Publicité
Quelle aventure ?
L?AVENTURE du sucre (NOTRE aventure du sucre) est depuis peu un musée à Belle-Vue, avec une usine et la technologie des années 90 fossilisées, comme à Pompéi, sur place. Le visiteur, respirant l?odeur du sucre dans les machines et les silos, a l?impression que le dernier ouvrier vient de terminer son quart. Au Domaine Les Pailles, on peut voir, par contre, une ancienne « usine » sucrière reconstruite avec la technologie de 1890, si ce n?est pas celle de 1790. Un siècle, deux peut-être, de chemin parcouru entre ces deux usines?
Notre textile pourra-t-il, dans dix ans ? en 2013, soit l?équivalent de cinquante années du XXe si l?on prend en compte l?accélération de la technique depuis dix ans ? montrer les traces du petit sentier commencé en 1980 ? Pourra-t-il remonter ce sentier devenu autoroute vers 1993, autoroute encore en fonction en cette année 2013, avec deux fois plus de voies, un deuxième niveau déjà opérationnel, sans compter les projets pour un troisième niveau ? Ou nous laissera-t-il seulement deviner une carcasse à peine reconnaissable au fond d?un ravin?
Je penche pour la deuxième option. Par pessimisme d?une part, et par tentation, d?autre part, de susciter ces réactions de sursaut qui seules permettraient d?éviter que cette possibilité devienne véritablement réalité.
Il ne suffit pas de dire : « Nous avons, après 25 ans, atteint le cap d?un milliard de dollars US en exportations textiles ». Le Vietnam en a réussi le double en trois ans, de 1999 à 2002, et ses exportations textiles vers les Etats-Unis ont fait, en 2002, un bond de 1829 % par rapport à l?année précédente, passant de $ 49m à $ 952m !! D?accord, le Vietnam avait un secteur industriel mis en place sur une bien plus longue période (avec des taux de croissance que nous n?avons jamais connus ici ? 28% par an, année après année, sur 13 ans !). D?accord, la conjoncture était particulière en 2002 puisque les marchés japonais et européen (marchés textiles traditionnels du Vietnam) étaient en stagnation et le marché américain s?est radicalement ouvert en décembre 2001. Quand bien même ? Aurions-nous agi comme eux devant la même opportunité ? J?en doute.
Au-delà d?une opportunité saisie en un rien de temps, l?exemple ci-dessus montre quelque chose de plus fondamental : le temps que l?on prenait, il a vingt ans, à bâtir une relation commerciale avec un client textile (18 mois en moyenne) peut être ramené aujourd?hui à une affaire de semaines. Et cela n?aide pas nos affaires. Jouons encore de comparaison. Imaginons qu?ayant découvert un jour le charme et le potentiel touristique de ce pays, nous décidions de mettre en place, en six mois, toutes les chambres, tous les restaurants, toutes les piscines, tous les parcours de golf, etc. Si vous pensez que, oui, that would have been quick !, et bien, voilà, avec l?exemple du Vietnam, ce qu?une année à peine peut, en 2002, faire dans le textile. En poussant les choses à l?extrême, on pourrait dire qu?entre le moment où l?on baptiserait un cyclone et celui où il serait au-dessus de nos têtes, nous pourrions voir l?offre textile que nous apportons être remplacée. Exagération ? Pas vraiment, si l?on se remémore le cas Madagascar en 2002. Avec l?ouverture de 2005, nous verrons passer, nous les pionniers d?hier, beaucoup de nouveaux pionniers bien plus valeureux et plus déterminés que nous ne l?avons jamais été. Nous qui n?aurions finalement que vécu une petite embellie entre deux cyclones.
Bouclez donc vos ceintures, les turbulences sont devant. Dans quel état en sortirons-nous ? Mystère.
Dans ces conditions, être optimiste, c?est être naïf. Il est probable qu?un maintien de quelques préférences, comme une extension de Third country fabric jusqu?à 2006-2008 ou une consécration du concept de small-island economy (c?est-à-dire pays reconnu officiellement handicapé congénital !), prolongerait un peu l?agonie. Mais la fin est inéluctable si nous nous contentons, dans le textile aujourd?hui comme dans le sucre hier, de « rester à jour » avec le développement technologique, et d?importer, année après année, ce développement technologique. Aujourd?hui, la dissémination de la technologie est à la portée de tous. En outre, l?avantage va à celui qui vient du plus bas. Voilà où nous en sommes de n?avoir pas inventé, ni même conçu ou breveté, une seule navette, un seul peigne, pas même un seul attachment.
Intégrer le développement technologique dans un secteur industriel (acte qu?on appelle le transfert technologique) est une condition importante pour le démarrage de ce secteur, mais il y a intégration et intégration. Il faut bien l?admettre : notre intégration dans le textile a été inégale, mais surtout désastreuse partout où il y avait une forte intensité de main-d??uvre dans la technique, d?où l?importation aberrante, bien que déterminante, de 25% de la main-d??uvre requise. Pouvait-on l?éviter ? Impossible sans un changement complet d?attitude, de formation et surtout sans la capacité à entreprendre une formation. De toute façon, la solution de ce problème est maintenant derrière nous, car l?occasion d?y remédier est passée.
Ayant dit cela, le profil de celui qui sera encore en opération dans cinq-dix ans est probablement le suivant : Un opérateur (a) d?un secteur avec un coût d?entrée élevé; (b) ayant atteint une masse critique en 2000, avec par ailleurs, malgré cette masse critique, une certaine flexibilité ; (c) ayant atteint vers la même date un seuil de rentabilité appréciable et soutenable dans le plein exercice de cette flexibilité ; (d) ayant un volet appréciable de marge d?intégration opérationnelle et les moyens financiers de cette intégration. Si ces quelques opérateurs développent par ailleurs le savoir-faire requis pour rehausser constamment de façon interne (mais pas uniquement) leur équation technologique, ils garderont des chances pour l?avenir. Le reste fera peut-être d?agréables « petits vins pays », de délicieux « poulets pays », mais sera et restera marginal. Sans le plaisir que peut s?offrir le fabricant d?un « petit vin pays » quand il n?a personne qui passe dans le fond de sa vallée : consommer tout lui-même sur place avec délectation !
Conséquence de cet état de fait : l?aventure textile, c?était hier. Si nous continuons à rester un pays ne sachant que se mettre à jour « technologiquement », sans contribution propre à ce qui deviendra la technologie de demain, il ne restera dans cinq ans, au textile local qui aura survécu, que les parcours balisés de quelques succès qui suivront à la trace ce qu?a connu précédemment le grand frère Sucre.
Et c?était hier, le fabuleux pouvoir du textile d?agir comme un ascenseur, comme un escalier roulant, au niveau social, remuant le corps social de bout en bout afin de ramener à la surface les meilleurs talents, sans tenir compte de leurs antécédents, et ne leur demandant que leur commitment et leur ardeur. Ce rôle-là, il nous faudra remercier le textile de l?avoir tenu. Il n?a été rempli ni par le sucre ni par le secteur bancaire et financier ni par le commerce ni par aucun autre secteur, si on exclut le secteur public dans une certaine mesure et l?hôtellerie dans une moindre mesure. Mais le textile ne le tient plus, ce rôle. Il ne le retrouvera plus dans l?avenir et se contentera de remplacer, génération après génération, l?élite restreinte dont il a besoin, élite qui verra, année après année, monter du ressentiment à son endroit.
Et si vous rêvez toujours d?aventure et êtes candidat ni à la nostalgie ni au ressentiment, je vous conseille de chercher et de trouver très vite autre chose. Peut-être le chemin de cette quête nouvelle à laquelle je vous convie est-il plus intéressant que la destination.
Si nous continuons à rester un pays ne sachant que se mettre à jour «technologiquement», il ne restera dans cinq ans, au textile local qui aura survécu, que les parcours balisés de quelques succès qui suivront à la trace ce qu?a connu précédemment le grand frère Sucre.
Denis Rivet
Publicité
Publicité
Les plus récents