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« Père et fils », un film éminemment politique de Michel Boujenah

17 janvier 2004, 20:00

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Pour ceux n?ayant pas eu le bonheur de voir ce film, il convient sans doute d?en résumer le scénario. Un père de famille se désespère de ne pouvoir réconcilier ses trois fils. Les grosses ficelles manipulées à l?occasion de son anniversaire ne peuvent empêcher le walk-out (quand on vous dit qu?il s?agit d?un film politique) des deux plus irréductibles de ses fils. Une syncope, due à une soudaine baisse de tension artérielle, suivie d?une hospitalisation, au cours de laquelle le père entrevoit incidemment quelques séquences d?un reportage sur les baleines à bosse au Canada, fournit à ce menteur invétéré et comédien-né l?idée d?une astuce incongrue. Il feint d?être un moribond souhaitant voir une baleine à bosse avant de mourir. Ses deux premiers fils se sentent trop coupables de méchanceté filiale pour ne pas mordre à un hameçon aussi grossier. Le troisième est suffisamment candide pour ne pas avoir à subir la tromperie paternelle. Il est de l?espèce « papa-veut-je-veux ». Non sans difficulté, les quatre débarquent au Canada. Les embûches jaillissent alors de toutes parts, donnant naissance à de nouvelles séquences, les unes plus amusantes et plus révélatrices que les autres, mais la mayonnaise finira par prendre.

Gentiment, Michel Boujenah explique à l?assistance qu?il a voulu faire un film familial, mettant tendrement en exergue les difficiles relations entre père et fils, entre paternalisme et autonomisme, entre unité familiale et inévitables dissemblances, entre rêve idéalisé et réalité semée d?embûches, entre pieux mensonges et vérité rigide et intransigeante. Tout cela n?est certes pas faux et, avant le film, le plus sceptique d?entre nous y aurait volontiers prêté foi. Un doute, toutefois, s?empare de nous après avoir vu le film et ce redoutable comédien qu?est Philippe Noiret, notre Gérard Sullivan, notre Louis Seigner, notre Raimu (n?en déplaise à Roger Hanin). Brave Philippe Noiret qui n?en finit pas de peser d?un si grand poids sur le cinéma français avec ses soupirs à vous fendre le c?ur, ses clins d??il nous renvoyant directement à Cinéma Paradiso, sa bonhomie, ses bougonnements, ses rajeunissements soudains et inattendus. C?est bien simple : ce vieux père prétendument moribond nous est apparu plus jeune et plus guilleret qu?Alexandre le Bienheureux (après le décès de sa Messaline, bien sûr) ou encore que l?époux bordelais de Thérèse Desquey-roux (Emmanuelle Riva), aperçu dans les années 1960 quand la télévision gaullienne et gaulliste faisait encore honneur à la France et ne se permettait pas d?offrir à ses téléspectateurs des inepties du style Loft et autres Sainte Barbe.

« Quel comédien fais-tu ! », dit-on à un enfant, sinon menteur, du moins dissimulateur. Le numéro de Philippe Noiret dans Père et fils demeurera, pendant longtemps encore, le plus bel hommage que le cinéma peut rendre à l?art si subtil et si fin du mensonge élevé au statut de vérité consensuelle. Mais comment croire nos semblables, y compris Michel Boujenah, après avoir vu Philippe Noiret ? Et puisque Père et fils est avant tout l?éloge du mensonge et l?art de savoir mentir à bon escient, comment ne pas diriger nos regards vers la classe politique et Messieurs les politiciens car ne dit-on pas qu?ils sont pour la plupart de fieffés menteurs au point de devenir parfois des parle mentères !

ÉLOGE DU MENSONGE

Il suffit donc de remplacer le père (Philippe Noiret) et les autres protagonistes de Père et fils par quelques-uns de nos politiciens pour découvrir immédiatement le bien-fondé de la thèse voulant qu?il s?agisse d?un film politique. Si encore il n?y avait que la politique locale? La classe politique internationale prouve à l?envie que Père et fils est le film politique par excellence. Ne dit-on pas que George W. Bush, Tony Blair, Jacques Chirac, Sylvio Berlusconi, Ras Poutine se disputent férocement le titre de Super Menteur ! A-t-on déjà oublié le plus célèbre de tous les slogans politiques, superbe définition pourtant du G8 : « Super menteurs de tous les pays, unissez-vous ! ». N?a-t-on pas vu des mercenaires et autres G.I. farfouiller dans la mâchoire, dans la chevelure et dans la barbe hirsutes d?un Saddam Hussein drogué afin d?y chercher mais en vain la preuve de la véracité du plus colossal de tous les mensonges politiques de tous les temps (les dépôts d?armes toxiques en Irak) !

Le recours à la classe politique locale apporte bien sûr d?autres évidences à la thèse de Père et fils, film politique. Il suffit pour cela de décoder les personnages de l??uvre de Boujenah et leurs dadas favoris. Exemples : le personnage du père, divinement interprété par un Noiret des grands jours. Comment ne pas penser ici à ce roublard de Chacha Ramgoolam. Philippe Noiret l?aurait-il connu qu?il aurait ajouté d?autres finasseries à son interprétation pourtant impeccable. Aurait-on déjà oublié sa voix chevrotante nous promettant la prétendue gratuité de l?enseignement secondaire dans une ultime tentative de barrer la route du pouvoir, en décembre 1976, à ces militants communistes aux ordres d?un célèbre moustachu ? Anerood Jugnauth est certes moins bon comédien que Seewoosagur Ramgoolam mais n?a-t-il pas su nous convaincre de l?accompagner au Canada, de 1983 à 1995, afin de sauver son unité nationale ? N?a-t-il pas su nous faire avaler l?accord MedPoint d?août 2000 ? Navin Ramgoolam, Paul Bérenger et Pravind Jugnauth sont trop jeunes pour jouer les vieux pères au bord de la tombe. Mais ça viendra. De toute façon « faute de grive, nous devons nous contenter de merle ».

On ne peut dissocier le père de son état de santé prétendument chancelant. La santé paternelle dans le jargon politique est l?émotion à exploiter sans vergogne la corde sensible à faire vibrer. C?est la Mère Patrie, par exemple. Notre Glo-ho rit tou Oudi, Mo zeu l?Inde, Mon Zeu l?Inde Offmann? As one people, as one Nation, nous marchons à tout coup. Et qui peut mieux nous donner des nouvelles de la santé chancelante de notre mère patrie, que l?homme fort de notre classe politique, celui qui occupe le fauteuil du Premier ministre à l?Hôtel du Gouvernement ? Papa prétend agonir et ses garçons se mettent à genoux, prêts à tout faire pour conjurer le mauvais ?il et empêcher l?irréparable. Voilà pourquoi le chevet de Philippe Noiret dans le film de Michel Boujenah prend parfois des allures de garden party au Réduit. Et si le couplet Glory to Thee Mother Land ne marche pas, on peut toujours se rabattre sur autre chose. Il y a plusieurs cordes sensibles à l?arc d?un Premier ministre. Il peut ainsi jeter son dévolu sur l?unité, nationale en principe mais en fait communale, raciale, ethnique, clanique, castéiste, religieuse mais jamais syndicale ni ouvriériste (la lutte des classes s?étant beaucoup démodée). Il suffit pour lui de s?allonger sur un grabat et de murmurer dans un dernier souffle : « Pas laisse pouvoir sappe dans zotte la main » pour cimenter, au choix et dépendant de l?heure, Ramgoolam et Bissoondoyal, Ramgoolam et Duval, Bérenger et Jugnauth, Jugnauth et Boodhoo, Jugnauth et Ramgoolam/Duval, Jugnauth et Bérenger, Ramgoolam fils et Bérenger, de nouveau Jugnauth, père et fils (ça ne s?invente pas) et Bérenger. Et les partisans marchent à tout coup. Plus moutons de Panurge que ça, tu meurs !

UNE SATIRE DU MONDE POLITIQUE

La baleine à bosse, astucieux prétexte pour le pèlerinage au Canada, peut bien sûr être n?importe quelle histoire à dormir debout : la gratuité de l?enseignement secondaire et supérieur, un emploi et un logement pour tous, les médecins faisant la queue pour soigner tout nouvel arrivant aux urgences, le tapis rouge pour les personnes âgées et assistées qui poireautent en plein soleil ou sous la pluie devant les bureaux de la Sécu, la fin des embouteillages, un parking pour chacun devant son bureau, la cybertour, la route cum tunnel pour relier Plaine-Magnien et Kewal Nagar, le droit de vote aux Agaléens, le retour des Ilois aux Chagos, la dépénalisation de l?usage du gandia, une licence de taxi pour chaque taxi-marron, un emploi d?aide-dentiste pour les extracteurs de sable sans emploi, la remise sur pied de la CHA, la nationalisation des usines sucrières, de la MCB et des écoles catholiques, un pont Tancarville pour relier les Forts William et George, un ferry boat pour relier GRNO et le Goulet à Trou Fanfaron, la représentation proportionnelle, l?égalité des chances, l?émancipation féminine, etc.

Le Canada est bien sûr le pouvoir. Mais aussi l?évidence de l?inanité du mensonge et de tout système politique fondé sur lui. On ne réconcilie pas automatiquement ses fils parce qu?on les conduit au Canada grâce à un stratagème ingénieux. De même, on ne résoud aucun problème simplement parce qu?on remporte les élections législatives et qu?on pose son postérieur sur le fauteuil du Premier ministre. Poser les pieds au Canada ou fouler la moquette du bureau du Premier ministre c?est déjà le début de l?obligation de jongler avec ses mensonges et de slalomer entre tous les risques de mises à nu inhérents pour faire durer le plus longtemps possible la comédie ainsi montée de toutes pièces. On peut toujours faire appel aux conseillers possibles et disponibles, faire appel aux barons rouges et autres Pères Noël (Espitalier ou pas), appeler à sa rescousse les forces politico-religieuses et le bon Dieu qui veille sur son parti politique mais l?ultime man?uvrier, le Grand Timonier, le maître chanteur demeure l?homme fort contesté de toute classe politique.

Les fils du Grand Chacha National sont, par nature, différents, dissemblables, divergents, inégaux, égoïstes, opposés, disparates, incompatibles, discordants, désaccordés, méchants, envieux, jaloux, méfiants, sournois. Mais sous cette vile carapace, ils ont bon c?ur même s?ils ont pour emblème la clé, le soleil et même le coq. Ils sont toujours capables d?une surprenante conversion du c?ur que de méchants éditorialistes qualifieront par ignorance de « retournement de vestes ». Ils sont d?ailleurs trois fils dans un monde excluant d?office jusque la notion même de troisième force. Il suffit donc de liguer deux fils favorisés et privilégiés contre un troisième en quête d?affection claire et nette pour régler tout risque de conflit comme du papier à musique. Nous, fils du grand Sachem national, sommes capables du pire mais jamais, au grand jamais, nous irons jusqu?à souhaiter sa mort.

La dynastie (père et fils), inventée par Michel Boujenah, finit dans une apothéose miraculeuse. Le père soudainement est le seul à voir une baleine à bosse. Mais il n?en croit pas ses yeux. Il se sait tellement menteur qu?il ne se sent pas la force, en dépit de sa bonne santé requinquée, d?imposer cette vérité à ses enfants. C?est ce que, dans notre jargon politique et cinématographique, nous appelons « la solitude du coureur de fond qui étreint l?homme fort de la classe politique ». Il a tellement raconté de bobards qu?il ne peut plus croire en lui, même quand, une fois n?est pas coutume, il sait dire la vérité.

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