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Crise de l?Etat démocratique devant la montée des communautarismes
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Crise de l?Etat démocratique devant la montée des communautarismes
J?APPRÉCIE beaucoup les analyses de la société mauricienne de M. Oodiah que je lis régulièrement dans la rubrique ?Opinion? dans l?hebdomadaire l?express-dimanche. Je voudrais cependant réagir contre une de ses opinions dans son dernier commentaire intitulé ?Le vent de tempête? dans la livraison du 23 novembre. Il qualifie le ?malaise créole? de dérive en le mettant sur le même pied que les courants intégristes tel le Hizbullah. Puis il interroge avec pertinence l?attitude de l?Etat devant ce qu?il convient d?appeler la montée des communautarismes.
Je pense que M. Malenn Oodiah connaît mal ce qu?a traversé une bonne partie du monde créole mauricien depuis les années 80. Il s?agissait d?un cri de souffrance d?un peuple qui osait exprimer son mal-être devant une constatation non seulement qu?il est dernier partout dans l?éducation, dans l?économie, dans la politique, mais qu?il est plus nombreux dans les prisons, et les fléaux de la société. Une souffrance refoulée depuis la nuit des temps de l?esclavage a commencé alors à sortir de ses tripes : souffrances devant le dénigrement de sa culture, la non reconnaissance de ses valeurs. Souffrance devant le fatalisme qu?il a lui-même presque intégrée dans sa propre personnalité. L?épisode Kaya a été le détonateur de l?expression violente de ce malaise. Petit à petit, il a commencé à reconnaître les richesses de sa culture et à les mettre en valeur. Aujourd?hui, grâce à ce mouvement, bien de Mauriciens ont fait un bout de chemin sur cette question en reconnaissant la place que le créole tient dans la construction de la société mauricienne.
Recherche d?identité
Il y a certes encore beaucoup à faire pour que la culture créole s?épanouisse et soit totalement reconnue dans son apport à la république. Qualifier le malaise créole de ?dérive? intégriste c?est passer à côté de cette vague de fond identitaire qui ne se veut pas enfermée sur elle-même en dénigrant la culture des autres comme le propose un des aspects de l?intégrisme religieux ou culturel. Le malaise créole que nous avons connu à Maurice fut une recherche et une revendication de l?identité créole par les écoles. Elle n?était pas sectaire au sens d?intolérance envers les autres composantes de la population mauricienne. Je voudrais par la même occasion dire que j?apprécie sa dénonciation de l?ethnopolitique et je livre quelques-unes de mes réflexions sur la question.
Ce qu?il faut reprocher aux politiques c?est, comme le dit Shenaz Patel dans le Week-End du 13 juillet, de ?capturer sous la pression de la surenchère et du chantage ethnoculturel et de se retrouver soumis à des semblants de solutions qui plus que sectorielles, se révèlent carrément sectaires et font allègrement fi de la loi et de l?intérêt commun?. Quelques exemples : dans un pays qui compte 580 habitants au km2 au point que chaque matin, l?automobilisme se trouve coincé dans un bouchon qui s?étire de Phoenix à Port-Louis, pourquoi les gouvernements ont-il tergiversé avec le projet d?un mode de transport en commun sur ce couloir ultra congestionné ? Le poids ethno-culturelo-politique des propriétaires d?autobus ou des gestionnaires de la Companie nationale de Transport ? Les mêmes observations pourraient être faites pour la manière dont a été traité le dossier des marchands de trottoir, des taxis marrons, et des lieux de culte sur le littoral. Nos dirigeants politiques savent très bien que nos trottoirs sont super encombrés et que leur prolifération est injustice envers les commerçants patentés. Ils savent très bien que dans ce pays nous comptons deux lieux de culte au km2 de préférence sur les plages. Ils ont bien commencé une régulation musclée de ces problèmes mais ils ont capitulé sous la pression de la surenchère et du chantage ethno-culturel pour ménager leur capital électoral. Cette déliquescence du leadership de l?Etat ouvre la porte et nourrit le bargaining power des lobbys. Jean Claude Antoine a raison de dire que désormais, ?gouverner, c?est céder?. Ce n?est plus prévoir et prendre des décisions. Dommage, car nos dirigeants ont par ailleurs montré qui ils étaient capables de prendre des décisions courageuses et risquées : certaines mesures budgétaires, les réformes dans l?Education et le secteur sucrier.
Jean Claude de l?Estrac s?interroge avec raison sur le manque de leadership de nos gouvernements et le besoin urgent d?un remaniement des responsabilités dans l?équipe qui dirige le pays (voir les éditoriaux de l?express-dimanche 20 et 27 juillet 2003). Nazim Esoof dans l?express-dimanche 27 juillet, en appelle à des actions prophétiques en s?inspirant des leçons d?ailleurs.
République laïque
Il s?agit d?une crise de la laïcité de notre république. Comment, dans une démocratie républicaine, gérer le bien commun, dans le dialogue avec les intérêts particuliers ?
Voici un texte du philosophe Régis Debray qui nous confirme que ce genre de questionnement touche à un mouvement profond de la pensée contemporaine sur le rôle de l?Etat démocratique par rapport à la montée des libertés individuelles. ?Toute crise de la laïcité est une crise de l?Etat. Il n?y a pas de crise de la laïcité mais de la république. Péguy disait que toute crise de l?enseignement est une crise de civilisation. Qu?est-ce que la laïcité ? Une relation entre la puissance publique et les puissances civiles. Abaisser systématiquement l?Etat provoqué par un effet mécanique, la remontée des puissances civiles, des intérêts particuliers (entreprises, régions, communes, communautés ethniques, religieuses). Comment peut-on d?un côté exalter la fertilité de la société civile et de l?autre se montrer surpris de la remontée des communautarismes ? Si vous voulez rétablir un peu de laïcité, rétablissez un peu d?institutionnalité?.
Sur la place à accorder au religieux dans l?espace public : ?Par définition, le religieux implique l?expression publique de sa foi (cultes, processions, aumôneries, rituels). Il occupe une part de l?espace public, comme association privée et collective, mais ne doit pas être en situation de fixer les normes à l?activité publique. Aucune loi ne peut se prétendre supérieur aux lois de la république. Enlever son voile à l?entrée d?une classe est une marque de respect à l?égard d?un espace qui a ses propres règles de fonctionnement. Quand je pénètre dans une mosquée, bien que non-musulman, j?enlève mes chaussures. Je suis d?accord pour mettre une référence religieuse dans la Constitution européenne mais sous l?angle historique et descriptif et pas normatif. Une Constitution n?est pas une profession de foi? (Interview de Regis Debray par Jean Clause Raspiengeas dans La Croix du 23 juillet 2003).
Jean-Maurice LABOUR
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