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LE FEU DE L?INCONSCIENCE

31 janvier 2004, 20:00

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«Ena certains membres public ki croire ki zot autorisés donne directives pompiers? L?île Maurice pé passe par sa période kot dimoun croire zot expert dans tout ek dire n?importe quoi.. », a observé hier le Premier ministre, Paul Bérenger. Il s?exprimait sur l?incendie qui a ravagé vendredi et samedi des magasins à la rue La Corderie, à Port-Louis. C?était lors d?un point de presse à l?issue de la rencontre gouvernement-secteur privé au Domaine les Pailles.

Faisant fi de l?angoisse, de la colère, de la frustration et de la détresse de ceux qui ont vu partir en fumée leurs biens les plus précieux, Paul Bérenger donne un satisfecit au Government Fire Service (GFS). « Selon enne rapport préliminaire, zot inne très bien perform hier. » Il n?a toutefois pu s?empêcher de souligner l?ironie dramatique de la situation, quand six heures avant le début de l?incendie, le Joint Economic Council a soulevé avec lui le thème de « Upgrading fire services in a modernising economy. »

Est-ce à dire que le secteur privé a fait preuve de moins d?inconscience que nos pouvoirs publics quant aux risques réels d?incendie qui menacent un jour d?embraser toute la capitale ? Comme l?affirme le Chief Fire Officer, Rajcoomar Ram, « Tout début d?incendie qui n?est pas maintenu dans des proportions contrôlables peut se propager et avoir des conséquences inimaginables. »

Il ne se passe pas une année sans qu?un immeuble du vieux quartier de Port-Louis ne soit la proie des flammes. Incapables jusqu?ici de doper le GFS afin que ce service puisse nous éviter ces catastrophes, les politiciens trouvent cependant le temps de vilipender des pauvres gens qui ne sont que des spectateurs impuissants du drame qui les afflige.

Alors que le pays a connu un développement soutenu durant les trente dernières années, aucun gouvernement n?a pu le doter d?une stratégie nationale anti-incendie. La municipalité de Port-Louis, pour sa part, se dit dépendre du gouvernement pour le combat anti-incendie dans la capitale. « Cela relève du ministère des Administrations locales », explique le Lord Maire, Tirat Moossun. Malgré son champ de man?uvre limité, elle ne doit pas oublier que le marché central a brûlé trois fois. Elle doit s?assurer que les citoyens, notamment les commerçants, suivent les consignes de sécurité anti-incendie.

Plan d?urgence

Des améliorations ont été certes apportées au GFS, mais de façon fragmentaire. Sans cette vision globale, les besoins réels du service en termes de ressources humaines ou en équipements sont mal estimés. L?achat, il y a trois ans, d?une grande échelle qui n?a jamais servi, au coût de Rs 29 millions, illustre ce manquement . Elle est à présent en réparation en Italie.

Depuis l?incendie de China Town en 1993, il existe certes le Red Alert ? Fire Call. Mais ce plan d?urgence ne concerne que les incendies se trouvant dans les limites de Port-Louis. Ce document n?a d?ailleurs jamais été remis à jour.

La dernière tentative de restructurer le GFS est restée lettre morte. Dans le sillage du sinistre à la librairie Le Cygne, à Rose-Hill, le gouvernement fait venir en août 2002 le Chef Superintendent Graham Dewsnap, et le Superintendent Mark Brown, tous deux de la New South Wales Fire Brigade d?Australie. Leur mission: faire une évaluation du GFS. Le rapport dort dans un tiroir.

Outre ce manque d?orientation générale, le GFS est miné par des querelles intestines. Des cliques s?entredéchirent. « Un véritable panier à crabes où chacun se tire dans les pattes», indique une source au ministère des Administrations locales. Des haut gradés ne se parlent même pas entre eux pour le besoin du service. L?un d?eux, nouvellement nommé, est actuellement ostracisé dans une station au lieu de se retrouver au quartier général.

Dans une telle atmosphère, rien ne va plus. Chacun se débrouille avec les moyens de bord. La formation laisse à désirer, les formateurs n?ayant eux-mêmes pas été exposés aux dernières techniques de la lutte anti-incendie. « Blind leading the blind », ironise un pompier. « Chaque fois que les pompiers rentrent sains et saufs à la caserne, c?est un miracle », observe un autre.

A ces problèmes internes s?ajoute un cadre légal dépassé. Le Fire Services Act et le Building Act, entre autres, ne répondent plus aux exigences des normes modernes de la sécurité anti-incendie. Des Fire Audits ont certes été effectués mais, faute d?un encadrement légal contraignant, ils restent inefficaces.

La responsabilité du public est également engagée. Une culture de sécurité se fait sentir chez de nombreux Mauriciens. Les récentes pertes en vie humaine nous le rappellent cruellement. Le feu ne concerne pas que les autorités.

Pas étonnant que tous ceux concernés par la sécurité anti-incendie: les architectes, les Occupational Health and Safety Officers, les représenants des collectivités locales, les licensing authorites, entre autres, ne se rencontrent pas pour élaborer ensemble cette stratégie nationale si attendue.

Alors qu?on se chamaille sur des boyaux troués, la capitale brûle, faute d?une vision plus élevée de la sécurité anti-incendie. Une question de vie et de mort, tôt ou tard. Il subsiste cependant un espoir : Paul Bérenger a annoncé hier l?arrivée d?un expert de « réputation mondiale » pour mettre de l?ordre dans ces boyaux troués.

Paroles en l?air...

Ces dernières années, on dénombre une quinzaine de graves incendies à Port Louis. Presque à chaque fois, les autorités se sont engagées à prendre les mesures nécessaires pour éviter que la capitale ne s?embrase. A la suite de l?incendie de vendredi, Auroomooga Putten, le nouveau ministre des Administrations régionales, n?a pas failli à cette vieille tradition. Très sûr de lui, il a affirmé qu?il recherchera des moyens accrus au prochain budget pour combattre le feu. Souhaitons que lui, y parvienne? En 1993, après le sinistre qui avait ravagé la China Town, Ahmad Jeewah, alors le Lord maire, disait qu?il fallait investir dans la lutte anti-incendie. Puis, en octobre 2000, après le traumatisant épisode MCFI, le ministre Rajesh Bhagwan annonçait une pléiade de nouvelles mesures.

Or, dans le feu de l?action vendredi, les faibles moyens ont encore brillé...

Scènes de désolation...

Il est midi. Ce samedi, la marée humaine qui s?engouffre entre les étals du marché temporaire situé à la rue Farquhar ne cesse de s?amplifier. Aux angles des rues Louis Pasteur et La Corderie, des bouchons se forment lorsque les piétons s?arrêtent pour regarder les colonnes de fumée s?élevant au dessus du bloc de bâtiments se trouvant dans ces deux rues de la capitale. « Zot enkor pé teigne difé mem? » s?exclame une adolescente. Elle a vaguement entendu parler de l?incendie vendredi après-midi mais n?en avait pas soupçonné l?ampleur. Les yeux rouges de fatigue et de désespoir, Ashok Rajwani regarde les braises qui se consument sur le plancher de son magasin situé dans le bâtiment de la Société La Corderie, vieux de plus d?un siècle. Son stock de tissus et de saris est perdu. Voyant les pompiers qui s?acharnent, vingt heures après le début de l?incendie, à noyer les braises sous le jet de leurs lances, il hoche la tête, impuissant.

La veille, comme les autres propriétaires des magasins avoisinants, il a passé la majeure partie de la nuit à la rue La Corderie - réputée pour ses boutiques de tissus - pour s?enquérir de l?évolution de l?incendie. Il se serait cru en enfer. Alors qu?un cordon de sécurité était visible à la rue Louis Pasteur, le nombre de policiers s?étant rendus à la rue La Corderie était inférieur. C?est pourtant là que les flammes étaient plus importantes. Les badauds traînaient entre les camions de pompiers plongés dans une brume de fumée épaisse. La circulation sur l?autoroute était chaotique. Les véhicules roulaient sur les lances pompant l?eau du port, les tordant à chaque passage. Ce n?est que le lendemain que les lances ont été placées au dessus de deux camions de la police pour éviter aux pompiers la panne sèche?

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