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?Rivière-Noire, 400 ans d?histoire? fait polémique
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?Rivière-Noire, 400 ans d?histoire? fait polémique
C?EST une heureuse initiative de la part de Benjamin Moutou de s?être consacré à l?étude historique d?un district de l?île. C?est par les monographies de ce genre que l?on peut arriver à s?attacher aux détails. Ici la petite histoire d?une quinzaine de villages est à sa place. Leur peuplement en diverses ethnies est mis en exergue. On arrive à mieux comprendre le petit peuple qui est l?âme de la Rivière-Noire.
Il est regrettable que, s?adonnant à l?étude d?une région aussi limitée, l?auteur n?ait pas visé à plus de rigueur. Il y a trop d?inexactitudes dans ce livre qui pourrait être utilisé à des fins pédagogiques pour qu?elles ne soient pas soulignées.
Descendant d?esclavagiste, je n?approuve pas pour autant ce régime qui était en usage aux siècles passés et contre lequel je n?y peux rien au XXIe siècle. Mais de là à traiter de sanguinaires tous les propriétaires d?esclaves devient une obsession injuste et n?aidera pas à créer un esprit d?entente entre les communautés. L?objet de cet article n?étant pas d?entrer dans ce débat sur l?esclavage, je me contenterai de relever de nombreuses erreurs qui pourraient déformer les faits, en un mot fausser l?histoire.
Voici quelques commentaires qui se réfèrent aux pages du texte.
P 27 - ?Les Portugais? ont dû visiter l?île de la Réunion un certain 19 février car leurs cartes, en l?occurrence celle du célèbre navigateur portugais Albert Cantino, en date de 1502, porte le nom de Santa Appolina, les Portugais donnant par tradition à toute nouvelle région découverte le nom du saint figurant sur le calendrier liturgique.?
Sur la carte de Cantino le nom de Santa Appolina ne figure pas. Il est mentionné pour la première fois en 1509 et figure sur la carte de Lopo Homen en 1519. Disons en passant qu?Alberto Cantino était Italien et ambassadeur à Lisbonne du duc de Ferrare. Son planisphère se trouve à la bibliothèque de Modène en Italie.
P 192 - ?Les Hollandais s?intéressaient à la Baie du Cap pour la qualité des arbres de forêts avoisinantes tels que le Tecoma?? Cet arbre des Antilles ne fut introduit chez nous que dans les années 1860. Ajoutons par contre que ce sont les Tecomas (Tabebuia pallida) qui ombragent le cimetière de la Rivière-Noire et pas des Terminalia arjuna (pp. 167, 171).
P 168 - M. Genève n?eut pas besoin d?introduire l?Hibiscus genevii puisque cette plante indigène fut trouvée pour la première fois dans les forêts faisant partie de son domaine.
P 98 - ?Le giroflier? prit de l?essor sous l?intendant Poivre.? Ce dernier en fut l?introducteur en 1770 et le premier clou de girofle fut récolté au jardin du Roi en 1776, donc après le départ de Poivre en 1772. Sa culture pratiquée fut sur quelques centaines d?arpents par la suite surtout au XIXe siècle.
Aucune mention n?est faite dans l?ouvrage du Dictionnaire de biographie mauricienne. Si cette importante source de renseignement avait été consultée, bien des erreurs auraient été évitées, dont les suivantes:
P 33 - ?Nicolas de Céré, naturaliste français de renom, visita le pays en 1754.? Céré naquit à Pamplemousses en 1737 et y revint en 1757 après avoir fait des études en France et navigué pendant quelques années. Il n?était donc pas dans l?île en 1754. S?il est vrai qu?il fit deux fois ?un voyage autour de l?île? en 1779 et 1782, je n?ai aucune souvenance de la description des ?cabris, cochons, ânes, singes (qui) y étaient en une telle abondance?? Il s?agit très probablement d?un texte de l?Abbé de la Caille.
P 169 - Ce n?est pas Philippe de la Hogue (Rey) (1910-1973), mais son bisaïeul Alfred de la Hogue (1810-1886) qui a peint le tableau représentant Saint Augustin dans l?église de Rivière-Noire.
En une dizaine de fois le prénom de Jacques Milbert figure sous celui de Jean Milbert.
P 186 - Ce n?est pas Tristan Antoine de Chazal qui mourut au Réduit en 1822 mais Toussaint Antoine?
P 229 - A propos des visites princières est citée celle du ?futur Edouard VII alors Prince de Galles?. C?est son frère cadet, le Prince Alfred, Duc d?Edimbourg qui nous fit visite en 1870. Il posa la première pierre du bâtiment qui devait porter le nom de Royal Alfred Observatory.
P 264 - Le prénom d?Amédée Maingard de la ville-ès-Offrans est transformé en celui de Didier, quand il n?est pas appelé familièrement ?Dédé?.
P 186 - Le dessin de W. S. Streatfield représentant la maison de la famille de Chazal à Chamarel est de la période 1820-1830 et non de 1920.
P 186 - ?Chamarel? sucrerie qui crachait sa fumée jusqu?en 1872? Les cannes furent convergées vers la sucrerie de Bel Ombre.? L?histoire de Chamarel est la suivante. La sucrerie fut construite avant 1860 et cessa de fonctionner pendant une année ou deux au début des années 1890. Les cannes passèrent alors à Tamarin. L?usine rouvrit ses portes en 1894, mais pour seulement quelques années. La culture de la canne fut abandonnée pour reprendre au début des années 1950. C?est alors que suite à la construction de la route jusqu?à Choisy et de la construction du radier sur la rivière du cap en 1953, les cannes passèrent à Bel Ombre. La majeure partie des cannes produites à Chamarel passent aujourd?hui à Médine.
P 52 - ?La nouvelle route reliant Case-Noyale à Chamarel fut ouverte le 19 septembre 1901?? En bordure du chemin menant à Chamarel on peut lire sur une plaque : ?Chemin créé par Benoni le Père de la Butte en 1822?.
P 250 - Est-il raisonnable en 2003 d?essayer d?expliquer la formation des terres de couleurs de Chamarel en se référant à des résultats d?analyses faites en 1894 ?
Autre inexactitude : ?Les terres de couleur de Chamarel furent aussi à l?origine des terres émergées qui furent subséquemment comme toute cette partie de l?île. Les terres de sept couleurs sont des transformations probablement colorées par des algues ou des végétations marines à différentes couleurs.? Ce texte est pour moi parfaitement incompréhensible. Il serait néfaste de donner aux jeunes, avides de connaissances, cette explication-là.
P 253 - ?Les coulées de laves furent stoppées net par les vagues en furie de l?océan.? Tout enfant ayant vu à la télévision un documentaire sur les coulées de laves avançant vers la mer s?étonnerait en lisant ce texte qui semble issu de l?imagination.
P 253 - S?il est bien établi qu?après la période glacière le niveau de la mer est monté de quelques dizaines de mètres par rapport au niveau actuel, nous ne pouvons pas attribuer ?l?action des forces de l?érosion permettant à l?océan de pénétrer à des profondeurs considérables donnant lieu à des vallons??
Signalons ici que la première étude moderne de la géologie de Maurice fut faite par une équipe sud-africaine en 1949. D?autres ont suivi, telles que celle de L. Montagioni. En 1995, Prem Sadul a publié Mauritius a geomorphological analysis. Il n?est pas pensable de parler de la formation de l?île sans faire référence à ces ouvrages.
P 178 - Pourquoi imaginer que ?le nom de Case-Noyale ne serait qu?une déformation de Case-Royale? alors que le toponyme de Noyal est celui de plusieurs communes de Bretagne, région d?où venait François Philippe Duguermeur de Penhöet. Ce dernier obtint une concession de 625 arpents à la Rivière- Noire en 1771, à laquelle il donna le nom de Case-Noyale (DBM p.1481). Le Normand était concessionnaire au Morne pas à Case-Noyale, comme il est dit.
P 160 - Concernant les sucreries, il faut préciser que Bassin fut acheté par Médine en 1949, pas en 1927.
P 171 - Il n?y a jamais eu de sucrerie à Palmyre, Casela et Cascavelle.
P 203 - ?On pouvait dénombrer pas moins de 32 domaines sucriers en fonction à la Rivière-Noire vers les années 1860, comme le démontre cette liste du Mauritius Almanach?. La liste en question a été empruntée par l?auteur du Mauritius Almanach de 1927 (pas 1860). Sur 30 noms de propriétaires cités, on peut relever six erreurs. Les voici après modifications:
La Mecque appartenant à La Mecque Lts pas Sayed Hossen.
Palemyre à Palemyre Ltd (pas cité).
Grande-Case-Noyale à Héritier Rontaunay pas à la Société Lesage.
Petite et grande rosière à Maxime Rey pas Belle Vue et la Joliette & Cie.
La Joliette Belle Vue à Joliette & Compagnie pas à Maxime Rey.
Mon repos à la société de Mon repos (pas cité).
P163 - La ligne de chemin de fer de la Rivière-Noire fut construite en 1904. Comment donc les sucreries de Clarens, de Yémen et de Wolmar auraient-elles pu ?acheminer des chargements de sucre à la gare de Tamarin? alors que ces usines ont cessé de fonctionner en 1845, 1880 et 1895 respectivement.
La carte des sucreries de la Rivière-Noire et le tableau de centralisation sur Médine auraient donné plus de précision sur ce sujet. Ils figurent ici dans ce but.
P 57 - L?inauguration de la ligne de chemin de fer du nord eut lieu le 21 mars 1864, celle du centre l?année suivante. Pas en 1862.
P 54 - Le batelage de Bel Ombre servit au transport du sucre jusqu?à Port-Louis pour la dernière fois en 1955, pas en 1961. Le dernier côtier à faire le cabotage était le Jean Chantal.
P 155 - ?L?église du Saint Sauveur fut construite sous l?impulsion de l?Apôtre des Noirs? Consacrée en 1841?. Cette année est celle de l?arrivée du Père Laval à Maurice (14 septembre). L?église du Saint Sauveur fut consacrée en 1849.
P 164 - Autre date fantaisiste. ?La chapelle de St. Benoît construite en 1901 fut assurée par Wilfrid Lebret et Georges Randabel.? Précisons tout de suite que Georges Randabel naquit le 5 septembre 1896 et qu?il se lança dans la construction après avoir pris sa retraite comme secrétaire de la ville de Beau-Bassin-Rose-Hill en 1950. Pour donner plus de précision à ce texte, nous nous sommes inspirés des notes laissées par Monseigneur Mamet. En voici les renseignements essentiels :
Vers 1890 l?Abbé Filippini construisit une école primaire, simple paillote. En 1898, le père Viguier améliora considérablement le bâtiment qui servit d?école-chapelle sous le vocable de St Benoît. L?édifice flamba en 1930. Reconstruit en tôle, il fut abattu par le cyclone en 1945. Le Père Casey remit le bâtiment en état lui donnant plus l?aspect d?une chapelle que d?une école. La construction actuelle date du début des années 1950.
P 133 - Le portrait de Gaston Antelme figure sous le nom de Lislet Geoffroy (voir page 209 (7) du Mauritius Illustrated).
P 170 - ?Les canons de la tour Martello faisaient fuir les négriers, porteurs de cargaisons serviles, aux esclavagistes resquilleurs bravant l?interdiction de la traite des esclaves.? Les tours Martello furent construites en 1863 et 1864 alors que l?abolition de l?esclavage avait été décidée.
P 31 - ?Les salines construites à la Rivière-Noire en 1830?, c?est autour de 1808 que François Fortier construisit les salines.
P 107 - Le consul de France de 1840 à 1845 ne s?appelait pas Avory mais Jean Marie Eugène d?Arvoy.
P 62 - ?La construction du pont de Tamarin par le génie britannique.? Pourquoi ne pas préciser que le constructeur du pont est Xavier Koenig, alors ingénieur des Travaux publics?
P 95 - En ce qui concerne le Morne nous lisons : ?A little plateau exists near the summit in which there is a spring which, I have been informed, is never dry. A slave who was seen by his companion to have very fine songe roots? He had procured them from the Morne.? Un petit filet d?eau s?écoule à la base de la face sud du Morne, il ne pouvait pas servir aux réfugiés se trouvant sur ce plateau à 500 m d?altitude. D?autant plus que ce point d?eau a certainement attiré les premiers concessionnaires, donc pas accessible aux fugitifs.
P 84 - Comment ?Barbe Blanche? aurait-il pu régner en maître sur ce rocher aride ? A-t-il même existé ? De même que Macabé qui, selon l?auteur, aurait laissé son nom à la forêt dans laquelle il s?était réfugié.
P 97 - L?auteur fait preuve de bon sens en écrivant que ?la transmission orale de la légende du Morne a connu des déformations à travers le temps.? J?aurais applaudi si une limite nette était tracée entre la légende et la réalité.
L?analyse de cet ouvrage n?est pas faite dans le but de nuire à quiconque, mais uniquement par souci d?exactitude. Etant un des doyens (hélas) des amateurs d?histoire de Maurice, je me fais un devoir de m?assurer que les jeunes ont accès à des faits précis de leur histoire. Je laisse à d?autres plus compétents le soin de traiter les sujets tels que la politique, le tourisme et le séga? qui figurent dans le livre.
Guy ROUILLARD
Société de l?Histoire de l?île Maurice
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