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Ashok Kallooa laisse ses « empreintes » à l?Alliance française

31 janvier 2004, 20:00

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L?année artistique 2004 s?ouvre sur les « empreintes » d?Ashok Kallooa, découvertes dans la grande salle de la Maison de l?Alliance française, à Bell-Village. Elles y seront ainsi exposées jusqu?au 7 février afin de permettre aux personnes en quête de belles ?uvres à admirer de les contempler de tout leur saoul. Elles y verront à loisir ses marques plus durables que profondes car plus en relief qu?en creux, des « empreintes » plus digitales que manuelles. Les traces laissées par l?auteur sont, en effet, davantage celles de ses doigts inquisiteurs, fouillant, triturant, pétrissant la matière originelle que celles de mains douces et caressantes, s?assurant de la grâce d?une courbe, de l?élégance d?une ligne, de l?infini d?une esquisse.

Les âmes en quête du Beau sont donc averties. Elles y trouveront plus sûrement la rugosité d?un disciple de Giacometti que les formes épurées d?un Nagalingum encore que le granulé agrémentant les toiles de celui-ci ne cède en rien aux grains assurant l?aspérité des sculptures élancées de celui-là. La mise en garde n?est pas totalement superflue car certains titres, donnés à certaines formes sculpturales par leur auteur, peuvent prêter à confusion, nous lancer sur de fausses pistes pour chercher vainement douceur et apaisement dans un univers de formes tourmentées car triturées de façon obsédante. C?est, par exemple, le cas pour Exaltant. Mais il suffit d?oublier le titre contredisant quelque peu la nature tourmentée de l??uvre pour que celle-ci retrouve sa splendeur.

Des 25 « empreintes » exposées par Kallooa à l?Alliance française, certaines attirent davantage l?attention que d?autres. Elle manipule par exemple. Les formes sont pures et élancées. Elles s?harmonisent élégamment. Le tout est de savoir qui des trois formes manipule et qui sont manipulées. Gestation exprime avec bonheur des idées d?insertion, d?enrobement, de repli sur soi, préludes à de belles délivrances. Se refermer pour mieux s?ouvrir au monde. Dans la même veine, il convient de relever l?empreinte classée Genèse. Nous sommes en présence d?une éclosion riche de toutes les promesses imaginables, même si on y chercherait en vain la transparence de la plantule s?ouvrant à la vie. Le viol est particulièrement expressif et nous permet de compatir à cette déchirure ineffable et inoubliable. Ashok Kallooa prouve qu?il n?est nul besoin d?être femme pour comprendre que la déchirure de l?hymen n?est rien comparéeà celle de l?âme, brutalement trahie. Le « lanceur » est davantage jardinier que sportif.

Le jeu des formes

Malcolm de Chazal aurait apprécié ce lanceur-fleur projetant ses pétales à tous vents. La trahison ne peut que nous faire regretter que Giacometti n?ait pas connu notre Pieter Both. On peut deviner le roi de majesté, l?Abraham Lincoln hiératique, le lourd manteau de bronze, roux comme notre sucre, dont il l?aurait revêtu, pour mieux faire comprendre que tant qu?il aura sa tête volcanique sur ses épaules, il présidera aux destinées de notre île Maurice. Kallooa a peut-être manqué ici d?ambition car le Pieter Both doit dominer de la tête et des épaules son environnement immédiat.

L?imbrication est sans doute la sculpture non figurative la mieux réussie.

Le jeu des formes et de la matière est une merveille d?harmonie élancée. Elle se prête à une interrogation perpétuelle. Elle est capable de réponses différentes selon l?angle choisi et les soupçons de l?inquisiteur.

Il s?agit là de sculptures classiques même si dans l?ensemble elles vont du semi-figuratif à l?art abstrait. D?autres ?uvres se situent à mi-chemin entre la sculpture-objet et le tableau qu?on suspend aux murs. De ces toiles sculptées, on retiendra plus particulièrement Vestige doux. Elle évoque de loin une Grande muraille d?un céleste empire. De plus près, deux cheminées d?usine, semblables à celles des mini-sucreries d?antan, rassurent, créent la sympathie, en dépit d?un accès tortueux par une sorte de pont-levis surmontant un vide vertigineux. On aurait aimé retrouver ailleurs cette pureté d?intention, cette simplicité d?expression.

Le sceau de l?authenticité

Une autre catégorie d?« empreintes » sculptées exige une compréhension encore plus grande des personnes en quête de la réalité artistique selon Ashok Kallooa. Il s?agit plus exactement d?ensembles ou de panneaux décoratifs ne craignant pas, à l?occasion, d?utiliser simultanément deux dimensions. Elle présuppose toutefois une condition incontournable. Elle est gourmande d?espace et ne souffre aucun voisinage, même bon. Il convient de l?imaginer au milieu ou dans un coin d?un grand vestibule, suffisamment surélevée pour attirer les regards des passants pressés ou maîtres de leur temps. Elle utilise une combinaison de matières premières allant du métal au bois ou aux tissus aux vives couleurs, de la corde à la terre ou encore des miroirs réfléchissant les formes sculptées. Bienvenue, par exemple, séduit avec ses deux portes traditionnelles, modestes mais si évocatrices, si lourdement chargées de souffrances et d?espérances familiales, existentielles. Des traces de mains. Parfois noirâtres comme celles qui reviennent du labeur, moites de sueurs et de poussières. D?autres fois sanglantes, révélatrices de tant de drames intérieurs. Et devant la porte entrouverte, la vie de chaque jour dans sa nudité, dans son émouvante simplicité. Un récipient, un morceau de tissu, d?autres traces d?un quotidien répétitif.

Ashok Kallooa ouvre ici la porte des Beaux-Arts sur une nouvelle évocation de l?île Maurice profonde et de ses vies intimes. Il faut imaginer des visiteurs en grand nombre, les uns plus curieux que les autres, multipliant les pourquoi d?une telle force d?évocation et communiant par-là à ce que la population mauricienne a de plus mystérieux, de plus sacré, à communiquer à ceux cherchant à comprendre et à sympathiser. Le pourquoi de cette muleta ? Le pourquoi de ces cornes agressives ? Le pourquoi de ces cordes ? Mais qui donc a brisé la calebasse de Frustrations ?

Les « empreintes » digitales d?Ashok Kallooa ne s?effaceront pas de sitôt de notre mémoire. Nous suivrons avec intérêt ses recherches, frappées du sceau de l?authenticité. Rappelons, à l?intention des lecteurs d?expresso, souffrant de courte mémoire, que notre artiste s?est produit en de multiples occasions, seul ou en groupe, ici ou à l?étranger, et pas seulement en tant que sculpteur car il excelle aussi en peinture, en photographie et en artisanat. Rappelons qu?il a été successivement élève du Dyanand Anglo-Vedic College de Port-Louis (SC), du collège d?État Rampersad-Neerunjun à Ébène (HSC), de l?École des infirmiers à Candos, de l?université de Middlesex, à Londres (Bsc Hons. Nursing, First Class) mais surtout de la faculté des Beaux-Arts de l?université de Baroda, en Inde. Il a exposé ses sculptures à Baroda (1997), au Festival créole à la Réunion (1995), aux expositions (1989, 91 et 95) des Métiers d?art du Rotary de Port-Louis. Il a exposé ses peintures au MGI et ses photographies à Orchard Centre, seul et en compagnie des autres membres du Cercle des artistes photographes. Il a participé à plusieurs concours internationaux et collectionne prix et trophées. Ne manquons surtout pas de soulgner la perfection et le bon goût ayant présidé à l?impression du catalogue de l?exposition « empreintes », gracieusement offerte à tout visiteur. L?a-nnée 2004 ne pouvait s?ouvrir sur une note plus artistique et plus prometteuse.

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