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La perception de Bérenger

31 janvier 2004, 20:00

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L?exercice aura été futile. Il n?a rien révélé de plus que l?arrogance d?un gouvernement méprisant à l?égard des sentiments de ses administrés. Dressant son propre bilan, à l?occasion d?une session dite de « brainstorming », l?alliance MSM-MMM se déclare éminemment satisfaite de sa performance. Elle annonce qu?elle gardera le cap de ses orientations et rejette d?un coup de gueule les critiques qui lui sont faites. Elle n?a aucune leçon à recevoir, affirme le Premier ministre ? à coup sûr le plus performant du monde, et qui dirige, comme chacun le sait, le pays le mieux géré de la planète? C?est à se rouler par terre!

Si Paul Bérenger et Pravind Jugnauth avaient un peu de modestie et d?humilité, un brin de bon sens et d?honnêteté politique, ils auraient adopté une toute autre posture. Ils auraient accepté d?entendre la montée des récriminations populaires, de reconnaître les insatisfactions sociales grandissantes, de sentir l?inquiétude tant des consommateurs que des producteurs face à la situation économique. Sans doute certaines réactions publiques sont-elles injustes, certaines critiques syndicales et politiques, démagogiques. Mais il y a de vraies questions, des problèmes de fond que le gouvernement tente d?escamoter et qui ne manqueront pas de lui exploser à la face.

L?exercice auquel la majorité gouvernementale était censée se livrer n?a aucun sens s?il ne dépasse pas l?auto-glorification et s?il ne permet pas d?identifier les faiblesses. Les professionnels de la gestion utilisent un excellent outil d?analyse lors des sessions de « brainstorming » comme celle que la majorité a tenue : c?est le SWOT (Strengths, Weaknesses, Opportunities, Threats). Il est tout à fait possible de s?inspirer de ce modèle pour analyser la performance et mesurer les perspectives de réussite de l?équipe gouvernementale puisqu?il s?agit d?identifier ses forces et ses faiblesses à l?interne, d?appréhender les opportunités et les menaces à l?externe. C?est ce que la majorité gouvernementale n?a pas fait, c?est ce que nous allons faire.

Les forces, d?abord. L?équipe gouvernementale est menée par un Premier ministre volontaire et autoritaire qui s?applique à respecter ses engagements politiques. Il déborde d?énergie et cherche à obtenir des résultats concrets. Il dispose d?une large majorité parlementaire; malgré quelques soubresauts, son pouvoir est incontesté, une condition qui devrait lui permettre de terminer son mandat. Il fait pratiquement tout ce qu?il veut même s?il est l?objet de la surveillance politique de son allié sur certains sujets sensibles.

Pravind Jugnauth est également un homme d?action qui n?hésite pas à prendre des risques. Il est calculateur et sait tempérer les ardeurs du Premier ministre en s?appuyant sur l?expérience politique de son père, en retrait mais pas encore à la retraite. À la direction, malgré des différences d?appréciation, le tandem est soudé par une communauté de destins.

Les faiblesses, en deuxième lieu. L?équipe gouvernementale est tétanisée par l?autoritarisme du Premier ministre. La marge de man?uvre individuelle des ministres est limitée. Parler d?équipe est abusif. C?est un ?One Man Show?. Le Premier ministre se mêle de tout, accapare tous les dossiers, s?épuise dans des problèmes insignifiants, mélange torchons et serviettes. Sa direction devient trouble. Il n?est plus l?architecte qui dessine la vision, qui ouvre les perspectives. Il est le contremaître qui dirige ses ouvriers sur les chantiers, petits et grands, de sa construction politique personnelle. Obsédés par les prochaines échéances électorales, les dirigeants poussent sous le tapis les dossiers délicats, pactisent avec les lobbies, temporisent, reculent et tergiversent face aux pressions. Le ministre des Finances et de l?Economie, lui, est plutôt absent.

Sur les deux principaux problèmes de l?heure, le gouvernement apparaît impuissant. Le chômage croît, il est inopérant; les prix augmentent, les consommateurs grognent, il est acculé et ne sait pas expliquer qu?il ne les administre pas. À ceux-là s?ajoute un dossier sensible qui risque de mettre à mal la cohésion de la majorité : l?avenir de l?école catholique.

Les opportunités, ensuite. Elles ne sont pas nombreuses mais elles sont réelles. Le retour annoncé de la croissance mondiale, le regain de confiance des entrepreneurs (même s?il est encore très faible), l?euro fort qui facilite la vie de la plupart des entreprises d?exportation sont autant de facteurs qui permettent d?espérer une croissance plus élevée cette année.

La révision annoncée de la politique d?accès aérien sera un fort stimulant pour l?industrie touristique. Il y a, dans ce secteur, un gisement de forte croissance soutenable sur plusieurs années, avec la perspective de création d?emplois relativement prisés par des jeunes qui peuvent être assez rapidement formés.

Par ailleurs, il y a encore des jobs à prendre dans l?industrie du textile-habillement. Le secteur, toutefois, doit refaire son image. Une campagne soutenue et intelligente peut susciter des vocations. Le nouveau ministre de l?Industrie doit accentuer son effort dans ce sens. La crise mondiale du textile, provoquée par l?entrée en force de la Chine sur le marché, a soulevé une vague de délocalisations des usines européennes et américaines. Il y a en perspective des occasions nouvelles d?attirer l?investissement étranger. Sauf que le Board of Investment est devenu un frein?

Les menaces, enfin. Elles sont archiconnues et le pays s?est relativement bien préparé à y faire face. La fin des marchés protégés du sucre fait peser sur l?industrie des risques que les Mauriciens ont tendance à minimiser. Ils conservent une image négative de la gestion des propriétés sucrières. Le dégraissage dans l?industrie n?a pourtant pas résolu tous les problèmes.

Dans la zone franche, la restructuration va se poursuivre. Les investisseurs hongkongais s?en iront, certaines entreprises mauriciennes ne résisteront pas à la compétition des pays à plus bas salaires, des usines fermeront. La cybercité risque de devenir une cité fantôme; on ne se bouscule pas aux portes. Maurice n?a pas la cote. Elle manque dramatiquement de ressources humaines pour espérer attirer des entrepreneurs exigeants.

La succession des scandales frappant les institutions, d?Air Mauritius à la Mauritius Commercial Bank, a fait un tort considérable à l?image de marque du pays. La gestion inconséquente de ces dossiers alimente toujours le soupçon à l?égard de Maurice. Les menaces sont sérieuses. L?agence Moody?s s?apprête à faire une nouvelle évaluation de la MCB et du pays, alors que le sort des deux principaux dirigeants de la banque n?est toujours pas réglé. Pourtant, de deux choses l?une : soit Pierre-Guy Noël et Philippe A. Forget sont des banquiers véreux qui ont volé l?argent de leurs clients, soit la justice n?a rien contre eux. Dans le premier cas, ils méritent la prison, dans l?autre, ils doivent être innocentés et jugés capables d?assumer avec honneur leurs responsabilités vis-à-vis de la banque et du pays. Ce qui menace le pays dans cette affaire n?est pas suffisamment évalué.

Voilà le contexte général. Je ne vois pas comment, dans ces circonstances pénibles et menaçantes, un gouvernement peut ne s?octroyer que des bons points et prétendre que son seul problème, c?est sa communication déficiente. En somme, c?est précisément d?un problème de perception qu?il s?agit : Bérenger prend les Mauriciens pour des imbéciles. Il se trompe.

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