Publicité
L?homme tranquille
Votre relation avec l?opposition de même que les anciennes puissances coloniales semblent être guidées par un certain sens du pardon. Le pardon vous paraît vital si l?Afrique veut tourner les pages sombres de son histoire ?
Vous parlez de pardon, c?est vrai que c?est important. Mais il faut aussi parler de tolérance. Ce sont deux vertus qui nous sont indispensables. La tolérance nous fera tourner les pages sombres de notre histoire comme vous l?avez si bien dit. Le pardon est l?enfant de la tolérance. Mais il ne faut pas qu?elle passe pour de la faiblesse. Il ne faut pas que la tolérance soit mal interprétée?
La nuance serait de dire : pardonner, mais pas oublier ?
C?est exactement cela. Vous savez, pour pardonner, il faut avoir un sens très élevé de la tolérance. Voir les choses avec distance, ne pas y mettre de la haine? C?est dans ce sens que l?on doit regarder.
Votre homologue, Robert Mugabe, au Zimbabwe, n?a pas l?air de voir l?Afrique avec les mêmes yeux que vous?
L?Afrique est un grand continent. Et l?histoire de chacun de ces pays n?est pas pareille. Il ne peut donc y avoir de généralisation. Mais là où le Ghana est aujourd?hui, lorsque je regarde l?histoire de mon pays, et si je veux faire coïncider ma vision d?avenir avec cette histoire, je trouve que la tradition démocratique, la tolérance, sont ce qui conviennent le mieux.
Et vous pensez que ces concepts ne sont pas forcément applicables à toute l?Afrique ?
La démocratie et la tolérance sont des concepts relatifs. Dans chaque situation, il faut adapter les notions. Mais je le redis, il faut bien voir lorsqu?on se montre tolérant et compréhensif que cela ne soit pas interprété comme de la faiblesse. Car alors, tout est remis en cause. Il y a des situations sur le continent qui demandent de la fermeté pour que soit traduit dans les faits l?Etat de droit et la paix civile. Moi, si la loi est bafouée, je suis sans concession.
Nelson Mandela, l?Africain, après Mohandass Gandhi, l?Indien, a montré au monde ce qu?était le pardon? Qu?en pensez-vous ?
A-t-il vraiment pardonné ? Nelson voulait créer une nation en Afrique du Sud. Et il était réaliste et voulait que blancs et noirs apprennent à vivre ensemble. Il avait vécu dans une société où il n?était même pas reconnu comme un être humain à part entière. Il a eu la force de prendre le dessus et il est devenu chef de l?Etat. Mandela a pardonné aux blancs mais en même temps leur a montré et donné une leçon de ce qu?est un homme, de ce que sont l?intelligence et la compassion. Il n?a pas pardonné juste pour le plaisir de pardonner. Il a donné un enseignement. Le pardon n?est qu?un outil qui doit nous permettre d?avancer. Le pardon tout seul n?a pas grand sens.
L?ancien Premier ministre français, Michel Rocard, écrivait dans une tribune que l?Afrique, avant la colonisation, avait connu deux siècles de paix et de prospérité? Cette affirmation remet en question beaucoup de choses?
La colonisation elle-même n?était pas pareille selon qu?elle fut anglaise, française, belge ou portugaise. L?Afrique avait ses empires, ses royaumes et chacun avait sa manière de fonctionner. Mais étaient-ils en paix ? Ne pas être en guerre ne veut pas forcément dire être en paix? Regardez le Ghana. Nous sommes un relativement petit pays avec d?innombrables tribus, de royaumes. Dans les tribus, il y avait la paix, mais entre elles mêmes, avant la colonisation, je ne suis pas sûr que c?était très calme.
Quand on entend parler de tribus, de royaumes et que l?on observe, de loin, le continent africain, on peut se demander si la démocratie version occidentale est applicable en Afrique?
Je n?aimerais pas que nous continuions, dans cette conversation, à utiliser le terme Afrique. Cela ne veut rien dire. Chaque pays est un pays différent, avec des réalités différentes. Je ne parlerai donc que du Ghana. Dans l?histoire de nos tribus, vous verrez que les chefs avaient un sens très dévéloppé de la notion de l?individualité, de son développement, de sa liberté. Les coutumes et traditions de toutes les tribus montrent des systèmes de fonctionnement qui ressemblent au fonctionnement de la démocratie telle que l?entendaient les Grecs. Il y avait des royaumes où les rois ont été renversés pour avoir abusé de leur pouvoir. C?était déjà la démocratie. La base de la démocratie est la même mais chacun selon ses coutumes peut trouver différentes manières de la mettre en place. La démocratie est et reste essentiellement cette notion du respect et de la protection de l?individu. Mais le monde a évolué vers un concept global de la démocratie et je crois que toutes les nations parlent de la même chose quand elles en parlent.
Toute l?Afrique ne semble pas avoir la même notion de son application?
Cela viendra. La nature, l?homo sapiens est le même partout. Il veut pouvoir parler librement, être respecté. Et cela, tôt ou tard, avec la globalisation, ce sera une réalité sur tout le continent.
Le Ghana a mis en place, sous votre impulsion, un système économique libéral. On a vu, dans certains pays, l?ultra-libéralisme dévoyer complètement la démocratie. Nourrissez-vous cette crainte ?
Non. Le libéralisme, sous surveillance, est et reste un formidable moyen de produire des richesses. Le Ghana, certainement, est devenu un pays avec une économie libérale et je continuerai à travailler dans cette direction. L?économie libérale et une société libre, c?est pour cela que les Ghanéens m?ont élu. Mais tout ce qui est à l?excès est néfaste. L?ultra-libéralisme, par exemple, est un vrai danger pour un pays comme le nôtre. Elle fait fi des lois et engendre le chaos social. Je pense travailler pour le bien-être individuel de l?homme ghanéen et essayer de lui donner les moyens de se rendre heureux.
Comment le président de la République que vous êtes définit-il le bonheur ?
Et vous?
Je vous pose la question?
Non, nous sommes dans une conversation dans le sens africain du terme. Et comme vous posez des questions qui touchent à ce que je suis à l?intérieur, à des choses intimes que les journalistes n?ont pas l?habitude de me demander, j?ai le droit, à mon tour, de vous demander des précisions avant de répondre. Je dirais que le bonheur est un concept tellement fort qu?il en devient abstrait. Le bonheur est une notion intime et éminemment personnelle. Il dépend aussi de votre acquis culturel qui le conditionne. Vous savez, l?homme est le plus compliqué et le plus versatile des êtres vivants. Vous mettez un homme dans un désert, s?il n?est pas mort au bout de quelques jours, il s?adaptera. Et si vous le rencontrez au bout de 20 ans, il vous dira : ?Le désert, c?est ma culture ?.Prenez la même personne, jetez-la au milieu de la forêt africaine, riche en nourriture et en eau, il survit et vous dit dans 20 ans : ?La forêt, c?est ma culture?. La vérité, c?est qu?on s?adapte à tout.
Quittons les concepts et soyons pratique : Qu?est-ce qui vous rendrait heureux ?
La liberté et la justice pour tous les Ghanéens.
Et votre idée à vous du bonheur ?
Je suis Ghanéen. Ce que j?ait dit pour eux s?applique bien sûr pour moi aussi.
Ali Mazeri, un universitaire ghanéen, dit qu?avec vous, le Ghana est entré dans un univers d?intelligent common sense C?est quoi le bon sens pour un homme d?état?
Le bon sens, c?est le pragmatisme. C?est une notion que j?ai sans doute fait mienne quand j?étudiais à Oxford. Le peuple m?a élu pour gouverner le pays. Avoir du bon sens, c?est tout mettre en oeuvre pour lui permettre de s?épanouir. J?ai été élu sur certaines idées fortes : Rule of law, démocratie, relance de l?économie, respect de l?individu. Le bon sens, c?est de réaliser ce que j?ai promis. Mais je veux avancer avec les Ghanéens. Et on n?obtient pas l?adhésion d?un peuple avec le dogmatisme. Le peuple doit sentir qu?il est aimé, écouté.
Quand on arrive au Ghana, une observation s?impose : il y a une omniprésence de la religion et curieusement, cela ne cause pas de tension, comment expliquez-vous cela?
C?est vrai que les religions, à travers le monde, ne sont certainement pas des causes de paix. Mais si vous regardez l?histoire du monde, les religions ont aussi été un facteur d?ouverture sur le monde pour les peuples. La religion, historiquement, a encouragé l?éducation. Mais comme vous dites, toute chose a ses bons côtés comme ses mauvais. Le fondamentalisme et le fanatisme sont les versants sombres des religions. Pour en revenir au Ghana, je crois que nous avons pu prendre le meilleur des religions. Ce n?est pas le cas pour tous les pays où les hommes de religion n?acceptent pas que l?autre voie le moindre problème avec d?autres yeux, d?autres croyances. Nous avons eu, au Ghana, une population qui a choisi une voie médiane. D?abord il y a eu beaucoup de mariages inter- religieux. Ce qui a, d?une certaine manière, éloigné la tentation du fondamentalisme.
Je crois que le peuple ghanéen est un peuple modéré.
Peut-on savoir les raisons qui vous ont motivé pour faire un voyage officiel à Maurice. Est-ce l?attirance de ce peuple multiracial ?
Je vais vous le dire. Vous me parliez tout à l?heure de la notion de bonheur. Ce pays que je ne connaissais pas était pour moi une certaine représentation du bonheur. Mais il y a aussi ce succès économique qui, même vu de loin, impressionne. J?ai rencontré un Mauricien qui m?a expliqué le potentiel de partage économique possible entre nos deux pays. Quand j?ai rencontré Sir Anerood Jugnauth, je lui ai dit que je souhaitais visiter son pays. Nous avons reçu chez vous un accueil extraordinaire. J?ai été impressionné par l?ambiance qui règne dans votre pays. Les gens semblent travailleurs. Je voudrais développer encore plus loin notre partenariat. Nous avons des terres à offrir : à l?industrie sucrière par exemple. Nous avons un grand chemin à faire ensemble. Je le crois vraiment.
Publicité
Publicité
Les plus récents