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Le sida :nous sommes tous concernés

29 novembre 2003, 20:00

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Dix-huit ans, qu?il est séropositif, mais Gaëtan ne se démonte pas. Pas de remords, pas de burn-out. On naît un jour, on meurt un autre jour. Ainsi va la vie. Et s?il pouvait retourner en arrière? Pourquoi parler de ce qui est impossible ? Gaëtan se refuse à toute valse d?émotions. « Pas la peine d?y penser, ce qui est fait est fait. Je dois deal avec et je n?ai pas peur », dit-il d?un ton sec.

L?interview s?annonce difficile. L?air impassible, Gaëtan est plus intéressé à scruter les gens qui passent. Après tout, on est au Caudan Water-front. Le va et vient incessant de tous ces gens heureux a tout pour vous rendre distrait. Pas question donc de fouiller dans ses souvenirs, de s?interroger sur son passé de mauvais garçon (il l?avouera après). À quoi bon chercher le pourquoi, le comment ? Son discours désoriente.

Pour peu, on le prendrait pour un inconscient. Un cynique qui refuse de mesurer la portée de son drame. Mais le masque tombe au fur et à mesure qu?on discute. Notre homme milite en fait contre l?évidence. Il finit par se livrer, le regard vague. « ça fait mal, ces gens qui passent et qui ont toute la vie devant eux. Moi je ne connaîtrai jamais ça : être assis à prendre un verre avec ma femme et mes enfants. »

Des déchirements intérieurs, il en connaît un rayon, même s?il n?est pas du genre à extérioriser ses émotions. Combien d?aventures a-t-il eues et pendant combien d?années s?est-il drogué ? Les chiffres n?ont plus d?importance.

« Quand mes parents se sont séparés, ma mère est allée vivre en France. Ensuite, elle nous a fait venir, mes frères et moi. J?avais onze ans. En grandissant, j?ai commencé à coucher à gauche et à droite et à me droguer. Un jour, on m?a pris en train de me piquer et on m?a envoyé dans un centre de désintoxication où j?ai appris que j?avais le VIH. » C?est en ces termes que Gaëtan commence le récit de sa vie de séropositif.

La volonté de vivre

En apprenant la nouvelle, il est comme foudroyé.« Monne tine tende dire sida mais zamé mo panne casse la tête. Ou pensé pas ou ça », explique-t-il en passant du français au créole. Mais il ne panique pas. Les médecins là-bas le rassurent, expliquent la situation à sa mère et affirment qu?il peut garder le contrôle sur le virus, qu?il suffit de redoubler de prudence.

Mais comme Gaëtan continue à faire des bêtises, il est expulsé de France après avoir commis plusieurs délits. De retour à Maurice, il fait volte-face. Il est en pleine forme, travaille comme maçon, et cherche ses copines du côté de Grand-Baie. Il se protège toutefois lors des relations sexuelles, précise-t-il. Incognito, il vit sans l?angoisse du sida? jusqu?au jour où il est blessé et doit aller à l?hôpital.

Pour la deuxième fois, les médecins vont prendre des gants pour lui annoncer ce qu?il savait déjà. Les angoisses recommencent à le tourmenter. Il s?interroge sur les limites de la vie, mais les réponses sont complexes. La vie aussi. Commencent alors des bilans de santé au Bouloux Health Centre. Il fait ensuite la connaissance de l?équipe de PILS car le VIH fait désormais partie de son quotidien.

Il rencontre d?autres personnes qui, comme lui, sont en sursis.

Ensemble, ils partagent leurs expériences, leurs CD4 qui montent et qui descendent. N?em-pêche, la volonté de vivre et de continuer est là et elle se renforce au contact de ceux qui le soutiennent. Mais s?il a arrêté de se droguer, il a une autre bataille à livrer.

Comme les méandres psychologiques le perdent de temps en temps, il a découvert une autre porte de sortie : l?alcool. « Cotte inne arrivé là, mo calcilé, mo reste ziste ene morso pou vivre, mo péna aucaine plaisir, donc mo boire ene ti la biere, ene

ti rhum, enne ti whisky quand pression là vini. » Gaëtan sait pertinemment bien que la trithérapie et l?alcool ne font pas vraiment bon ménage et que son horloge biologique doit être impérativement ajustée aux horaires qu?impose la pharmacopée. Mais ce grand pas, il ne l?a pas encore franchi.

Comment le faire quand on n?a pas de boulot, qu?on ne peut plus dormir chez soi, qu?on doit habiter un abri de nuit et errer dans la rue pendant la journée? Comment

y parvenir quand les préjugés envers les séropositifs et les sidéens ont la vie dure? « Quand les gens savent que tu as le VIH, ou ils se sauvent, ou ils restent, mais sont tellement angoissés d?être en face de toi, que ça finit par te stresser. »

Avoir une vie normale

Gaëtan a gravé dans sa mémoire cette scène qui s?est passée à l?hôpital : « Quand les patients ont su que j?étais séropositif, ils ont cessé de partager leurs gâteaux avec moi. Quand zot banne fami vinne visite zot, mo senti koutchou koutchou. Après mo trouve banne dimoune là get moi ». Gaëtan mime leurs gestes : il écarquille les yeux, ouvre la bouche et place tout de suite une main devant la bouche.

Quand il est entre amis, on lui dit : « Eh Gaëtan boire la goule, to conné ki fer toi ». Tout ça le fatigue. « J?ai beau expliquer qu?on n?attrape pas le sida en partageant une boisson mais ils ne comprennent pas. Dimoune là encore en rétard. Peut-être que si j?épouse une journaliste séronégative, ça fera la une des journaux et ça donnerait l?exemple aux autres! Cela leur ferait comprendre qu?on peut être séropositif et avoir une vie normale », lance-t-il en souriant.

Et parmi ses désirs les plus profonds, il y a celui de parler à ce fils qu?il a laissé en France et qui ignore son identité. « Mo ti envie vraiment dire li sorry. » Ne pas mourir dans la solitude et dans le désespoir et surtout ne pas végéter dans la souffrance est une autre de ses préoccupations. « Mo ti pou content

si maladie trappe moi enne sel coup, ki li pas trainé. » Si Gaëtan a accepté qu?on le prenne en photo, c?est parce qu?il voudrait faire, à travers son témoignage, un plaidoyer pour plus de générosité. En enfreignant les tabous qui entourent le sujet, il espère que les gens seront plus sensibles à ceux qui sont atteints du VIH et par la même occasion, peut- être pourra-t-il convaincre les séronégatifs à prendre des précautions car la vie est fragile.

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