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J?avais vraiment peur de Dharamjai Jeetun !

1 mars 2004, 20:00

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<B> Jamais on ne vous a vu aussi fort et aussi serein. Qu?est-ce qui explique ce changement chez vous ?</B>

Serein, je ne pense pas. Tout le monde dit que je suis plus fort qu?avant, particulièrement mes adversaires. Et c?est vrai que j?ai ressenti cela, moi aussi, car je courais vraiment vite.

<B> On dirait pourtant que vous affichiez une certaine sérénité?</B>

Le fait est que Dharamjai Jeetun était le favori logique de cette ligue avec une référence chronométrique de 14:46 sur 5 000 mètres, réalisée l?année dernière. Il faut savoir qu?ils ne sont pas beaucoup à avoir été crédités de ce chrono sur cette distance. Je crois que nous ne sommes pas plus de cinq : Mike Félicité, Pascal Face, Dharamjai Jeetun et moi-même, entre autres.

Avec une telle référence donc, je ne peux qu?avoir du respect pour son potentiel. L?année dernière, il m?a sérieusement bousculé pendant la ligue et, franchement, j?avais une certaine crainte en abordant l?édition 2004. À vrai dire, j?avais vraiment peur de Dharamjai Jeetun !

<B>Pourtant, vous avez dominé de la tête et des épaules cette ligue de cross?</B>

En effet ! C?est la meilleure moyenne que j?ai enregistrée en ligue de cross. Toutefois, il y a certains entraîneurs qui disent que je ne suis pas fort et que ce sont mes adversaires qui sont faibles. C?est dommage que beaucoup pensent que, dans le passé, ils étaient plus forts. Je demande simplement aux entraîneurs en question de me donner le nom d?un athlète qui a fait mieux que ma moyenne chronométrique réalisée dans cette ligue de cross.

<B> Le grand Menon Ramsamy on l?a vu en 1998, particulièrement pour les Jeux des îles à la Réunion. Aujourd?hui, vos compétiteurs sont unanimes à dire que vous êtes dix fois plus fort qu?en 1998. Franchement, vous sentez-vous plus fort qu?il y a six ans ?</B>

Psychologiquement, c?est sûr ! Physiquement, j?ai ressenti un changement positif pendant cette ligue de cross.

<B> Est-ce le fait d?avoir connu plusieurs moments difficiles, surtout l?année dernière, qui est à l?origine de cette évolution chez vous ?</B>

Peut-être pas à cent pour cent, mais c?est sûr que la saison dernière a été très pénible pour moi (NdlR : il a été blessé durant toute la saison). Et cela a été, effectivement à l?origine d?une certaine évolution. Dharamjai m?a terrorisé dans le cross l?année dernière et ajouté à cela je n?avais enregistré aucune bonne performance sur la piste avant les Jeux des îles.

Heureusement, j?ai réussi à sortir de ce tourbillon d?échecs et de doute en rassemblant tout ce que j?avais acquis durant quatre ans. La finale du 10 000 mètres des Jeux des îles a été une énorme souffrance pour moi (NdlR : il a couru cette course malgré une vilaine blessure au mollet), et je me dis que désormais, il ne peut pas y avoir pire. Je m?inspire, aujourd?hui, de cette fameuse course quand je suis en compétition.

<B>Finalement, cette atroce souffrance vous a été bénéfique?</B>

C?est cela même?

<B>Quelque part, si vous n?aviez pas connu cela, les choses n?auraient pas été comme elles le sont aujourd?hui. C?est-à-dire, un Menon Ramsamy plus fort que jamais?</B>

Physiquement, je pense que ç?aurait été pareil. Par contre, psychologiquement, je pense avoir acquis une certaine maturité grâce à cette épreuve-là?

<B>Pourtant, avant même le début de la ligue de cross, vous parliez de passation de pouvoir chez les hommes. Alors, Menon Ramsamy, était-ce du bluff ou pensiez-vous réellement que Dharamjai Jeetun serait trop fort pour vous ?</B>

J?étais sérieux, car comme je le disais, sa référence sur 5 000 mètres l?année dernière m?impressionnait tout comme la manière avec laquelle il m?a donné la réplique en cross l?année dernière. Pour moi, c?était inévitable qu?il me batte cette année?

J?ai repris l?entraînement assez tard, disons début décembre. Cela a fait que j?ai cru ne pas pouvoir être prêt à temps pour la ligue de cross. D?ailleurs, vers le 22 décembre, lors d?une discussion avec mon coach, Jean-Claude Tour, il m?a dit d?oublier les deux, voire les trois, premières manches de la ligue. Que la ligue était une utopie et qu?il fallait plutôt se concentrer sur le championnat de Maurice.

Mais, j?ai pris ça comme un défi au lieu de me laisser gagner par le découragement. Après tout, je me demande s?il ne m?a pas dit ça simplement pour me provoquer? pour susciter chez moi ce désir de gagner.

<B> Vous comptiez beaucoup sur Dharamjai Jeetun pour reprendre le flambeau ?</B>

Oui, je comptais beaucoup sur lui. C?est stressant de subir la pression de gagner. Quelque part ça soulage de perdre. Courir ça va, assumer une victoire c?est plus dur, c?est angoissant?

<B> Etes-vous déçu qu?il n?ait pas repris le flambeau ?</B>

Oui, je le suis. Sur plusieurs sites de compétition, beaucoup de jeunes s?attachent à Dharamjai. Pour eux, c?est un modèle depuis qu?il a décroché l?or aux derniers Jeux des îles sur 5 000 mètres. Avec ce palmarès, je trouve inacceptable qu?il vienne au cross pour être battu de moins d?une minute. Des résultats comme ça, on l?a pour de grandes compétitions internationales, c?est là qu?on limite la casse ! Pas en ligue de cross nationale.

Je pense que son approche n?a pas été suffisamment réaliste ou positive. Il y a eu beaucoup de changements dans son discours : avant le cross il visait la victoire, après la deuxième manche, le cross n?était plus son objectif, ensuite il a pris du recul pour préparer le championnat. J?espère simplement qu?il ne prenne pas cela comme une attaque ou une humiliation. Si Dharamjai redresse la barre et s?engage mieux dans ses objectifs, c?est certain que ses résultats l?étonneront lui-même. Je suis persuadé qu?il remportera la prochaine ligue de cross, s?il s?y applique vraiment.

<B>Vous êtes sérieux là ?</B>

Oui !

<B>Si on suit votre ligne de pensée, son problème est psychologique?</B>

Oui, mais aussi physique je pense. Quelqu?un qui vise un sub-14:30 sur 5 000m ne cumule pas autant de kilométrages, en l?occurrence 130 kilomètres par semaine. Je pense que c?est phénoménal. S?il peut enchaîner le cross et l?entraînement à ce rythme, peut-être que son programme s?oriente davantage vers le 10 000 mètres ou le semi-marathon voire le marathon. 130 kilomètres, c?est beaucoup? c?est à peu près ce que fait Josiane Boullé. En période de compétition, il fera des choses extraordinaires. À moins qu?il ne coure trop en ce moment?

<B> N?est-ce pas décevant de voir que vos adversaires ne réagissent pas ? Quelque part, vous êtes un peu seul. Il y a Menon et les autres. Cela doit vous laisser dubitatif?</B>

Je comprends que beaucoup de mes adversaires ne disposent pas de facilités pour s?entraîner. C?était d?ailleurs mon cas auparavant. Maintenant, j?ai une certaine stabilité. Par exemple, Un gars comme Henri Brelu-Brelu est sur ses jambes de 9 heures à 16 heures. Par contre, d?autres ont des facilités et de l?ambition, mais ils ne tirent pas profit du temps libre dont ils disposent. C?est vrai qu?être devant du premier jusqu?au dernier mètre de la course, ça n?a pas de charme.

<B> Vous aviez remporté le titre de champion d?Afrique australe l?année dernière en Angola sur le cross court. Irez-vous défendre votre titre cette année ? (NdlR : Cet entretien a été réalisé avant son départ pour le Swaziland)</B>

Oui, j?irais défendre mon titre et surtout donner le meilleur de moi-même. L?année dernière, je l?ai fait, et il faut avouer que j?ai eu de la chance car les conditions m?étaient favorables pour décrocher un titre de champion d?Afrique australe de cross. Ce n?est peut-être pas le plus grand, mais c?est quand même un titre. Cette année, j?irai au Swaziland avec le même but tout en sachant que, cette fois, les plus grands seront là? (NdlR : Il a finalement terminé huitième).

<B>Allez-vous tenter l?aventure sur le marathon en juin ?</B>

Oui. C?est bien ancré dans ma tête. J?envisage le marathon avec beaucoup de sérieux et mon objectif est de courir sous les 2h25. Je sais que ce n?est pas facile, mais je pense tout de même que c?est un objectif réaliste. Maintenant, on ne sait pas ce qui peut arriver en route.

<B> Justement, d?aucuns pensent que vous êtes capable de mettre en danger le record d?Ajay Chuttoo qui est de 2h23.07 . Vos commentaires?</B>

Quand on prend mes références du 1 500 mètres au semi-marathon, toutes mes bases sont meilleures que celles d?Ajay.

Si on se réfère à ces bases, la logique veut que j?en sois capable. Mais, il ne faut pas oublier que j?en serai à mon premier marathon. Ajay Chuttoo, lui, avait acquis de la maturité avant d?établir ce record. Cela veut dire que c?est après mon premier marathon que je saurais si j?ai le potentiel ou pas de mettre ce record en danger?

<B> Quel changement y a-t-il dans votre programme d?entraînement depuis que vous vous préparez pour le marathon ?</B>

Le programme est gonflé en kilométrage. Je cours entre 130 et 150 kilomètres par semaine. Bref, pour faire simple, c?est davantage du volume que de l?intensité. Psychologiquement, c?est plus dur à gérer. Tu te retrouves souvent seul et tu dois courir longtemps?

<B> Vous êtes le coureur de cross le plus titré de l?histoire de l?athlétisme mauricien avec six titres de champion de la ligue, sept titres de champion national et un titre de champion d?Afrique australe. Vous devez en être très fier?</B>

C?est vrai que j?en suis fier. Sur le champ, je n?y songe pas vraiment. C?est surtout dans les moments de solitude que je réalise que je ne suis peut-être pas un grand athlète, mais je possède quand même un palmarès unique. Pendant les sept prochaines années, je resterai dans l?histoire du cross, après ça on ne sait pas ce qui peut se produire.

<B>Alors, pas de cross pour vous la saison prochaine ?</B>

J?ai bien l?intention d?être de la ligue, la saison prochaine. J?ai envie de quitter le cross sur une défaite?

<B> Quelque part, ce serait un soulagement, car vous aurez trouvé votre relève?</B>

Oui ! J?espère que je n?aurais pas la même frustration que ceux qui n?acceptent pas que je règne encore sur le cross. Je crois que c?est un manque de respect en disant que je n?ai pas d?adversaires. Il faut respecter chacun des coureurs, du premier jusqu?au dernier?

C?est stressant de subir la pression de gagner. Quelque part ça soulage de perdre. Courir ça va, assumer une victoire c?est plus dur, c?est angoissant?

Propos recueillis par Reynolds QUIRIN

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