateur, collectionneur de disques et de rouleaux, amateur de jazz. «J'ai commencé à étudier à cinq ans, la musique pour enfants, le classique, l'improvisation vers quinze. Le choc, c'est le Miles de Kind of Blue, Oscar Peterson, Bill Evans, j'improvisais sur ces disques qu'on écoutait. Mais j'écoutais aussi la pop music, le rock et le jazz contemporain, John Taylor, Kenny Wheeler, Dave Holland, Keith Jarrett. Je voulais faire de la musique, mais je n'ai jamais pensé que ce serait à ce niveau. L'important, c'est d'écouter les musiciens qui restent très proches de la mélodie.»

Il y avait un petit club en ville. Les plus grands musiciens en tournée, Oscar Peterson, Dave McKenna, s'y produisent. «C'était une petite scène avec des artistes de renommée mondiale.» Ce qu'on appelle le jazz. Les rencontres avec Ray Brown, en tournée avec le L.A. Four (Bud Shank, Laurindo Almeida), ou Jimmy Rowles ont fait le reste : la Berklee School de Boston, la rencontre avec Clint Eastwood et cette carrière internationale qu'on a prise d'abord pour une mode.

Le plus surprenant, c'est cette attention constamment fraîche à la musique, à sa vérité, à sa personne. Plus le souci de la vie et une présence terrestre très forte, comme un démenti assuré à l'image de séductrice. «Il faut garder le temps d'aimer. Je n'avais pas songé à m'établir, j'en suis heureuse. J'ai rencontré une intelligence de la musique. Je crois que mes albums traduisent ce parcours comme les pièces d'un puzzle. Ensemble, ils forment une image qui va en s'éclairant.» De fait, dans le monde de la production actuelle, la conjonction entre le succès public, la démarche personnelle et le récit moins lisse qu'on ne croit d'une vie de femme est plutôt rare. A moins que «la fille d'à côté», ce ne soit elle aussi : Diana Krall Costello.

Biographie

  • 1960 : Naissance au Canada.

  • 2000 : Chante pour la première fois avec Tony Bennett.

  • 2001 : Succès mondial avec «The Look of Love».

  • 2003 : Mariage avec Elvis Costello.

  • 2004 : 8e album, «The Girl in the Other Room».

@ Le Monde 2004

distribué par The N. Y. Times Syndicate par Francis MARMANDE

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