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L?histoire d?une dérive
S?ils sont toujours en vie, ils le doivent à eux-mêmes et à personne d?autre. Seuls sur une frêle pirogue, dans les eaux profondes, au gré du vent, des courants et des requins, Catley Allas et Clifford Lascarie ont vécu les six jours les plus longs de leur vie. à bord, il n?y avait ni eau potable, ni radio, ni boussole, seulement des rames et une ancre qui ne touchait pas toujours le fond.
Mais eux, ils ne s?en rendent même pas compte. Ils sont même surpris qu?on se soit autant inquiété de leur sort : « Enn ti incident coume sa, pé fer sa vine enn longue zistwar », s?étonne Catley Allas, que tout le monde appelle Kimbo. Imposant, il dit d?une voix timide : « Je n?aime pas parler (?) On a toujours pêché dans ces conditions-là. D?ailleurs, je reprends la mer cette semaine, peut-être mardi. » Son beau-frère Clifford l?accompagnera aussi : « Enn accident ine arrivé, mais travail bisin continué. »
« Mo content lors la mer »
Donc après six jours de dérive, Kimbo et Clifford ne resteront que cinq jours à terre, à Maurice auprès des leurs, avant d?affronter de nouveau l?océan.
« Mo pas capave reste à terre longtemps. Mo pas capave reste Maurice, surtout ki mo habite dans enn flat avec enn tas dimoune autour. Mo content tranquillité St-Brandon, mo content lor la mer. » C?est ainsi que Kimbo résume sa vie. Ce n?est pas qu?il n?aime pas ses proches, ses quatre enfants et sa concubine, d?origine rodriguaise comme lui. Mais c?est la vie qu?il a choisi d?épouser. Une tranquillité, certes, mais avec ses risques : « Ici lor la terre oussi dangereux. Ou lor chimin, loto capave batte avek ou? »
Quand Kimbo raconte l?histoire de sa dérive, il ne s?en émeut pas outre mesure. Ce loup de mer qui pêche depuis son adolescence (aujourd?hui il a 40 ans) parle avec détachement : « Ti jeudi dernier sa, mo croire bien. Mo fine levé, comme d?habitude, à trois heures et demie. Mo fine fer lé tour, ale cheque générateur ek guetté si tou correk? »
Et vers cinq heures, Kimbo emmène Clifford, qui vient tout juste d?arriver à St-Brandon, sur sa pirogue. Les pirogues prennent le large, puis s?éparpillent chacune dans une direction. Et commence la pêche. Il faut faire vite, avant que le soleil ne commence à taper.
Vers dix heures, les deux hommes ont déjà ramassé à bord près de 150 kilos de poisson. Et puis un bruit. C?est le moteur qui est tombé en panne. « Pas capave répare moteur. Péna choix. Nou dans haute mer. Bisin laisse dérive impé. Mo chek soleil, mo guette divan et mo dire ki nou capave rapproche are l?île qui pé paraître couma enn point au loin? »
Et puis, comme personne ne vient vers eux, et qu?ils n?ont aucun moyen de signaler leur présence, Kimbo demande à Clifford de jeter l?ancre. Mais l?ancre ne touche pas le fond. « Bisin donne li filoir. Nou ajoute la ligne la pêche. Ler-là réussi gagne fondeur? »
Il est quinze, seize heures. Kimbo et Clifford campent sur leur position, dans l?attente d?un secours. Mais rien à l?horizon. Et puis un espoir. Au loin, un gros bateau. Les deux hommes se mettent debout, agitent les mains. Mais Kimbo se rassoit. Il sait qu?on ne les apercevra pas.
« Et si on ramait vers le navire ?» lui demande Clifford. « Non, si nou allé la mort », réplique Kimbo. Il sait que c?est un bateau taïwannais qui pêche illégalement dans les eaux mauriciennes. « Si costé are zotte, capave gagne coute couteau tout sa. Après jette ou lécorps dans la mer. » Alors ils restent sur place. Le soleil descend sur la mer. Il va bientôt se coucher. Et les deux hommes sont toujours là, ballottés par les vagues, qui viennent taquiner le rebord de leur pirogue. La température chute et il commence à pleuvoir.
Kimbo et Clifford s?organisent pour leur première nuit à bord de leur pirogue. à tour de rôle, chacun dort quelques heures, tandis que l?autre surveille l?horizon, même s?il ne voit plus grand-chose, sauf quelques étoiles qui semblent si loin et dont les reflets n?atteignent même pas l?écran noir de la mer.
Au beau milieu de la nuit, le bruit d?un avion, qui les survole vite. On ne les a pas vus. « Demain on viendra nous sauver », dit Kimbo à Clifford.
Odeur de pourriture</B>
Le jour se lève enfin. Les oiseaux chantent. Et la mer est calme. Aucun mouvement de bateaux à signaler. C?est le calme. Entre-temps, une odeur de pourriture rend l?air irrespirable. Kimbo et Clifford sont contraints de jeter leurs 150 kilos de prise de la veille par-dessus bord. « Péna choix. Chagrin mais qui pou fer. »
Le bateau continue sa dérive. Kimbo surveille le soleil, le vent et le vol des fous (ces bruyants oiseaux qu?on trouve par milliers à St-Brandon). « Bisin pas éloigné, bisin saye reste dans parage St-Brandon. » Il utilise toute sa science pour déjouer les courants. Au fond, il sait que sa pirogue, arrivée à une certaine distance, peut rejoindre le redoutable canal, celui qui entraîne les embarcations vers une mort certaine, en direction du Mozambique?
Pour faire passer le temps, Kimbo et Clifford pêchent. Ils attrapent deux berry. « Mo fine tranche li ek mo fine mette li dan soleil. Péna di sel, foyer narien là. » Heureusement qu?hier il a plu et que le box, où étaient stockés les poissons, a conservé un peu d?eau. « Pèze néné boire. Ki pou faire. La soif difé. Soi sa ou soi dilo la mer. » Kimbo ne veut pas manger, mais Clifford a l?estomac qui tourne dans tous les sens : « Mo fine goûte poisson. Pas facile, mo dire ou? »
Les heures s?égrenent et tombe déjà le soir. Et c?est samedi. Nos deux hommes sont épuisés, mais pas découragés. « Mo conné ki nou pou sappé, mais ti bisin attane. Fer la prière, cause causé ek la pêche? » Une ligne s?enfonce soudain dans l?eau. Un gros poisson a dû mordre à l?hameçon. Kimbo le remonte avec beaucoup de peine, malgré ses gros bras. C?est un jeune requin. « Mo fine touye après. Pli tard, fine bisin jette li dans la mer. »
Et c?est le même scénario durant le week-end qui s?achève, alors que l?inquiétude commence à envahir le moral d?acier de nos deux hommes. Déjà lundi, et toujours rien. Et Kimbo qui scrute le ciel, le soleil et les oiseaux pour tenter d?orienter, tant soit peu, sa barque. Puis mardi, rien à signaler. Kimbo et Clifford ont la peau qui commence à peler. Ils ont des courbatures partout, mais y croient toujours.
Sixième jour, il est mercredi. Kimbo se réveille par le cri d?un fou. Son chant lui rappelle quelque chose.
« Quand zot près are la terre, zot crie enn lotte façon. » Il voit la terre, au loin. Il a eu raison des vagues et des courants. Et sa stratégie de se laisser dériver, et puis d?attendre et de repartir au gré des courants s?est avérée payante.
Avec leurs dernières forces, ils rament, comme des déchaînés. Et c?est ainsi qu?ils rencontrent des amis pêcheurs, dont plusieurs les donnaient pour morts. Une cigarette, un café chaud et direction Maurice. « Pas ti croire ki tou sala dans lagazette. Quand débarque trouve ministre tout. Pas facile sa. Mo mama ti croire mo fine fini mort? », raconte Kimbo, d?un ton amusé.
Les deux reprennent la mer mardi. Comme eux, beaucoup ont dérivé avant. Mais il faut que cela cesse. Kimbo et Clifford ont raison : « Népli lépok pou suivre zoiso ek soleil au milieu la mer. » C?est leur SOS?
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