Publicité
Jaffna craint une reprise des combats
Par
Partager cet article
Jaffna craint une reprise des combats
Sur la péninsule de Jaffna, la terre et l?eau se confondent. C?est un pays de pêcheurs. De rizières. De flaques boueuses où s?ébrouent des chiens errants et pacifiques. De fleurs écloses en toutes saisons. La nature y est généreuse et l?on pourrait se croire au paradis. Sauf qu?à Jaffna, il y a eu la guerre.
Les combats féroces qui ont opposé pendant plus de vingt ans les guérilleros tamouls à l?armée sri lankaise y ont laissé de profondes cicatrices. Sur le terrain et dans les âmes : maisons éventrées; palmiers décapités; familles amputées par la mort ou par l?émigration forcée (entre 500 000 et 600 000 Tamouls sri lankais sont partis à cause de la guerre, la plupart à l?étranger). La marine de guerre a souvent tiré sur les pêcheurs sortis en mer pendant la nuit. L?océan rendait leurs corps des semaines plus tard. Le centre de Jaffna porte encore les traces des bombardements. Les champs sont minés. 300 000 engins truffent toujours les sols, y compris ceux des terres arables.
La signature du cessez-le-feu entre les rebelles séparatistes des Tigres de libération de l?Eelam tamoul (LTTE) et le gouvernement de Colombo, en février 2002, avait apporté un peu d?espoir sur cette terre située au nord du Sri Lanka, à plus de 500 kilomètres de Colombo. Lorsque le 4 novembre, s?est répandue la rumeur d?une crise politique entre la présidente Chandrika Kumaratunga et le premier ministre, Ranil Wickramasinghe, l?angoisse a refait surface.
«Rien de plus normal, la situation est encore très fragile», explique Mgr Thomas Sandranayagan, l?évêque de Jaffna. Ponmacar Rajeswaran, du Conseil des ONG, renchérit : «Des tensions subsistent, les gens ont peur que le cessez-le-feu ne dure pas. Ils comptent les jours. Quand ils ont entendu parler de la crise entre la présidente et le premier ministre, ils ont eu le vieux réflexe de faire des provisions, de se barricader.» Elle ajoute : «Nous vivons dans une prison ouverte, entourés de gravats. L?armée sri lankaise est encore là, nous sommes encerclés.» Près de 40 000 soldats surveillent les 600 000 habitants qui peuplent la péninsule, dit-elle. L?un de ses collègues affirme qu?«un tiers des terres sont occupées par l?armée. Ce sont des terrains privés dont les gens ont été expulsés».
Bref, parce que les querelles politiques à Colombo risquent de mettre la paix en danger, on ne voit plus que le mauvais côté des choses à Jaffna. Et pourtant. En moins de deux ans, la péninsule a réappris à vivre. «La reconstruction se fait lentement, sur une base privée, les gens investissent leurs économies pour retaper les maisons endommagées, explique Mgr Thomas Sandranayagan, l?évêque de Jaffna. Le LTTE et les ONG ont commencé à déminer. Certaines infrastructures ont été améliorées, notamment les routes et l?électricité. Il y aussi davantage d?écoles.»
Nombre de Tamouls qui avaient choisi l?exil reviennent. Ils ont de l?argent, et commerçants et entrepreneurs se frottent les mains. Pour eux, les affaires marchent bien. «Je vends jusqu?à 30 téléviseurs par mois, et plus de 100 chaînes hi-fi», se réjouit le propriétaire d?un magasin du centre de Jaffna. Les cybercafés fleurissent, bureaux et chambres d?hôtes ont désormais l?air conditionné. Les téléphones cellulaires fonctionnent et les voitures ne sont plus aussi pourries qu?il y a un an. «A Jaffna même, les gens ont des économies et ils ont soif de tout ce confort dont ils ont été privés pendant près de vingt ans», affirme Sinnadurai Vignarajah, l?un des responsables locaux de la Bank of Ceylon.
S. S. Sharma s?occupe quant à lui de panser les plaies sociopsychologiques de la guerre. Il coordonne le programme visant à aider tous ceux et celles qui sont encore traumatisés par le conflit sanglant entre le LTTE et l?armée sri lankaise qui a fait plus de 65 000 morts en vingt ans. Ses équipes sillonnent la péninsule. Grâce à ce programme, financé par l?Unicef, les veuves de Savatkaddu, un petit village de pêcheurs situé à une dizaine de kilomètres de Jaffna, sont en train de s?organiser. Elles ont créé une association et peuvent maintenant se débrouiller seules. Elles ont obtenu des crédits pour réhabiliter d?anciens puits, construire des toilettes, des maisons. Elles sont sorties, surtout, de la condition de pestiférées dans laquelle les cantonnait leur condition de veuves.
Mais, aujourd?hui, elles ont peur elles aussi. A cause de la menace qui pèse sur la paix. Il est toujours très difficile de savoir de quel crédit bénéficie exactement le LTTE au sein de la communauté tamoule au Sri Lanka. Certains voient les Tigres comme les défenseurs de la «vertu» et les garants de la sécurité dans les territoires qu?ils administrent, de près ou de loin. «Le LTTE est encore très populaire ici, affirme Ponmacar Rajeswaran. Quand il était en charge des affaires ici (jusqu?en 1996), les jeunes filles pouvaient marcher seules dans la rue jusque très tard le soir, ce n?est plus le cas aujourd?hui.»
Quant à Mgr Sandranayagan, il juge que le LTTE est le seul représentant légitime des Tamouls dans le nord et l?est du Sri Lanka. «Eux seuls ont le droit de parler et de négocier au nom des Tamouls», dit-il. Quand on lui demande si la présidente Kumaratunga a raison de penser que les Tigres ont un dessein caché, celui de créer dans l?île un Etat indépendant, il s?insurge : «Les propositions du LTTE répondent aux aspirations du peuple tamoul. Les gens ne veulent pas d?une sécession, mais ils souhaitent obtenir une large autonomie, avec la possibilité d?administrer leurs propres affaires.»
Marie-France Calle
Publicité
Publicité
Les plus récents