Publicité

Statut de liberté

22 janvier 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Arrivez-vous encore à observer Maurice avec recul, avec distance, vous que l?on sent totalement impliqué dans la réalité du pays ?

Chaque chose que vous trouvez intéressante, vous vous devez d?essayer de la regarder et de près et de loin si vous voulez en avoir une idée juste. Il faut du recul notamment pour avoir une vision globale. C?est un vieil adage qui dit que quand on est dans la forêt, on ne voit que des arbres. Pour bien avoir la notion d?une forêt il faut être dehors.

Pour bien voir, il ne faut pas de ?fusion? avec l?objet observé ?

Imaginez que vous êtes dans un satellite. Vous avez une idée parfaite de Madagascar, de Maurice, de la Réunion et des Mascareignes. Plus vous descendez, moins vous voyez. D?abord vous ne voyez plus que Maurice, puis qu?un quartier de Maurice, puis vous atterissez sur la Place d?Armes. Vous voyez des gens, des Mauriciens. En même temps, vous perdez la notion de Maurice dans sa globalité. Mais quand vous regardez les choses de près, vous devenez un spécialiste. Une vue équilibrée oscille entre celle du spécialiste et celle qui voit l?ensemble. Ce sont des choses inséparables.

Pour bien aimer, il faut rester loin ? C?est le contraire de l?amour?

C?est une vacance par rapport à l?amour. On va loin, on se change l?esprit et on revient avec toute l?énergie qu?il faut.

Vous êtes né à Maurice, vous avez grandi en Suisse, puis vous revenez à Maurice. Pensez-vous que l?on doive quelque chose au pays où l?on est né ?

Le sens du devoir est un peu lourd. Je crois qu?il faut parler de l?amour du pays. On doit encourager le sentiment que les gens qui naissent dans un pays l?aiment. Ce n?est pas un devoir de revenir au pays. Ce devrait être un plaisir. Ce devrait être une pulsion qui nous ramène vers là où nous sommes nés. C?est ce qu?on peut appeler le réflexe du saumon. Cette pulsion qui vous fait revenir vers le lieu de votre naissance. Vous savez, pour moi, c?est un honneur, une faveur, de revenir dans son pays.

Il est où, votre pays ?

Aujourd?hui, mon pays, c?est certainement Maurice. J?ai quitté l?île quand j?avais 8 ans. Je n?ai donc pas été formé à Maurice. Quand je suis revenu, j?avais un besoin de revoir ce pays que je n?avais pu voir à cause de la guerre. C?était un besoin, un plaisir, presque une obligation, de faire carrière à Maurice. Je pensais sincèrement que j?avais des choses à donner à ce pays.

Vous êtes économiste, de l?université de Lausanne, sans doute un des premiers de l?île?

J?ai eu la chance d?avoir été élevé, pendant la guerre, par un oncle qui était horloger. J?ai vécu dans l?horlogerie toute ma jeunesse, et en même temps, j?étudiais ma licence d?économie. Quand j?ai eu fini, j?avais le choix entre une banque, une compagnie d?assurances, une compagnie fiduciaire, mais mon oncle qui était un maître-artisan m?a dit : ?Pourquoi ne fais-tu pas des études d?horlogerie? ? Il m?a cravaché et j?ai passé mon diplôme d?horloger. Donc, c?est cette combinaison d?études en économie et cette spécialisation manuelle qui m?ont permis d?offrir à Maurice, du temps de la colonie, un plan de diversification économique. Déjà à l?époque, j?étais effaré de voir cette dépendance de notre économie du sucre.

Les années ont passé, mais on parle toujours d?un secteur économique pas assez diversifié ?

Cela a été un grand exploit de diminuer notre dépendance du sucre. Nous n?en sommes pas sortis complètement et, c?est là aussi, l?exploit. L?Institut de recherches de l?industrie sucrière va peut-être rebondir. Ce centre de connaissances du Réduit nous permettra peut-être de trouver de nouvelles voies pour notre sucre, notamment. Je dirais que l?industrie sucrière accepte qu?il faut innover. Elle sait que faire du sucre n?est plus suffisant. Et ce constat va l?amener à tout revoir.

La question demeure : pourquoi l?industrie sucrière apparaît-elle si peu crédible quand elle évoque ses difficultés, dont certaines sont pourtant réelles ?

Elle est apparue peu crédible parce que, historiquement, cette industrie a toujours occupé une place très importante dans la vie des Mauriciens. On est resté plus de 150 ans en monoculture agricole et sociale. C?était, en quelque sorte, une monoculture des esprits aussi. Le fait de posséder un arpent de cannes donnait un statut particulier. Les Mauriciens ont toujours cru que l?IS pouvait mieux faire. Je pense que dans les conditions actuelles, elle ne fait pas si mal que ça. Les gens ont du mal à croire que cela va mal dans la mesure où tout continue à tourner.

Dans un exposé au Conseil national de la productivité et de la compétitivité (NPCC) que vous présidez, vous demandez que l?on se méfie des mots simples. Or, si l?on observe le monde des managers aujourd?hui, c?est la loi du vocabulaire hermétique. On se demande s?il ne cache pas un fond désespérément vide?

En disant qu?il faut des mots simples quand on les utilise pour des besoins didactiques, je veux dire par là que les mots entraînent beaucoup plus qu?on ne le croit. Au NPCC, nous avons passé deux ans à forger des mots simples. Capables d?être perçus aussi bien par la cuisinière ? un lieu de haute production ? que par un cabinet de services. Il fallait forger des méthodes simples. Il y a des choses simples qu?on arrive difficilement à imposer à cause des blocages culturels. Et c?est pourquoi le problème principal du NPCC a été de promouvoir cette culture de productivité.

Vous parliez de mots simples. Ce mot est-il vraiment bien compris ?

Il a été pendant longtemps mal compris. C?est un mot qui hérissait le poil. Et ça continue pour beaucoup de personnes. Il faut démontrer qu?on ne peut pas mieux vivre, avoir le développement social si nous n?augmentons pas la productivité. C?est la notion simple du gâteau qu?il faut faire grossir pour qu?on puisse mieux le partager.

C?est une notion qui n?est pas vraiment nouvelle?

C?est effectivement un très vieux concept. Vous savez, on n?invente pas grand-chose. Mais mettre ce concept dans la tête des gens et l?appliquer, il faut une véritable campagne. Je suis sûr que tout le monde sait qu?il ne faut pas jeter des bouteilles en plastique partout. Pourtant on continue à salir le pays. Nous avons fait au NPCC une campagne sur le mot MUDA. Il y a eu une réaction extrêmement violente des gens qu?on appelle lettrés, instruits. Nous avons, de manière délibérée, utilisé un mot japonais que personne ne comprendrait. Un mot qui signifie gaspillage. Imaginez que nous ayons fait une campagne en utilisant le mot gaspillage. Cela n?aurait pas marché. Nous avons, avec ce mot MUDA, créé un label. Car MUDA, cela veut aussi dire plus que gaspillage. Cela va aussi loin pour dire : tout ce qui ne crée pas la richesse. Le mot a fait fureur dans les écoles. Tous les enfants connaissaient le mot et en parlaient même à leurs parents. Nous avons donné à ce mot japonais une vision culturelle mauricienne.

Vous disiez : ?Les actions qui ne produisent pas de richesses?. Toutes les actions doivent en produire ?

L?exemple typique, c?est Charlot dans Les temps Modernes. Un homme qui s?agite beaucoup sans résultat. C?est la mouche du coche de La Fontaine. De l?agitation qui est négative.

Les actions qui ne servent à rien n?auraient pas de valeur ?

Là, vous abordez le plan philosophique. Dans l?absolu, c?est une autre histoire.

Quand Voltaire estime que le superflu est important, il est dépassé ?

Non, je suis d?accord avec lui. Mais là, on change de terrain, de registre. Restons au niveau des pâquerettes. Lorsque vous êtes dans une usine ou quand la ménagère est dans sa cuisine, il faut éliminer les gestes inutiles. Il faut produire plus avec moins d?effort. C?est ça la productivité.

Vous avez été un pionnier de la Zone franche avec vos usines de taille de diamants dans les années ?60. Les problèmes se posaient-ils avec la même acuité qu?aujourd?hui ?

Oui. Nous ne pouvions voir le travail des filles dans la mesure où c?était tellement microscopique. On voyait des filles tranquilles, un peu molles même et puis d?autres qui paraissaient vraiment enjouées, volontaires, agitées. Pourtant, nos résultats montraient le contraire. Les filles calmes produisaient beaucoup plus. Nous avons été les premiers à Maurice, il y a 40 ans, à mesurer la productivité. Nous voulions montrer au monde que Maurice pouvait produire comme la Suisse, l?Italie ou n?importe quel autre pays. Nous faisions des rapports pour montrer que l?efficience était aussi bonne que partout ailleurs.

Dans une conférence pour les 150 ans de la Chambre d?Agriculture, vous avez longuement analysé le mot ?innovation?. Le manque d?innovation vient-il du manque de vision ?

Ce n?est pas du tout lié. Pas du tout. On peut prendre l?exemple d?un aquarium où il y a un volume d?eau défini, un volume d?oxygène, ainsi qu?un volume de nourriture pour poissons. Mettez une population de poissons. Il se passe quoi ? Très rapidement, il va y avoir une situation chaotique. A partir d?une croissance de 1,7% tout restera normal. La population de poissons se stabilisera. A 3%, il commence à y avoir des problèmes. Le système commence à se déstabiliser. Il commence à y avoir une forte mortalité de poissons. Si on passe à 4% de croissance, on ne peut plus prédire quoi que ce soit. C?est le chaos total. C?est ce qu?on appelle la formule logistique, des mathématiques pures et c?est indiscutable. C?est ainsi que la théorie du chaos est démontrée.

Et l?innovation, elle intervient où et quand ?

L?innovation, c?est de garder le système ouvert. Imaginez une pompe qui vient augmenter le volume d?oxygène au fur et à mesure que les poissons augmentent. L?innovation, ce sont des choses simples que vous faites pour améliorer le système dans lequel vous vivez. Et si on ne fait pas ça, tout s?écroule. Faire de ce concept une stratégie de développement pour une entreprise ou pour un pays est beaucoup plus compliqué. Mais la démonstration est tout aussi valable. Si on veut pousser à mort une production dans un système fermé, tout capote. J?en ai fait la démonstration pour les sucriers.

Lorsque vous affirmez que ?la résistance au changement est aussi importante que l?innovation? n?y a t-il pas comme un désir d?éviter le politiquement correct ?

Pas du tout. L?innovation est un mot joli. Politiquement, socialement correct. C?est vrai. Or, on se rend compte que, dans un système où il n?y a pas de résistance au changement - qui est le tissu même du système - il peut y avoir toutes sortes d?abus. Le système déraille. Il faut cet équilibre entre l?innovation et la résistance à l?innovation avec un léger avantage à ceux qui prônent l?innovation.

C?est ce que vous appelez le ?déséquilibre intelligent? ?

Oui. Il faut que ces deux forces se retrouvent en face l?une de l?autre. Et les gens qui sont responsables du système maintiennent ce léger déséquilibre en leur faveur. Mais tout cela doit être extrêmement dosé. Un jour, à la National Aeronautics and Space Administration (NASA), il y a quelques années, les ingénieurs, au moment du compte à rebours pour le lancement de Challenger se rendent compte qu?il y a une vague de froid qui tombe sur la Floride. Ils se posent la question de savoir si les joints des réservoirs de combustible vont pouvoir résister parce qu?ils ne sont pas faits pour cette température. Ils demandent à la direction de la NASA d?annuler le lancement. Elle accepte, mais dit : ?Ici, tout ce qui est affirmé doit être scientifiquement prouvé?. Comme on n?arrive pas à obtenir des renseignements dans un délai aussi court, on ne peut donc faire la démonstration. La direction donne l?ordre de lancement. Challenger décolle et trois minutes plus tard, explose. Tous les astronautes sont tués. Voilà la résistance au changement?

A ce niveau de technologie, peut-on se fier à l?intuition, car c?est de cela qu?il s?agissait?

C?est un cas où la résistance au changement a eu le dessus. Hélas ! pour les astronautes. Prenons un autre cas où c?est l?innovation qui a le dessus. L?économie nouvelle, par exemple. Où on a vu des Starts ups se créer par milliers. On a vendu du vent. Il n?y avait plus aucune limite. On a vu Amazon.com qui perdait $ 400 millions par an et passer à une valeur boursière de $11 milliards? Là, il y a un dérèglement du système et c?est la catastrophe. $ 3 000 milliards évaporés dans les starts ups. Voilà un exemple où les systèmes de résistance n?ont pas fonctionné. Un système heureux est un système où pouvoirs et contre-pouvoirs se retrouvent toujours en face-à-face. On a trop tendance à être manichéen.

L?art de diriger serait l?art de manier les équilibres ?

L?art de diriger, c?est sde avoir quelle dose d?innovation injecter dans un système sans le faire exploser. Le risque, c?est cette part que l?on ouvre à l?innovation. C?est ce qu?on appelle le risk management.

Votre vision des choses semble éminemment politique dans son sens le plus large : celui d?organiser la vie? Avez-vous éprouvé un jour cette tentation ?

Oui. Je ne vous cacherai pas que j?ai eu beaucoup de pressions pour me lancer en politique. Je n?ai jamais su analyser vraiment pourquoi je ne l?ai pas fait. Parce que, par ailleurs, j?ai un profond respect pour la politique. Il faut une vocation, un dévouement. J?accepte avoir, peut-être partiellement, cette vocation. Mais il faut d?autres qualités. Celle de pouvoir bien se faire comprendre. Et là, à mon avis, c?est très difficile pour un jeune homme qui revient au pays à 25 ans, comme moi, et qui maîtrise mal le créole, de se faire comprendre. C?est presque impossible. Je parle couramment, mal, le créole. Et puis, je n?ai pas vécu ma jeunesse ici, au sein de cette société. Je n?ai pas les pulsions d?un Mauricien ni la compréhension de son pays. Et ça, c?est dans sa jeunesse que cela se passe. J?ai une donnée sensible en moins que les autres. Je courrais donc le risque de débarquer en politique comme un technocrate. Et de cela, je n?ai pas envie.

Sentez-vous, en même temps, que vous êtes un solitaire, un peu en dehors du système ?

Oui. C?est mon caractère. Je n?ai pas la nécessité de l?appartenance et de l?identification. J?ai trop voyagé pour avoir un sentiment d?appartenance à un groupe. Et la question ne me préoccupe pas beaucoup. Nous ne sommes pas une tribu familiale.

Vous avez été un pionnier à une époque où personne ne croyait vraiment en la Zone franche. Avez-vous peur, en ce moment, pour l?avenir de Maurice ?

L?avenir fait toujours peur. C?est comme ça. Maurice a toujours été un pays fragile. Et je salue au passage cette décision de faire une association de petits Etats fragiles. On a parfaitement raison. Aristote dit : ?La pire des injustices, c?est de traiter d?une manière égale des choses inégales?. Dans le cas qui nous occupe, c?est vrai. On vit toujours dans le présent, l?avenir d?hier. Une des pensées sur lesquelles je reviens tout le temps, est de Nietzsche : ?Les choses arrivent rarement comme on les a souhaitées, jamais comme on les avaient craintes?. On doit donner une chance à l?avenir. Et ne pas juger l?avenir en fonction des données du présent. Nous avons toujours su innover : cela a été un grand atout.

?L?art de diriger, c?est savoir quelle dose d?innovation injecter dans un système sans le faire exploser. Le risque, c?est cette part que l?on ouvre à l?innovation. ?

?Je n?ai pas la nécessité de l?appartenance et de l?identification. J?ai trop voyagé pour avoir un sentiment d?appartenance à un groupe. Et la question ne me préoccupe pas beaucoup.?

Publicité