Publicité

?Il ne faut pas minimiser l?importance de la négritude??

16 novembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Peut-on parler d?une présence de la littérature africaine ?

Je commencerai par un relevé statistique de cette production littéraire. La revue Notre Librairie (n°94-1988) avait recensé plus de 2 500 titres, rien que pour l?Afrique sub-saha-rienne. Le n°129 (janvier 1997) de la même revue, annonce 1 500 nouveaux titres de littérature d?Afrique noire. La toute récente (n°147, mars 2002), qui constitue un véritable hommage à l?ex-poète-président sénégalais, Léopold Sedar Senghor, recense 1 250 titres supplémentaires, rien que pour la période 1997-2001.

Ces statistiques ne couvrent que l?espace francophone africain. Il ne faut pas pour autant oublier la présence d?une littérature anglophone (au Nigeria et au Kenya, par exemple) avec Chinua Achebe ou Wole Soyinka, sans oublier les littératures lusophone ou portugaise (au mozambique par exemple), et enfin la littérature sud-africaine, écrite majoritairement en anglais et en afrikaans, fortement axée sur le thème de l?apartheid ou de la discrimination raciale.

Il faut aussi mentionner l?existence d?une littérature orale méconnue, inconnue même, parce que non traduite, et dont parle Alain Richard, chercheur au Centre national de la recherche scientifique français, dans son ouvrage Des langues aux livres.

Comment situer la véritable émergence de cette littérature africaine francophone ?>

Pour Senghor, ?Tout le roman nègre procède de René Maran.? Ecrivain martiniquais, auteur de Batouala, prix Goncourt 1921, et dont la préface, un réquisitoire contre le système colonial en Afrique, fit l?effet d?une véritable bombe politico-littéraire dans la bourgeoisie coloniale française de l?époque. Maran paya chèrement son audace, car le lendemain il fut congédié de son poste d?administrateur de l?Oubangui-Chari au Congo, pour avoir voulu s?insurger contre l?ordre établi.

Il ne faut pas minimiser l?importance de la négritude, qui a été l?élément propulseur de cette littérature. Tout remonte à Léopold Sedar Senghor. Le Fondateur Senghor, et le Martiniquais Césaire, qui se signale par un texte fondateur, Cahier d?un retour au pays natal), de même que le Guyanais Gontran Damas fondent deux importantes revues ou manifestes qui constituent également les éléments propulseurs de cette littérature : le manifeste antillais Légitime Défense (1932), et L?Etudiant noir (1934). Le premier met l?accent sur le combat politique et l?autre sur la primauté du combat culturel. Les idées maîtresses seront la critique du système colonial et la défense de la personnalité et des valeurs nègres, bafouées par l?Occident, même durant le siècle des Lumières. Et dont s?inspireront de nombreux romanciers africains.

Senghor illustre sa négritude par des recueils poétiques : Chants d?Ombre (1946) et Hosties Noires (1947). Et aussi par des écrits théoriques : Liberté I, II et III.

Quid du roman ? Quels en sont les temps forts ?

L?émergence du roman africain engagé remonte aux années 30. Les pionniers sont, à titre d?exemple : Paul Hazoumé avec Doguicimi (1930), roman historique qui évoque les vertus du monde traditionnel africain avant la colonisation ou encore la mère patrie. Après la deuxième guerre mondiale, on voit des romans qui s?inscrivent dans la lutte anticoloniale, le conflit des cultures, les heurs et malheurs d?une rencontre Afrique-Occident. 1953 voit la parution de L?Enfant noir de Camara Laye, classique de la littérature; 1954 : Ville cruelle de Mongo Beti, 1956 : Le pauvre Christ de Bomba; 1961 : L?Aventure ambiguë, de Cheikh Hamidou Kane?

Que se passe-t-il après l?obtention des indépendances africaines ?

On voit Les soleils des indépendances (1970), de Ahmadou Kourouma de Côte-d?Ivoire, Le devoir de violence (1968) de Yambo Ouologuem du Mali. Le regard n?est plus tourné vers l?Europe et le colonisateur, mais sur l?Afrique et les Africains eux-mêmes; sur les nouveaux régimes en place, le parti unique, par exemple ou le néo-colonialisme. Ils mettent en exergue les frustrations, les désillusions, issues de l?indépendance. On s?attendait aux monts et merveilles ! Sans être afro-pessimiste, l?Afrique a aussi été marquée par la dictature, le régime militaire, les génocides, les guerres fratricides, le cannibalisme.

Est-ce que les romanciers se sont préoccupés de ces problèmes ?

Nous sommes en 1979. C?est l?émergence d?un nouveau cri, d?une nouvelle littérature sur le plan du fond et de la forme. Cette nouvelle génération d?écrivains aura pour chefs de file deux écrivains majeurs dont les ?uvres constituent un tournant par rapport à la production romanesque précédente. Ils sont : Sony Labou Tansi (Congo), avec La vie et demie (1979) et Thierno Monenembo (Guinée), avec Les crapauds brousse (1979), Ce sont des romans de contestation, c?est une littérature féroce et vitriolique, qui en dit long sur la situation chaotique qui règne dans certains Etats africains. Un critique a dit que ?de lire La vie et demie, l?on pourrait avoir l?impression de visiter une boucherie.? Ce roman s?ouvre sur une scène d?exécution des plus traumatisantes, qui dépasse l?imagination.

Il faudrait signaler l?émergence et la présence d?une littérature féminine, appelée à s?affirmer davantage et dont les chefs de fil sont : Mariana Bâ (Sénégal) pour son roman Une si longue lettre (1979), et Werewere Liking (Cameroun), auteur d?un chant-roman, intitulé Elle sera de jaspe et de corail (1984). Pour faire le point sur cette littérature africaine francophone, il faudrait consulter le n° 146 de la revue Notre Librairie, octobre-décembre 2001, consacré à la nouvelle génération d?écrivains francophones de l?Afrique, de la Caraïbe et de l?océan Indien.?


?Il faut aussi mentionner l?existence d?une littérature orale méconnue, inconnue même, parce que non traduite, et dont parle Alain Richard, chercheur au Centre national de la recherche scientifique français, dans son ouvrage ?Des langues aux livres?.?

Propos recueillis par Jeanne GERVAL-AROUFF

Publicité