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Les jalons du changement
LE PLUS DUR SERAIT-IL DERRIERE NOUS ? En tout cas, c?est ce que l?on peut souhaiter au terme d?une année vécue laborieusement à plusieurs points de vue. Sur le plan politique, le pays a traversé une période difficile. La transition au sommet de l?Etat a donné lieu à un débat peu glorieux, marqué par une tonalité sectaire et passéiste. Au tableau de bord de l?économie, les indicateurs n?ont pas été brillants non plus. Décidément, le millésime 2003 n?est pas un cru fameux. Le pays pourait cependant retrouver un peu de tonus en 2004. Une embellie s?annonce, même si l?horizon n?est pas totalement dépourvu de nuages.
L?accession de Paul Bérenger au poste de Premier ministre dominera l?actualité politique de l?année. Réalisant que l?événement est chargé d?un potentiel symbolique considérable, l?opposition en fait un thème de campagne permanent. Au départ, le Parti travailliste (PTr) attaque uniquement les orientations économiques du leader du Mouvement militant mauricien (MMM). Il l?accuse de mener une politique favorable au ?grand capital?. Puis, une dérive populiste s?amorce durant la deuxième moitié de l?année. La violence langagière des dirigeants du PTr s?accentue à mesure que la partielle de Piton/Rivière-du-Rempart s?approche. Les allusions à l?ethnique ne sont alors plus voilées. Les épisodes de l?histoire ancienne retraçant les blessures infligées par les colons aux coolies et aux esclaves sont ravivés dans le but d?atteindre Paul Bérenger. L?amalgame est pratiqué allègrement.
Le dessein inavoué du PTr est sans doute de pourrir l?atmosphère à un point tel qu?il lui serait alors devenu possible de saborder l?accord Medpoint. Mais l?opinion publique ne se montre pas disposée à le suivre dans cette voie. Déjà, lors du rassemblement organisé le 1er mai, les Mauriciens le font comprendre. Ils n?ont pas l?intention de répondre aux instigations du PTr à descendre dans la rue pour remettre en cause l?avènement programmé de Paul Bérenger. Cette première déception fait d?ailleurs quelques dégats dans les rangs de l?opposition. Elle provoque notamment la démission du député Siddick Chady du PTr. Le départ fracassant de Harish Boodhoo de la plate-forme de l?alliance sociale trouve aussi son origine dans l?incapacité de la coalition d?opposition à mobiliser la rue, comme elle l?entendait, afin de prévenir l?accession de Paul Bérenger au poste de Premier ministre.
Les travaillistes avaient probablement mésestimé le respect des Mauriciens pour le processus démocratique. Une fois que les urnes ont parlé, il est irréaliste de croire que la population puisse consentir à mettre des bâtons dans les roues des institutions afin d?empêcher la marche des évènements.
Quand il prend conscience de ce facteur, l?état-major travailliste change son fusil d?épaule et cible Sir Anerood Jugnauth, l?homme qui a eu l?audace politique de proposer l?accord « infamant » qui a fait de Paul Bérenger le Premier ministre pour deux ans. Avec Sir Anerood comme cible, le PTr espère éveiller plus facilement les passions communales. Même si le tir n?est plus dirigé directement contre Paul Bérenger, l?argumentaire ethnique de l?opposition demeure inchangé. Il est principalement reproché à l?ancien leader du Mouvement socialiste mauricien (MSM) d?avoir trahi « la lutte des ancêtres ».
Pour cristalliser cette nouvelle articulation de leur discours, les travaillistes maintiennent la charge contre Sir Anerood Jugnauth lors de la campagne de décembre. Le départ de ce dernier pour Réduit n?atténue pas la virulence du langage utilisé contre lui. Cette animosité est soulignée avec acuité quand le leader de l?opposition donne pour consigne à ses troupes de boycotter la cérémonie d?intronisation du nouveau président.
En décidant de cibler Sir Anerood, l?opposition mise sur un ressentiment de l?opinion à l?égard de l?ancien Premier ministre. Depuis septembre 2000, une fraction de la population, dont un grand nombre d?électeurs du n°7, reproche à Sir Anerood la distance qu?il a prise de son électorat traditionnel. En attaquant le père, le PTr sait qu?il tient aussi le fils dans sa ligne de tir. Le tour est joué quand Pravind Jugnauth vient aider, malgré lui, ses adversaires résolus à l?affaiblir. Dès que le coup de sifflet de la campagne retentit, il cherche à transformer le combat en un duel avec Navin Ramgoolam. La suite des événements lui donnera tort.
Certes, les rouges disposent d?un ancrage historique considérable dans cette circonscription et le poids du vote protestataire dans une partielle n?est pas négligeable, mais la course n?est jamais courue d?avance. Le paysage politique n?est jamais statique. La campagne tendant à accréditer la thèse que ?Anerood Jugnauth a trahi? aura influencé le scrutin du 21 décembre. Elle pourrait être rééditée lors des élections futures.
La stratégie de communication de l?opposition s?est beaucoup appuyée, au cours de l?année, sur l?émotion et les symboles. La partition du PTr sur le ?grand capital? a marqué les esprits. Le gouvernement sait que la population est méfiante et il doit en tenir compte en élaborant ses mesures budgétaires.
Il n?en demeure pas moins que l?humeur dans le pays, ainsi que la nette victoire du candidat Rajesh Jeetah à la partielle de Piton/Rivière-du-Rempart découle d?un sentiment d?horizons bouchés. Les gouvernants n?ont pas réussi à convaincre la population qu?aux jours difficiles qu?a entrainés le sacrifice exigé ces trois dernières années, succédera un avenir meilleur. Il ne suffit pas à la nouvelle équipe de projeter l?image de bosseurs animés par un esprit de rigueur pour rallier une majorité de l?électorat à sa cause. Il faut encore qu?elle élabore une vision renouvelée du développement économique pour inspirer confiance.
Autant dans le contenu que dans la forme, le discours des dirigeants n?a pas convaincu l?électeur que la politique officielle qui est menée va changer sa vie. Les couches populaires perçoivent un avenir énigmatique à travers les verres de la Tour d?Ebène. En outre, elles se sentent insécurisées quand elles voient autour d?elles les fondations de la zone franche menacées. Les dizaines de milliers d?emplois perdus dans les usines de textile cette année alimentent des peurs que l?opposition capitalise, par ailleurs, avec bonheur.
En l?absence d?un rêve vendu par les dirigeants, l?électeur se polarise sur ses problèmes au quotidien. Ce phénomène était apparent lors du dernier scrutin. Les augmentations de prix du pain maison et du gaz ménager, entre autres, ont provoqué bien plus qu?une irritation passagère. Ces raisons de mécontentement ont déterminé le comportement de beaucoup de Mauriciens et ont poussé divers groupes à exercer une pression sur le gouvernement.
Ce n?est pas parce que le pays a investi massivement dans les infrastructures, les écoles, l?environnement et la cybercité que la population soutiendra automatiquement le gouvernement. Les fruits des investissements consentis ne sont pas encore visibles. En attendant, l?électeur s?impatiente et vit mal la dégradation de sa qualité de vie. Il aurait fallu une bonne dose de pédagogie pour faire accepter les difficultés de la période de « redressement ». Les citoyens ne comprennent pas spontanément les lois de l?économie. Quand ils ne voient pas du concret et du tangible, il faut une bonne communication pour leur faire avaler la pilule des sacrifices. Or, le plus souvent, les dirigeants n?ont pu assurer le marketing de leur propre programme. Il étaient trop occupés à réfuter les accusations de connivence avec « le grand capital ».
La promotion de Paul Bérenger, bien qu?elle incarne le mérite récompensé, n?a pas été l?occasion d?une rupture sérieuse avec le passé. Cette transition en douceur est voulue sans doute par le nouveau Premier ministre, étant donné le contexte sociologique dans lequel elle s?opère. Mais elle oblige Paul Bérenger à composer avec bien des réalités et à tempérer ses ardeurs de réforme. Le timide ménage fait au sein de l?équipe dirigeante en guise de remaniement illustre bien cette image de tolérance et de modération que le leader du MMM veut établir. Il a affirmé qu?il prône le dialogue et la fermeté, mais son approche démontre qu?il s?est beaucoup adouci avec le temps. Sa recherche du consensus perpétuel l?a immunisé contre les radicalismes qui incitent à des changements en profondeur.
Si durant la première partie de son mandat, le gouvernement a passé avec succès l?obstacle de la réforme de l?éducation et de l?industrie sucrière, c?est surtout grâce à l?opiniâtreté de Sir Anerood Jugnauth. Désormais privé de sa collaboration, le Premier ministre aura du mal à imposer les réformes douloureuses et indispensables. Il reste encore à moderniser la fonction publique, à dépoussiérer le système électoral et à réformer les administrations régionales, initiative qui relancera la polémique autour de la « taxe rurale ». Dans chaque cas, la pesanteur des résistances sera difficile à surmonter sans une détermination absolue de réformer, d?autant plus que le prudent Bérenger semble adopter le principe qu?il ne faut pas brusquer les choses sous peine de les bloquer.
Dans le domaine de la lutte contre la fraude et la corruption, nous faisons de petits pas mais nous avançons tout de même. Il y a eu cette année un progrès dans la mesure où le terrain a été défriché et des nouvelles institutions sont passées à l?action. La commission anti-corruption a parfois exercé ses pouvoirs de manière abusive et a été la proie de violentes querelles intestines, mais ses revers ne remettent pas en cause les bienfaits de la nouvelle législation. L?arrestation, pour la première fois dans l?histoire du pays, d?un ministre en fonction, pour faits allégués de corruption a brisé un tabou et fait progresser les mentalités. En revanche, la lenteur des procédures judiciaires engagées à l?encontre des protagonistes de l?affaire Air Mauritius a renforcé la perception d?une certaine clémence envers ceux qui ont des positions sociales importantes.
Parmi les questions intéressantes qui ont surgi dans l?actualité cette année et qui ont retenu l?attention figurent la nécessité de démocratiser l?économie et - sujet connexe ? le souhait d?une plus grande équité dans le mode de recrutement dans les grandes entreprises privées. Ces thèmes feront certainement l?objet de discussions au cours de l?année à venir, car la gouvernance d?entreprise est un sujet à la mode.
Du reste, les capitaines d?industrie ont des raisons de tourner la page 2003 sur une note d?optimisme. L?économie sort de sa convalescence. Les chiffres de la croissance annoncée pour cette année financière ainsi que les bons signaux émis de part et d?autre laissent penser que le taux de chômage baissera.
Les signes de la reprise économique se précisent, les jalons du changement sont posés, le pays ne peut que rebondir.
Il ne suffit pas à la nouvelle équipe de projeter l?image de bosseurs animés par un esprit de rigueur pour rallier une majorité de l?électorat à sa cause. Il faut encore qu?elle élabore une vision renouvelée du développement économique.
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