Publicité
MAMA KEITA
Aller à la rencontre de Mama Keïta, c?est abolir notre réalité pour entrer de plain-pied dans celle de cet homme à part. Avec quelle facilité, il décortique le monde du cinéma, avec quelle aisance, il poétise au sujet du scénario et avec quel charisme l?homme enchaîne ses phrases, mêle ses pensées et révèle son être ! Ce qu?il appelle son «délire sur le savoir», est en réalité un besoin vital de partager, de s?exprimer et surtout de s?émerveiller. C?est cela pour lui le cinéma.
Dans la vie, comme au cinéma, il avance en doutant. «Je doute, je tâtonne. C?est l?image d?un aveugle qui avance en tâtonnant dans un tunnel», explique-t-il, avec une pointe de philosophie. Dans son discours, tout a rapport avec l?image. Déformation professionnelle puisque le métier de scénariste, de réalisateur et de producteur, l?exhorte à toujours rechercher le détail qui apportera un plus à une ?uvre. «Il faut être une énorme oreille, il faut que tout le corps devienne une surface sensible pour accepter d?être bombardé d?influences et de sensations. Un scénariste creuse, gratte ses propres plaies parfois jusqu?au sang».
Mama Keïta est arrivé à s?intéresser au cinéma au cours de ses nombreuses errances. Né d?un père sénégalais et d?une mère vietnamienne, il voit le jour à Dakar, mais révèle avoir été conçu à Marseille. L?histoire la plus passionnante de sa vie, tient en trois mots : le cinéma, ma mère et moi. «J?étais un enfant chétif, anorexique par le trop plein d?amour. Ma mère m?aimait trop. Elle m?étouffait. Pour compenser cela, je refusais de manger. Ma mère en était désespérée. Un jour, elle a découvert mon émerveillement devant l?image. Elle a trouvé la faille.» La sanction est tombée. «Si tu veux aller au cinéma, tu dois manger, m?a-t-elle dit».
C?est comme cela que Maman Keïta tripla la ration de son fils, les jeudis, les samedis et les dimanches et que le petit garçon, contraint de s?exécuter par amour pour l?image et le cinéma, s?empiffrait jusqu?au dégoût. «J?ai payé très cher mon amour du cinéma», avoue-t-il à mi-voix. Mais dans l?ensemble, cela valait la peine. « J?ai commencé en regardant des péplums et des mélos indiens de dixième catégorie.»
Devenu adulte, il décroche une licence en droit à la Sorbonne, avant de se décider de se lancer dans l?aventure du cinéma. Après avoir produit et réalisé quelques courts et longs métrages, dont Le fleuve, prix de la presse au Festival du film de Paris, Mama Keïta avoue être pris dans un spleen, qu?il n?est pas vraiment en mesure d?expliquer ou d?analyser. « Je dirai que je ne suis pas doué pour le bonheur. Peut-être que le cinéma me distrait de ce blues. Etre dans l?action de faire des films me distrait momentanément de cette étape métaphysique. Le cinéma m?a rendu heureux aussi longtemps que l?enfant que j?étais s?est émerveillé. Mais une fois que je suis passé de l?autre côté du miroir, toute la magie a disparu. Aujourd?hui, c?est l?histoire d?un mec qui raconte des histoires dont peu de producteurs en veulent et qui, à la suite de ça, a décidé de se produire lui-même.»
On sent, malgré le calme apparent, que l?homme bouillonne. « Je ressemble à une femme enceinte de tant d?enfants qu?elle n?accouchera jamais !» La faute à qui ? A la vie, au fait d?être un cinéaste du continent africain. Est-ce à dire que le cinéma joue néanmoins le premier rôle dans sa vie? Mama Keïta hésite, réfléchit. Sa vie semble guidée par un mouvement bien plus grand, bien plus tumultueux, que lui-même ne saurait identifier.
On a du mal à le cerner, parce que l?homme est beaucoup plus complexe que ses mots le suggèrent. Ses phrases cachent souvent un double sens qu?une heure d?interview interdit de percer à jour. Sa maladie rare du cinéma dépasse elle-même l?entendement. «Je suis dans la situation d?un cordonnier qui porte les chaussures les plus ordinaires. J?ai vu trop de films. Mon corps ne supporte presque plus d?en voir. Je n?ai ni magnétoscope ni DVD. Je ne lis même plus la presse du cinéma. Cela me déprime de voir que des budgets énormes sont dépensés sur des films sans intérêt alors que nous, on galère avec trois sous. Par contre, ma mémoire est peuplée d?images de films. »
De ce réquisitoire échappé de la bouche de Mama Keïta, rien ne sonne creux. Philosophe, critique, sans cesse admiratif de notre culture et de notre terre, il force le respect. Cet esthète attachant est un cadeau du ciel.
« Il faut que le corps devienne une surface sensible. Un scénariste creuse, gratte ses plaies parfois jusqu?au sang. »
Ciné africain un état des lieux
Le cinéma africain est aux abois. Mama Keïta explique pourquoi.
Y a-t-il aujourd?hui un cinéma africain ?
Le cinéma africain est le seul cinéma au monde dont l?existence dépend d?une autre entité. Les vrais commanditaires du cinéma africain, sont la France et toutes les institutions financières sur lesquelles elle a une prise. Tous les pays africains sont d?anciennes colonies dans lesquelles l?ex-puissance coloniale a des intérêts vitaux. Pour moi, le cinéma est un art nègre. Nous sommes le peuple de l?histoire, de la légende et de la narration. Le cinéma, c?est le mouvement, nous sommes le mouvement. Le cinéma, c?est la lumière, nous sommes la lumière.
Le cinéma, c?est la musique, nous sommes la musique. Nous dominons chacune des phases constitutives d?un film. Alors comment expliquer que ce cinéma est invisible ? Ecoutez le conteur et vous verrez du rire, du mouvement, de danger, de l?épopée. Le cinéaste n?est rien d?autre que l?enfant du conteur. Regardez le cinéma africain. Si effectivement le cinéma est l?enfant du conteur, c?est un enfant indigne, tant le cinéma africain manque de rythme et de relief.
Le cinéaste devrait être l?égal du conteur. Les cinéastes africains se limitent aux anecdotes du passé. A quoi sert l?artiste s?il n?est pas le témoin de son temps? La question est la suivante : A qui profite le crime ? Certes, il y a eu des rebelles aux ordres, des artistes qui se réfugient dans le folklore.
Quand on parle du cinéma africain, c?est une fabuleuse escroquerie. La France produit depuis trente ans des films qu?on ne voit pas. Mais celui qui émerveillera le monde de demain viendra de l?Afrique.
Que faut-il pour faire évoluer cette situation ?
La nature a horreur du vide. On ne peut pas contrôler l?imaginaire ad vitam. Aujourd?hui, il y a beaucoup de mauvais esprits, beaucoup de voyous au sens noble du terme qui veulent marquer leur temps. Ils vont se saisir des outils du cinéma pour proposer leur vision du monde. Nous sommes le peuple du septième art.
Publicité
Publicité
Les plus récents