Publicité
Karo Kalyptis :l?antre de la perdition
Par
Partager cet article
Karo Kalyptis :l?antre de la perdition
Le siège éventré d?une voiture trône sur un tas d?immondices. Chancelant presque, le corps en sueur, le visage recouvert de plaies, Gaëtan se jette sur ce fauteuil de fortune. En manque, désespéré, l?enflé se ronge les ongles. Il n?a pas pu trouver les Rs 200 nécessaires pour sa dose d?héroïne du matin. Livide, ses yeux parcourent la place centrale de Karo Kalyptis. Ils sont une vingtaine, hommes et femmes, à attendre l?arrivée du dealer sous un soleil de plomb, assis sur un pylône converti en banc. Sans travail, prostrés, la drogue leur offre la seule possibilité de planer, d?oublier leur triste condition.
Un repaire de bandits
Pas d?argent signifie pas de drogue. Alors Hansley vole tout ce qui lui tombe sous la main pour se faire quelques sous. Calé contre une clôture faite de fûts aplatis, ses sens sont en éveil. Il vient de repérer une vieille bicyclette sur laquelle le propriétaire a oublié de mettre un antivol. C?est une façon comme une autre de « tracer ». En vendant le deux-roues, il peut facilement se faire les Rs 200 nécessaires pour se procurer une dose de brown sugar. Tôt chaque matin, le rendez-vous est pris avec les dealers. Puis, c?est la séance d?injection vers huit heures, dans une baraque abandonnée ou au bord de la rivière Terre-Rouge.
Coincé entre Roche-Bois et Batterie-Cassée le bidonville de Karo Kalyptis a poussé comme une tumeur sur cette portion de terre plantée d?eucalyptus ? d?où son nom. Ce lieu est habité par des pauvres hères, des femmes abandonnées avec leurs enfants par leurs maris indélicats, des squatters, des Rodriguais revenus du « mirage mauricien ». Une centaine de cases construites avec des matériaux de récupération : voilà pour les habitations. Ici, il n?y a pas d?eau courante, pas de service de voirie, pas d?ordre établi. C?est la galère. Les nids-de-poule sont légion sur les sentiers de terre ocre qui mènent aux cases. Ces dernières sont collées l?une à l?autre, transformant les ruelles sombres en véritables labyrinthes.
Mais le pire, c?est que Karo Kalyptis est devenu un vrai repaire de bandits. Le va-et-vient incessant d?individus à la mine patibulaire, de femmes dont les strings débordent des shorts, ne laisse pas d?équivoque. Prosti-tuées, souteneurs, cambrioleurs, dealers et gangsters en herbe se côtoient, profitent de la méfiance, voire de la « haine viscérale » des habitants envers la police pour mener leurs « transactions ».
Ancien barman qui a sombré dans la drogue, Marie Josian Gilbert Bruneau a été arrêté mardi après-midi par l?Alpha Squad et la brigade criminelle de Port-Louis Nord. Il avait commis un vol à main armé sur un salesman à Roche-Bois quelques heures plus tôt.
Aidé par trois complices au casier judiciaire surchargé, Jean Parkinson, 28 ans, Max Dax Rudith, 29 ans, et Nicodem Bégué, 25 ans, Bruneau avait emporté environ Rs 12 000. Même s?ils n?habitent pas le bidonville, ces malfrats y ont trouvé refuge après leur rapine. L?argent a ensuite été utilisé pour acheter des doses d?héroïne et se restaurer. Bruneau est également passé maître dans l?art d?agresser les chauffeurs de taxi. Il avait trouvé le bon stratagème pour détrousser ses victimes. Bien habillé, l?air d?un bourgeois, parlant un bon français, il choisissait ses victimes à Rose-Belle, Vacoas ou La Louise et les menaient directement à Karo Kalyptis. Souvent accompagné et armé, il a ainsi volé quatorze chauffeurs avant de disparaître dans le bidonville.
Cette situation n?est pas exceptionnelle dans cette région. Ainsi, comme les agressions à l?arme blanche sont fréquentes, les camions de livraison rechignent à entrer dans Batterie-Cassée sans une escorte de la police anti-émeute. À l?exception des chauffeurs de taxis de Port-Louis, personne n?est assez fou pour effectuer une course à proximité de Karo Kalyptis. Certains récidivistes trouvent en ce bidonville un lieu idéal pour se cacher et se soustraire aux griffes de la police.
De plus, depuis quelques mois, la police de Port-Louis Nord recommande aux automobilistes empruntant le tronçon de l?autoroute entre Roche-Bois et Riche-Terre de bien verrouiller leurs portières sur ce trajet. Plusieurs cas de vol à la portière ont été notés ces derniers mois. Un des auteurs du hold-up de mardi, Max Dax Rudith a avoué avoir arraché un sac dans un véhicule bloqué dans un embouteillage.
C?est aussi un calvaire pour les personnes qui habitent aux abords du bidonville. « Pas kapav laisse narien dehors. Zot kokin pièces loto, balié, chaise, pas facile mo dire ou », confie une femme au foyer, tout en s?assurant qu?elle n?est pas écoutée par ses terribles voisins.
À 13 ans sur le trottoir
Outre les attaques à main armée, les nymphes de Karo Kalyptis sont aussi à éviter. De nombreux hommes se sont retrouvés courant dans le plus simple appareil jusqu?au poste de police d?Abercrom-bie ou sur l?autoroute. « Le cas est classique. Une jeune fille vous aborde au Caudan. Elle fixe le prix pour avoir une relation sexuelle ou prétend qu?elle s?est entichée de vous. Elle vous dit ensuite que ce sera mieux de faire l?amour chez elle. Vous vous laissez avoir et vous vous retrouvez dans une case dans le bidonville. Au moment critique trois hommes débarquent et vous dépouillent. Un homme est venu porter plainte une fois, mais la femme a prétendu que c?était son amoureux et qu?elle en avait la preuve : son caleçon était resté sur place? », raconte un policier du nord de Port-Louis. Cette région est réputée pour être très chaude avec des faubourgs tels que Vallée-Pitot, Ste-Croix, Plaine-Verte, Cité La Cure et la route Cocoterie.
Une dizaine de prostituées qui ont élu domicile à Karo Kalyptis ont été répertoriées par les services de police. Récemment, une fille de 13 ans qui faisait le trottoir a été envoyée au centre de redressement pour jeunes délinquants. Premières victimes de la dérive des adultes, des enfants ont été appréhendés alors qu?ils sniffaient de la colle. L?environnement de Karo Kalyptis ne leur apportera rien de bon. Mimant des adultes comme Gaëtan qui est perdu dans ses songes de toxicomane, Marcus, 10 ans, montre déjà comment utiliser une seringue pour s?injecter de la drogue.
Publicité
Publicité
Les plus récents