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st-brandon : Une pêche à haut risque

31 janvier 2004, 20:00

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«Dan bato énan juste ène moteur ek so bidon l?essence, ène l?ancre ek la corde ek nou catora mangé. Nou fine vini pou travail. Pénan lé temp pour pense sécurité. Ce qui arrivé, ça même », lance avec résignation Marcel L. Ce dernier est un pêcheur artisanal à l?archipel Cargados Carajos, plus connu sous le nom de St-Brandon. Chaque année, ils sont nombreux à s?y rendre pour gagner leur vie. Tout en prenant des risques énormes.

Une enquête réalisée par l?express-dimanche révèle qu?il n?y a pas de mesures de sécurité adaptées aux conditions spécifiques à la topographie marine du lagon de l?archipel. En cas de dérive, les pêcheurs doivent compter sur leur connaissance des lieux, sur leur savoir-faire, leur flair, leur débrouillardise, leur volonté de survie après des années d?expérience, et enfin un peu de chance.

Il n?y a pas de protocole qui contraint Raphaël Fishing Co. Ltd, société privée qui loue à bail 13 des 28 ilôts de l?archipel, à fournir des équipements de sécurité aux pêcheurs qu?elle emploie sous contrat. La compagnie détient une licence pour pêcher à l?intérieur du lagon de l?archipel Cargados Carajos.

Cependant, ce lagon a ceci de particulier. A l?ouest et au nord, il est constitué d?îlots à l?extérieur de la limite des récifs coralliens. Pour rallier ces îlots, tels Frégate, Perle à l?ouest, Albatross ou encore l?île du Nord, il faut traverser des eaux plus profondes que les eaux à l?intérieur des récifs coralliens.

« Pena nanien, si dérivé perdi même sa »

La profondeur des eaux change mais pas le statut du pêcheur. Son employeur peut s?abstenir de lui donner des équipements de sécurité même si les risques y sont plus importants qu?à l?intérieur du lagon. Mais la loi ne l?y oblige pas.

Pour obtenir sa licence du ministère de la Pêche, l?opérateur n?a pas besoin de soumettre un plan détaillé des mesures de sécurité pour les pêcheurs. « Au préalable, il doit soumettre les certificats appropriés fournis par le ministère des Infras-tructures publiques, par l?Information and Communication Technologies Authority et par une compagnie d?assurances », indique Sylvio Michel, ministre de la Pêche.

A aucun moment, le libellé sur les obligations du détenteur d?une telle licence (Special terms and conditions (Mauritian vessel) ne mentionne quoi que ce soit sur la sécurité physique des pêcheurs.

Ces pêcheurs ne sont pas obligés d?avoir des équipements de sécurité. « Penan gilet sauvetaze. Pénan radio. Pénan fusée détresse. Pénan miroir. Pénan narien. Si dérivé, perdi même ça », explique Samson Jean. Le parcours des pêcheurs artisanaux n?est soumis à aucun contrôle de sécurité comme c?est le cas pour les propriétaires de bateau de plaisance. Ils peuvent aller n?importe. Les autorités ne s?en inquiètent que lorsqu?ils sont portés disparus.

Pire, l?employeur qui s?abstient de fournir des équipements de sécurité ne commet aucun délit. La loi ne l?y oblige pas. Résultat : la sécurité des pêcheurs du lagon n?est pas une priorité.

Certains comme Martial Nobin, ex-pêcheur de Raphael Fishing, pensent que les risques de dérive seraient sensiblement atténués si les pêcheurs se contentaient de pêcher à l?intérieur du lagon. « Le lagon de St-Brandon abonde en poissons. » Marcel L. n?est pas de cet avis. « Poisson dan lagon, li tipti. Bizin alle dehors pour gagne gros poisson. »

Les bateaux qui dérivent dans les eaux profondes à l?ouest ou au nord de l?archipel risquent gros. « Courant là-bas, li pli fort ki dans Morice », soutient Jeorcy Hortence. « Si dérivé, perdi même ça à moins ki ou konne la mer et ou éna chance ».

C?est pourtant dans ces eaux profondes, ? 50 mètres selon un capitaine du port qui a préféré garder l?anonymat ? que les pêcheurs aiment s?aventurer. Et ce n?est pas sans raison. Le prix du poisson augmente au fur et à mesure qu?accroit la tonne de poissons pêchés. Ainsi jusqu?à 5 tonnes, le kilo de poisson est à Rs 7,08. Pour que sa prise soit achetée au prix le plus fort, c?est-à-dire à Rs 14,19 le kilo, elle doit dépasser les 9 tonnes. Ce n?est qu?à la fin de la campagne que le pêcheur saura à combien la compagnie achetera sa prise.

Sans le vouloir, le pêcheur devient complice d?une situation qui met en permanence sa vie en danger.

« Ne pas perdre la terre de vue »

Les conseils en matière de sécurité fournis par l?employeur sont les plus rudimentaires. « Nous leur conseillons de ne pas s?éloigner au point de perdre la terre de vue. On leur recommande de rentrer vers 14 heures. Dès 15 heures, on démarre les opérations de recherches préliminaires. Nous avons trois bateaux de recherche de 90 à 115 chevaux », déclare Alain Langlois.

Certains se réfugient dans la fatalité. « Ou konné combien le temps nous fine dire ki bizin guette nou sécurité. Noune ne pli konné ki la porte nou pou frappé », déclare avec amertume Mario P.

D?autres, à l?instar Ibrahim Moossa, co-négociateur de la Mari-time Transport & Port Employees Union, estiment qu?en raison de la spécificité de la topographie marine de l?archipel, le pêcheur artisanal devrait avoir le même statut qu?un pêcheur des bancs en matière de sécurité.

L?année dernière à pareille époque, des pêcheurs, Jean-François Darga et Gaëtan Boudeuse, avaient dérivé près de l?archipel Cargados Carajos. Cette année, c?est au tour de Catley Allas et de Clifford Lascarie.

L?adage, « jamais deux sans trois », aura-t-il le temps de se matérialiser avant que des mesures de sécurité appropriées et adaptées ne soient appliquées au profit des pêcheurs de l?archipel ? Une réunion est prévue entre le Premier ministre, Paul Bérenger, et les opérateurs de pêche regroupés au sein de la Bank Owners?Organisation Association (BOOA). La sécurité des pêcheurs de St-Brandon sera-t-elle à l?ordre du jour ?

Interview

Gaëtan Boudeuse

« Rien n?a changé en un an »

Ce pêcheur de Raphaël Fishing a connu la même mésaventure que Catley Allas et Clifford Lascarie, il y a un an. Il avait dérivé pendant douze jours avant d?être retrouvé?

Qu?est-ce qui a changé depuis votre mésaventure ?

Rien. Après ces deux derniers pêcheurs, il y en aura d?autres encore qui vont disparaître. Nous les pêcheurs, nous connaissons les caprices de la mer. Elle nous donne des signes lorsqu?une tempête s?annonce, mais cela s?arrête là. Il y a un monde de différence entre la mer à St-Brandon et celle que nous connaissons ici.

Qu?est-ce qui est différent ?

Là-bas, nous sommes en haute mer alors qu?ici nous pêchons surtout dans les lagons. C?est la région où les dépressions tropicales se forment.

Qu?est-ce qui aurait pu vous sauver plus vite ?

Si la National Coast Guard (NCG) était mieux équipée, elle nous aurait retrouvés, mon compagnon et moi, plus rapidement. Malheureusement, la NCG de St-Brandon ne dispose que d?une pirogue. Il faut revoir le système de sécurité en augmentant les patrouilles dans cette région où tant de gens gagnent leur vie.

Cela aurait évité que d?autres pêcheurs vivent le même calvaire.

Comptez-vous reprendre la mer ?

J?en ai envie mais mes enfants ne veulent pas en entendre parler. La mer me manque. Faire de petits boulots par-ci, par-là, pour subsister ne me plaît pas tellement. En mer, on gagne bien sa vie.

En attendant, je souhaite faire le récit de cette aventure dans un livre. Le temps, ce n?est pas ce qui me manque maintenant?

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