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Il y a 250 ans, la mort ignominieuse imposée à Labourdonnais
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Il y a 250 ans, la mort ignominieuse imposée à Labourdonnais
Les amis de l?histoire de Maurice n?ont pas manqué, lundi dernier, d?avoir une pieuse pensée pour Bertrand François Mahé de Labourdonnais, à l?occasion du 250e anniversaire de son décès survenu, le 10 novembre 1753, rue d?Enfer, Paris, dans des circonstances qui ne font guère honneur à la France. Il faut espérer que de nombreuses associations d?amis de Labourdonnais à Maurice, dans l?océan Indien, comme en France et plus particulièrement dans son Saint-Malo natal, se sont organisées pour marquer d?une façon spéciale cette date mémorable entre toutes. Il nous est particulièrement réconfortant d?apprendre que l?Amicale France- Maurice lui rendra hommage, lors d?une cérémonie, prévue pour le jeudi 20 novembre 2003, à la Mairie du VIIe arrondissement à Paris. Un bon point au crédit de Louis-Réné Dalais et de ses amis, faisant ainsi preuve d?une gratitude exemplaire.
A son tour, la chronique historique du supplément culturel du lundi de l?express tient à rendre hommage à celui que d?aucuns considèrent comme le véritable fondateur de l?île Maurice. Ce 250e anniversaire nous fournit l?occasion de nous souvenir plus spécialement des conditions particulièrement déplorables des dernières années de sa vie terrestre. Nous accompagnerons donc Labourdonnais dans son retour anticipé en France, son arrestation à bord d?un navire hollandais, son séjour forcé à Londres parmi ses adversaires de longue date mais qui multiplient les gestes de bienveillance à son égard, son emprisonnement à la Bastille dans les mois suivants son arrivée à Paris, ses deux années au secret, son procès et son acquittement. Nos guides seront Philippe Haudrère et Jacky Ryckebush, auteurs de deux biographies de Labourdonnais, pour le compte des Editions Desjonquères, Paris (1992) et du Centre de recherches indocéaniques de Sainte-Clotilde, Ile de la Réunion (1989). Faute de place, nous ne nous attarderons pas sur l?affaire de Madras (voir à ce sujet l?article de France Staub dans La Gazette des Iles, No 27, juin 1990) affaire qui constitue pourtant la base des principales accusations portées contre Labourdonnais.
France Staub explique clairement, dans cet article, combien les différents accès de paludisme dont il était souvent sujet ne lui ont pas toujours permis de remplir les tâches, qu?il s?était assignées, avec toute la lucidité voulue.
La prise de Madras aux Anglais par Labourdonnais, en septembre 1746, ne lui apportera que déboires et déceptions. Elle sera notamment compromise par des décisions politiques prises à Paris. Ses bénéfices seront sacrifiés pour tenter de compenser les méfaits des revers français en Europe et en Amérique du Nord. Labourdonnais servit commodément de bouc émissaire aux gabegies coloniales et militaires dues à des stratégies inappropriées du gouvernement français de l?époque.
Quand Labourdonnais rentre à l?Ile de France le 10 décembre 1746, il y trouve son successeur, Pierre Félix Barthélemy David, chargé entre autres d?enquêter sur sa gestion. Ce dernier ne découvre rien pouvant justifier la moindre sanction bien que Labourdonnais n?ait pas manqué de s?y faire beaucoup d?ennemis en raison de sa manière expéditive de passer à l?action. David lui confie même le commandement de six vaisseaux appareillant pour la France en février 1747. Labourdonnais arrive à la Martinique où il doit attendre la formation d?un convoi pour rentrer en France. Il choisit de précéder ce dernier en prenant place, dans l?île hollandaise de Saint-Eustache, à bord d?un navire neutre, un bateau de ce pays. Les Anglais contraignent toutefois ce navire hollandais à faire escale à Falmouth le 2 janvier 1748. Labourdonnais est reconnu, arrêté comme prisonnier de guerre, transféré à Londres le 20 janvier 1748, et tenu au secret pendant quatre journées. La surveillance ne dure guère et Labourdonnais est libre d?aller et venir à sa guise à condition de ne pas quitter la capitale anglaise. Il est même reçu à la cour d?Angleterre, y compris par le prince de Galles. Le père du futur George III le présente comme ? l?homme qui a tant fait souffrir l?Angleterre?. A Labourdonnais qui craint qu?on le prenne en horreur, il réplique : ?Ne craignez rien, on ne peut qu?estimer un sujet qui sert si bien son roi et qui fait la guerre en ennemi humain et généreux.? Mais ?nul n?est prophète dans son pays?. Il suffit qu?à l?étranger on vous estime pour devenir suspect aux yeux de vos compatriotes. Labourdonnais fait fi des mises en garde de ses rares amis en France et multiplie les démarches pour rentrer se justifier à Paris mais aussi pour présenter les projets qu?il prépare de longue date. Londres se contente de sa parole d?honneur qu?il ne reprendra jamais les armes contre le Royaume Uni et lui rend sa pleine liberté.
Il arrive à Paris le 25 février 1748. Il reçoit au départ un accueil cordial. Il met de l?ordre dans ses affaires en France. Il achète le château du Piple, près de Boissy Saint-Léger, à 14 km au sud-est de Paris. Il loue un maison rue d?Enfer à Paris, dans la paroisse de Saint-Jacques du Haut-Pas, où il installe sa bibliothèque, comprenant environ 300 volumes (principalement des ouvrages de marine, des livres scientifiques, des livres de voyages). Ses meubles et vaisselles venant de Chine font sensation mais excitent sans doute de nouvelles jalousies. Il nous est toujours difficile de pardonner à ceux qui nous sont naturellement supérieurs en toutes choses.
Il reprend certaines affaires restées en suspens. Il est ainsi question d?une société qu?il crée avec un négociant français à Lisbonne. Il réclame même le solde de son compte à la Compagnie des Indes et une importante somme à M. Duvelaer, directeur de la Compagnie des Indes, mais aussi son mandataire principal à Paris. Il ne prête guère attention aux menées des amis de Dupleix, protégés par Madame de Pompadour. Ils dénoncent en haut lieu les ?malversations? de Labourdonnais aux Mascareignes et à Madras. Ils ont la partie d?autant plus facile que les frères Orry ne sont plus là pour le défendre. Labourdonnais passe pour avoir beaucoup de biens. Difficile dans ce cas de paraître aussi innocent qu?il le prétend.
Le 1er mai 1748, on lui remet la lettre de cachet ordonnant son emprisonnement à la Bastille et la mise sous scellés de ses papiers. Les consignes royales sont qu?il soit mis au secret et ne puisse communiquer avec personne. Dupleix aidant, on l?accuse d?avoir outragé le roi et ses ministres et d?avoir méprisé la Compagnie. Il faut faire un exemple éclatant et il faut une bonne victime expiatoire.
Une commission de 11 conseillers du roi est désignée pour instruire et juger son procès. On lui adjoint le 15 mai 1748 son aide de camp, Guillaume de Barville, et le capitaine Jacques Thérouart de la Gatinais.
Mme de Labourdonnais arrive à son tour à Paris, à la fin de juin 1748. Elle organise sa défense avec une grande efficacité. Elle publie un mémoire sur la prise de Madras, mémoire rédigé par son mari à son retour à l?Ile de France. Elle réclame qu?on lui donne les moyens de se défendre des accusations portées contre lui. Il reçoit enfin du papier à écrire et peut commencer à préparer sa défense.
Un an plus tard, Mme de Labourdonnais publie un autre document et réclame de nouveau qu?un conseil soit accordé à son mari. Cette autorisation est enfin accordée, le 5 mai 1750. Labourdonnais s?assure alors des services de l?avocat Pierre de Gennes. Ce dernier suggère les arguments juridiques les plus appropriés et supprime du Mémoire les détails inutiles, les erreurs grammaticales et syntaxiques et les envolées agressives inopportunes. Mme de Labourdonnais est enfin autorisée à rendre visite à son époux.
Philippe Haudrère explique la longue détention de Labourdonnais par la durée de l?instruction. Son interrogatoire dure de mars à juin 1748. La commission d?instruction veut entendre 300 témoins dont plusieurs en mission à l?étranger.
En faveur de Labourdonnais
Pierre de Gennes dépose alors le Mémoire justificatif au greffe. Il s?agit d?un document de plus de 500 pages, divisé en deux parties : une autobiographie et la réponse aux trois questions suivantes : (i) le chef d?escadre avait-il le droit d?accorder aux Anglais une capitulation ? (ii) Labourdonnais pouvait-il négocier un traité de rançon ? (iii) s?est-il arrangé avec les Anglais pour s?emparer d?une partie des richesses de Madras ? Le mémoire répond positivement aux deux premières accusations. Il établit les contradictions et les partialités dans les témoignages soutenant la troisième accusation portée contre lui. Le Mémoire justificatif est aussi imprimé et mis en vente. Il retourne l?opinion publique en faveur de Labourdonnais. On commence à le couvrir d?éloges même devant Louis XV et la Pompadour.
Les amis de Dupleix ne désarment pas pour autant et fabriquent trois libellés contre Labourdonnais qui les réfute sur le champ.
Le 3 février 1751, autre date mémorable entre toutes, les commissaires rendent leur arrêt : ?Nous déchargeons Labourdonnais et Guillaume César de Barville de l?accusation portée contre eux.? La libération de Labourdonnais, deux jours plus tard, est l?occasion d?une manifestation populaire à laquelle se joignent bon nombre de nobles ayant leurs entrées à Versailles.
Labourdonnais est libre mais sa santé est irrémédiablement altérée par les rigueurs de l?emprisonnement. Dès son embastillement, il menace d?apoplexie et souffre de nouvelles atteintes de scorbut. C?est un homme psychologiquement brisé qui sort de la Bastille. Il est aussi très éprouvé par la mort, le 17 juillet 1749 à Lorient, de son frère, Jacque-César Mahé de La Villebague, des suites d?un retour forcé en France dans des conditions psychologiques et matérielles particulièrement éprouvantes. Labourdonnais ne peut plus assurer une activité soutenue. Il doit rester alité à longueur de journée. Le 8 novembre 1753, il dicte son testament à ses notaires. Il meurt deux jours plus tard à l?âge de 54 ans. Il laisse une fortune estimée à 2 700 000 livres. Mais les biens fonciers sont bien moins nombreux que les valeurs aux rendements élévés mais aléatoires. Cette fortune repose sur le sens des affaires de Labourdonnais. Tout est donc remis en question avec sa disparition. Mme de Labourdonnais accusera, mais sans preuves acceptables, le secrétaire Devaux d?avoir détourné 700 000 livres. En 1767, à la majorité du benjamin de la famille, la fortune ne s?élève plus qu?à 865 000 livres, soit une diminution des deux tiers.
La France de Louis XV et de la marquise de Pompadour ne méritait d?avoir à son service un serviteur de la trempe de Bertrand François Mahé de Labourdonnais. Puisse l?Histoire lui réserver à jamais la place qu?il doit occuper dans le c?ur des Justes.
Nous accompagnerons Labourdonnais dans son retour anticipé en France, son arrestation à bord d'un navire hollandais, son séjour forcé à Londres parmi ses adversaires de longue date mais qui multiplient les gestes de bienveillance à son égard, son emprisonnement à la Bastille, ses deux années au secret,son procès et son acquittement.
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