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Le Kadhafi nouveau est arrivé !
Il a vieilli. Avec son mètre quatre-vingts, son ?il vert et sa carrure athlétique, le chef de la révolution libyenne porte encore beau. Mais, à bientôt 62 ans, Mouammar El-Kadhafi semble assagi. Il paraît plus calme, plus réfléchi, plus sage. Est-ce la dernière pose en date du plus flamboyant des caméléons du désert ? Ou l?ultime et définitive métamorphose d?un déjà « vieux » leader aigri, déçu, revenu de tout et d?abord de ses propres passions de jeunesse ? Il y a près d?un mois maintenant que la communauté internationale s?interroge. La volte-face politique du « chien enragé du Proche-Orient », comme l?appelait autrefois le président américain Ronald Reagan, est-elle réelle ou feinte ? Passagère ou permanente ?
Une chose est sûre : après neuf mois de tractations secrètes avec ses deux ennemis attitrés, Londres et Washington, le colonel Kadhafi a annoncé, le 19 décembre 2003, le plus spectaculaire revirement de sa carrière : le démantèlement, « sous contrôle international », de tous ses programmes secrets d?armement. Révélant du même coup qu?il en fabriquait, il renonce à tout programme d?armes de destruction massive, ouvre ses installations aux inspecteurs de l?Agence internationale de l?énergie atomique (AIEA) et signe le protocole additionnel au traité de non-prolifération nucléaire.
« Un messager de la paix »
Sous son règne, commencé le 2 septembre 1969 par un coup d?État militaire, la Libye est devenue le champ d?expérimentation de théories révolutionnaires aussi inédites que ratées. Un mélange d?anarchie et de dictature « des masses » qui réussit, en trente ans, à essouffler le pays et à lui mettre à dos la quasi-totalité des États du monde. Aujourd?hui, le Guide s?autorise à inviter tous ses anciens amis ou ennemis du monde arabe qui chercheraient à acquérir des armes interdites à suivre son exemple. Kadhafi se présente désormais comme « un messager de la paix ».
En fait, sa mutation politique a commencé avant les attentats du 11 septembre 2001 et ses négociations secrètes avec les deux « arrogantes puissances impérialistes » qu?il vouait naguère aux gémonies ont été amorcées plusieurs semaines avant le début de l?offensive contre Saddam Hussein.
En octobre dernier, il a définitivement rompu avec les Arabes, qu?il agonit désormais d?injures. Finies les djellabas immaculées dans lesquelles il enveloppait sa longue carcasse : vive le boubou sahélien ! Le bouillant Guide de la Jamahiriya s?est transmuté en sage africain. On y reviendra. Chacun le sait, l?aventure kadhafienne a été jalonnée de contradictions, de revirements et d?ingérence directe dans les affaires des autres.
Lorsque ce jeune capitaine, membre du groupe des douze « officiers libres unionistes » qui a mis fin à la monarchie, le 1er septembre 1969, accède au pouvoir, il n?a que 27 ans. Promu colonel par sa volonté et celle des autres conjurés, qui constitueront le Conseil de commandement de la révolution (CCR), il a un héros en tête : l?Égyptien Gamal Abdel Nasser et, comme lui, une « cause » à double face, l?anti-impérialisme et le panarabisme. De son propre chef, et non sans amuser quelque peu l?intéressé, il se met à la disposition de son grand « frère » et maître à penser du Caire. L?Égypte est alors un modèle. La nouvelle Constitution de la République arabe libyenne et le parti unique qui est imposé à Tripoli s?inspirent de ce voisin auquel Kadhafi, pour mettre en actes cette unité arabe qui est leur objectif commun, s?empresse de proposer l?union.
Huit autres pays ? dont la Syrie, le Soudan, la Tunisie, le Maroc, l?Algérie et le Tchad ? seront ultérieurement sollicités pour des « mariages » similaires. Mais les projets aussi bien que les méthodes du numéro un libyen suscitent, parmi ses pairs les mieux disposés, de puissantes suspicions. Les rares unions qui se feront auront la vie aussi brève que leur naissance aura été abrupte et bâclée. Visionnaire, le Guide veut jeter les fondements d?une fusion régionale qui pourrait être le prélude à l?unité arabe tant rêvée. Fantasque et pétulante, la personnalité même du Bédouin libyen participe du naufrage de ses projets les plus sérieux.
Né dans une famille pauvre et très croyante de la tribu des Kadhafa, diplômé de la faculté de droit et de l?Académie militaire de Benghazi ? il a aussi fait un stage de perfectionnement en Grande-Bretagne ?, le colonel a toujours été un anticommuniste farouche. L?islam, qu?il pratique avec ferveur sans jamais verser dans l?intégrisme, tient une place importante dans sa vision du monde. Longtemps, pour lui, être arabe, c?était forcément être musulman. Dans les années 1980, à propos du Liban ravagé par la guerre civile, il dira que « l?erreur tient au fait qu?il existe des chrétiens dans ce pays, et que les Arabes doivent lutter pour qu?ils deviennent tous musulmans ».
Kadhafi n?en prône pas moins un islam réformiste. Au mépris des accusations d?apostasie dont il est la cible de la part des « barbus », il s?attaque aux convictions les plus rigides quant au statut de la femme ? qu?il fera énormément évoluer dans son pays.
Les déboires du colonel
La politisation de l?islam est sa bête noire. Dans les années 1990, il aura d?ailleurs maille à partir avec « ses » islamistes et ne manquera plus jamais de rappeler à ses interlocuteurs que, dès cette époque-là, il mettait tout le monde en garde contre Al-Qaïda. La lutte internationale désormais engagée contre l?organisation et ses clones le comble d?aise, même s?il fait valoir qu?il faut traiter le mal à la racine et qu?il ne suffit pas de croiser le fer pour y arriver.
C?est en 1977 que la République (en arabe Joumhouriya) de Libye devient Jamahiriya, un néologisme de son invention qui signifie en substance « État des masses ». C?est une sorte de démocratie populaire directe qui remplace les institutions officielles classiques, véritables obstacles, selon Kadhafi, à l?émancipation des peuples et à la libération des énergies. Conformément à la théorie qu?il développera dans son Livre vert, le pays est désormais régi par des congrès populaires de base, un Congrès général du peuple faisant office de coordonnateur. Il en est lui-même le secrétaire général et se plaît à souligner qu?il n?est « que » cela.
La seconde moitié des années 1980 est une période charnière. En réponse à un attentat anti-américain perpétré à Berlin, Ronald Reagan fait bombarder les villes de Benghazi et Tripoli en 1986. Le raid laisse les Libyens et le monde arabe quasi indifférents. Conjugués à la chute des prix du brut, à l?expression du mécontentement interne et à de multiples tentatives de coups d?État, puis à la défaite de son armée au Tchad, ces déboires amènent le colonel à certaines révisions : rétablissement progressif du secteur privé, apurement des contentieux avec les voisins et une timide et vaine tentative d?ouverture à l?opposition. Le discours anti-occcidental est édulcoré, le soutien aux « mouvements de libération » armés réduit, l?éventualité d?une paix en Israël admise.
« Escapade en enfer »
Mais les attentats de décembre 1988 (contre un Boeing de la Panam, l?affaire Lockerbie) et septembre 1989 (contre un DC-10 d?UTA) qui lui sont imputés et le lancement, alors présumé, de programmes de fabrication d?armes chimiques douchent les espoirs de changement. On connaît la suite : en 1992, le Conseil de sécurité de l?ONU place la Libye en quarantaine. C?est seulement en 1999 et 2003 que Tripoli admettra, indirectement, sa responsabilité dans les deux attentats en acceptant d?indemniser les victimes. Désireux depuis longtemps de se refaire une virginité, le colonel engrange les premiers dividendes : les sanctions internationales sont levées et un début de réhabilitation s?amorce en Occident, singulièrement aux États-Unis, ce pays qui a focalisé, trente ans durant, toutes ses haines.
Déçu par les Arabes, Kadhafi s?est tourné vers l?Afrique, son nouveau continent de prédilection, le « milieu naturel » de la Libye, et ce qu?il appelle sa « profondeur stratégique ». Dès 1998, avec sept autres États du continent noir, il crée la Communauté des états sahélo-sahariens, destinée, à ses yeux, à devenir l?embryon des « États-Unis d?Afrique ». Il s?emploie à rétablir la paix en République démocratique du Congo, à réconcilier les Soudanais entre eux, veut être l?artisan d?une réconciliation inter-tchadienne. Paradoxalement, le même Mouammar Kadhafi, dont les tenues originales surprennent, qui se déplace entouré de sa garde rapprochée d?amazones, a quelque chose d?un mystique : il apprécie la solitude et s?adonne à la réflexion méditative. Lorsqu?il livre ses pensées, cela peut devenir la très fumeuse « troisième théorie universelle » développée dans le Livre vert. Ou ce recueil de nouvelles intitulé Escapade en enfer, dans lequel il se dit « oppressé » et « hanté » par les foules « qui le poursuivent partout » et qu?il « aime tout en les craignant ».
L?« enfer » dont il est question dans le recueil, c?est le désert. Le Bédouin qu?il est resté au fond de lui déteste le milieu urbain. « J?ai pu dormir et me reposer au c?ur de l?enfer, assure-t-il. Les deux nuits que j?y ai passées sont pratiquement les plus belles de mon existence. Elles valent mille fois mieux que ma vie parmi vous. »
2 003 Le Monde ? Mouna Naïm et Patrice Claude
Distribué par The New York
Times Syndicate
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