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Le Pakistan à la source de la prolifération nucléaire
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Le Pakistan à la source de la prolifération nucléaire
<B>Nouveau </B>rebondissement dans le dossier, déjà très chargé, de la prolifération nucléaire au Pakistan. Après avoir affirmé, selon le New York Times, que la Libye avait obtenu de la technologie nucléaire militaire du Pakistan, Washington a haussé le ton en exigeant du président Musharraf qu?il s?engage à arrêter la prolifération des armes de destruction massive (ADM).
C?est l?histoire de la pelote de fil qui se déroule. Après avoir convaincu l?Iran d?accepter les inspections internationales et la Libye de désarmer, les États-Unis et l?Agence internationale pour l?énergie atomique (AIEA) remontent aujourd?hui, grâce aux informations obtenues à Tripoli et à Téhéran, à la source de la prolifération nucléaire. Et pointent le doigt vers le Pakistan, soupçonné depuis longtemps d?être l?un des principaux pays ?proliférateurs? en matière d?armes atomiques.
Le Pakistan, qui a longtemps nié toute responsabilité, a déjà été contraint le mois dernier de reconnaître quasi officiellement avoir fourni des équipements nucléaires à l?Iran. Islamabad aurait vendu à Téhéran, à la fin des années quatre-vingt, des centrifugeuses, un équipement permettant d?enrichir l?uranium et de fabriquer l?arme atomique.
<B>L?Arabie Saoudite ensuite</B>
Pervez Musharraf, qui affirme que le gouvernement pakistanais n?a pas été impliqué dans ce transfert, a ordonné une enquête. Trois éminents scientifiques pakistanais, dont le père de la bombe atomique pakistanaise, Abdul Kader Khan, ont été longuement interrogés.
Des scientifiques pakistanais seraient également impliqués dans l?affaire de la livraison à la Libye de matériel de centrifugation saisi sur un cargo allemand en octobre. Selon des responsables américains cités par le New York Times, ce transfert de technologie se serait déroulé à l?insu du gouvernement pakistanais. Celui-ci a d?ailleurs démenti hier les informations de la presse américaine. Mais pour Islamabad, engagé aux côtés de Washington dans la lutte antiterroriste depuis le 11 septembre 2001, cela commence à faire beaucoup.
Le Pakistan est en effet soupçonné, publiquement depuis octobre 2002, d?avoir échangé avec la Corée du Nord sa technologie d?enrichissement de l?uranium contre des missiles balistiques Nodong, rebaptisés depuis Ghauri par les Pakistanais. La transaction, qui remonterait au début des années quatre-vingt-dix, a donné lieu à de nombreuses visites d?officiels pakistanais à Pyongyang. Abdul Qader Khan, qui a toujours eu le soutien financier et politique des militaires, s?y serait personnellement rendu plus de dix fois.
Mais il y a aussi les autres dossiers, pour l?heure écartés de l?actualité. L?Irak, d?abord. Les inspecteurs de l?ONU qui ont travaillé en Irak jusqu?en 1998 ont saisi un document officiel, relatif à une proposition pakistanaise d?assistance au programme nucléaire irakien, datant des années quatre-vingt.
Comme l?explique Bruno Tertrais, spécialiste de la prolifération nucléaire à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) dans son livre, La Guerre sans fin ? L?Amérique dans l?engrenage (Editions du Seuil), ?l?Arabie Saoudite, qui entretient des liens militaires et stratégiques très forts avec le Pakistan, est soupçonnée d?avoir financé en partie le programme nucléaire pakistanais dans les années quatre-vingt?. Les ?soupçons? entretenus par les services de renseignements occidentaux sur un éventuel transfert de technologie militaire pakistanaise à l?Arabie Saoudite ont été alimentés par des visites remarquées d?officiels saoudiens dans les installations nucléaires ultra secrètes du Pakistan, notamment le laboratoire Kahuta Research Laboratories (KRL) du Dr Khan.
Conclusion du chercheur : ?Concernant tous ces pays ? mais la liste pourrait ne pas être exhaustive ?, les suspicions sont très fortes. Le casier pakistanais commence à être très rempli. La source pakistanaise a bien été depuis vingt ans un facteur majeur de la prolifération nucléaire.? Le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Masood Khan, a tenté de blanchir son gouvernement, affirmant qu?il n?a jamais autorisé aucun transfert de technologie nucléaire. Islamabad reconnaît cependant ?que certains individus ont pu être motivés par l?ambition personnelle ou l?appât du gain?.
Les transferts de technologie ont-ils réellement pu être réalisés sans que les plus hautes autorités de l?État soient au courant ? Bruno Tertrais rappelle que les responsables civils, dans la période de ?dualité du pouvoir entre civils et militaires? ? avant l?accession au pouvoir du général Musharraf ? n?avaient pas accès à tous les dossiers sensibles. Ancien premier ministre du Pakistan, Benazir Bhutto s?était plainte de n?avoir jamais pu visiter le laboratoire Kahuta. Bruno Tertrais estime également que Khan, un héros au Pakistan, ?a pu prendre certaines initiatives de son propre chef?. Mais les grosses affaires, notamment l?échange avec la Corée du Nord, ont difficilement pu se faire sans l?aval de l?appareil gouvernemental. ?Les scientifiques nucléaires pakistanais ont toujours été très surveillés. Il est difficile d?imaginer que Khan ait pu prendre une telle décision tout seul?, estime la revue Strategic Comments de l?International Institute for Strategic Studies. Quant au président Musharraf, la plupart des transferts de technologie nucléaire ayant eu lieu dans les années quatre-vingt, sa bonne foi n?est pas forcément en cause.
<B>?Principaux dangers du nouveau monde?</B>
Ces transferts se sont-ils néanmoins poursuivis depuis le 11 septembre 2001 ? Le chercheur de la FRS ne l?exclut pas. Il estime en revanche peu probable que de nouvelles collaborations aient été initiées depuis. Le New York Times affirme cependant que les principaux transferts de technologie à la Libye se seraient produits après les attaques du 11 septembre, mettant en doute la capacité ou la volonté de Musharraf de lutter contre la prolifération des ADM.
Ces révélations interviennent dans un contexte très sensible au Pakistan. Critiqué par les islamistes pour s?être allié aux États-Unis, récemment victime de deux attentats, Musharraf est fragilisé. Al-Qaida et les talibans sont toujours actifs dans l?Afghanistan voisin et dans les zones tribales pakistanaises.
Pour Bruno Tertrais, la prolifération nucléaire au Pakistan comporte aujourd?hui trois risques. Une remise en question de l?alliance Etats-Unis ? Pakistan pourrait se traduire par ?le développement d?une alliance de revers, avec une dimension nucléaire, entre le Pakistan et l?Arabie Saoudite?.
Second danger, ?l?échec de l?alliance objective entre militaires et islamistes pakistanais. Si les forces islamistes prennent le pouvoir, nous entrerons dans une nouvelle logique. Les relations avec l?Inde risquent de se dégrader.?
Troisième risque : ?La possibilité que des scientifiques pakistanais aident des groupes terroristes à perfectionner des technologies nucléaires.? Khan, qui a conçu la bombe atomique pakistanaise après avoir volé les plans d?une centrifugeuse aux Pays-Bas, est désormais en résidence surveillée. Mais il n?est pas le seul scientifique pakistanais à pouvoir collaborer avec des groupes terroristes.
La marge de manoeuvre des États-Unis, qui ont fait du Pakistan un pion majeur de leur lutte antiterroriste dans la région, est mince. Pour ne pas déstabiliser davantage Musharraf, Bush, qui considère que la prolifération des ADM est l?un des principaux dangers du nouveau monde, a jusque-là évité d?accuser publiquement le laboratoire KRL, sur lequel pèsent pourtant des sanctions américaines depuis le début de l?année.
Les informations sur les actes de prolifération nucléaire du Pakistan arrivent aussi bien tard. ?L?affaire nucléaire libyenne, lorsqu?elle a éclaté, a été une véritable surprise. Malheureuse-ment, même des pays surveillés peuvent développer toutes les briques d?un programme nucléaire sans que la communauté internationale s?en aperçoive?, regrette Bruno Tertrais.
Isabelle Lasserre
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