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Marché central, triomphe de la géométrie
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Marché central, triomphe de la géométrie
C?est la fin d?un chantier. Le béton battu en tas colle toujours aux souliers. Le concert grinçant de marteaux piqueurs crève les tympans alors que les perceuses de toutes les dimensions mettent les nerfs à rude épreuve. Des colonies de bleu de travail, salies par l?effort, trempées de sueur, râpées par la chaleur.
Et partout ce clair-obscur propre aux choses inachevées. Le chantier du marché central est un bazar de sensations.
L?oreille pratiquement collée aux lèvres du Site Manager de Rehm Grinaker, nous cherchons des repères. La puanteur assommante du poisson qui n?est plus frais, la pourriture grasse des légumes moisis, l?apparence poisseuse des coins dédiés à la friture? Le folklore du marché de Port-Louis est resté de l?autre côté de la rue piétonne. La rigueur des formes géométriques lui fait barrage. Nul ne dispute le règne du losange. Du rugueux pavage mosaïqué aux colonnades à moitié polies, en passant par les lambrequins à bouts asymétriques, l?agencement de l?édifice tire sa force des angles au carré.
Sous l?impulsion d?un esprit cartésien, les tables pour maraîchers sont sagement numérotées deux par deux. Pas un meuble ne dépasse l?autre. Les alignements usent presque les yeux à force de traduire dans la réalité la précision monotone du centimètre. Instinctivement, nous enveloppons du regard la série de colonnes qui s?ouvrent en vasque jusqu?au plafond. « Nous avons gardé des colonnes de fer forgé de l?ancien marché », précise le Site Manager. Rénovées et intégrées au nouvel ensemble, elles sont, avec les grilles surmontées de la couronne de l?empire britannique, parmi les reliques du précédent édifice. Tout comme une partie des vieilles pierres noircies par le feu, transformées en abri pour un prochain musée, à l?entrée du bazar.
« Le marché a connu trois incendies », rappelle le Site Manager. D?un index décidé, il pointe en direction des détecteurs de fumée. Mais c?est les fenêtres que nous regardons. Fonctionnelles ou décoratives, elles sont plus d?une centaine à quadriller le marché haut d?environ 30 mètres.
HUIT TOURELLES SUR LA TÊTE
Un dispositif d?éclairage et d?aération coordonné avec les lampadaires en fer forgé encore emballés dans du plastique bleu. Ces lambeaux de couleur marine détonent avec les dégradés de terracota qui habillent le marché central. Le concepteur a drapé la touffeur tropicale de Port-Louis dans des couleurs automnales. Beige crayeux, crème délicat, roux prononcé, brun parlant? Les pinceaux ont choisi les couleurs de la terre pour faire vendre les produits de la mère nourricière.
Après les lignes droites du rez-de-chaussée, l?escalier en spirale déstabilise nos sens déjà malmenés. Pour monter jusqu?à la mezzanine ? niveau intermédiaire entre les deux étages du bâtiment en construction- nous prenons la précaution de poser le pied de biais au milieu des marches. Rétrécies d?un côté, élargies de l?autre, nous laissons s?estomper le malaise en faisant glisser nos doigts sur la rambarde en bois poli. Il dure assez longtemps pour que nous enviions ceux qui emprunteront bientôt escalators et ascenseurs.
Avec la pierre, le ciment et le verre, le bois est le matériau dominant de cette ?uvre au cachet luxueux. Surmontés de huit tourelles ? bientôt agrémentées d?une prétentieuse pointe en métal ? les lambris en bois importé et ses tôles en profilage saumoné, le nouveau marché a une allure racée. Mauricien dans l?âme, il est de la génération des architectures qui seront totalement climatisées.
Ayant franchi les portes ogivales du premier niveau, nous débouchons sur le toit spacieux. Ceci, suite à un détour par les toilettes, situées tout en haut. Petit sourire à la vue des lavabos. « Fancy for a market», déclare le Site Manager qui a bien décodé notre réaction.
Nous sommes enfin prêts à affronter la façade du géant. Véritable patchwork de pierres de démolition, les pans retiennent l??il pendant longtemps. Patiemment coupés au ciseau froid, les blocs de pierre s?enchaînent avec une logique implacable. Miroir aux reflets changeants, qu?il pleuve ou que le soleil cogne, cette façade ciselée marque l??uvre du sceau de l?authenticité.
Nous sollicitons encore une fois la mémoire des sens. L?imagination juxtapose la crasse du marché de Port-Louis tel que nous le connaissons, à la modernité du marché central. Combien de temps avant que des doigts sales ne s?impriment sur les portes vitrées qui donnent accès aux différents niveaux ? Combien de temps avant que le pavage nettement dessiné ne disparaisse sous les montagnes de restes en décomposition ?
La rénovation en chiffres
Coût du nouveau marché central : Rs 133 millions. Complexe de deux niveaux comprenant une mezzanine et un food court, le nouveau bazar devait initialement être livré le 15 décembre 2003.
Il a été conçu par l?architecte Johnny Tan Yan dont le projet a été primé lors d?un concours organisé par la municipalité de Port-Louis. Les travaux ont été confiés à la société Rehm Grinaker. Le projet a démarré après l?incendie, dans la soirée du 4 novembre 1999, de l?aile ouest de l?ancien marché. Sur les 350 étals abrités dans cette partie, 227 avaient été ravagés par le feu. Les dégâts avaient été estimés entre Rs 8 et 9 millions. Le complexe actuel comprend 350 étals. Les fournisseurs pourront livrer leurs marchandises par un accès spécialement aménagé. Leurs véhicules entreront par la rue La Reine et sortiront par la rue Farquhar.
Des cinq entrées du marché central, trois donnent sur l?allée principale, une sur la rue Farquhar et une sur la rue la Reine.
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