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Qian Xuesen, le ?père? du programme spatial chinois
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Qian Xuesen, le ?père? du programme spatial chinois
Quelle ironie de l?Histoire ! Quelle revanche même ! L?homme qui a bâti le programme spatial chinois est un banni de l?Amérique, cette même Amérique qui s?inquiète aujourd?hui de l?essor de l?empire du Milieu. Agé de 92 ans, Qian Xuesen est un monument de la République populaire, croulant sous les honneurs. Mais il aurait pu ne rester qu?un éminent scientifique au service de l?aérospatiale américaine.
S?il avait pu, de sa Californie d?adoption, poursuivre ses recherches sur le missile Titan 2, la Chine communiste ne l?aurait pas récupéré et n?en serait sûrement pas là aujourd?hui. Qian Xuesen serait-il la plus grossière erreur que le maccarthysme ait commise ? Né à Hangzhou (Est) en 1911, l?année de la chute de la dynastie mandchoue, Qian Xuesen se révèle si brillant étudiant à l?université de Shanghaï qu?il obtient sans mal, en 1935, une bourse pour se parfaire aux Etats-Unis.
Son parcours s?annonce exceptionnel. Maîtrise au Massachusetts Institute of Technology (MIT) puis doctorat au California Institute of Technology (Caltech), où il est couvé par le ?père de l?âge supersonique?, Theodor von Karman : Qian s?impose très vite comme un pionnier de l?aérodynamique supersonique. Avec une bande de copains étudiants, il faisait même partie d?un ?escadron suicidaire? testant des fusées bricolées dans un canyon non loin de Pasadena.
Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, l?armée américaine s?intéresse de très près à son expertise. Il est enrôlé dans l?US Air Force avec le grade de colonel. En 1945, il fera partie de la mission secrète (le ?projet Lusty?) qui, dans les décombres de l?Allemagne défaite, tente de reconstituer le puzzle du programme de missiles nazi.
Scène surréelle : c?est Qian, un Chinois de l?US Air Force, qui interroge en Bavière Wernher von Braun, le concepteur de la fusée allemande V-2 et futur inspirateur d?Apollo. De retour aux Etats-Unis, Qian rédige un rapport de 800 pages qui deviendra la bible du programme aérospatial américain de l?après-guerre. A cet instant où Qian aide l?Amérique à récupérer von Braun, se doute-t-il qu?il sera conduit, lui aussi, à changer de camp dix ans plus tard ? Alors qu?il est un expert acclamé ? plus jeune professeur au MIT ! ?, le déshonneur le frappe en 1950. En pleine vague maccarthyste, le FBI l?accuse d?accointances communistes. Le dossier est bien mince.
Qian a certes fréquenté, à la fin des années 1930, les fêtes d?intellectuels progressistes de Pasadena, où il jouait de la flûte, probablement aux côtés de membres du Parti communiste américain, mais un crypto-militantisme n?a jamais été formellement prouvé. Le FBI n?en démordra pas, et aucun élément à décharge ? son beau-père est un conseiller militaire de Tchang Kaï-chek ? ne détournera les exécutants de McCarthy de la conviction de tenir là un espion rouge. Brièvement arrêté, Qian passera cinq ans en résidence surveillée avant d?être autorisé, en 1955, à rentrer en Chine. Il est échangé contre des pilotes américains capturés durant la guerre de Corée.
Espion ou pas, le destin de Qian est dès lors tout tracé : il met sa science au service de la Chine rouge, qui l?accueille à bras ouverts. Il fonde l?Institut mécanique de Pékin avec des bouts de ficelle. Le programme chinois spatial et de missiles lui doit tout.
Qian devient une légende vivante. Mais alors que la Chine s?ouvre au monde, lui ne veut plus entendre parler de l?Amérique, cette Amérique qui a humilié le golden boy de l?aéronautique qu?il fut naguère. Dans une vie antérieure où il crut très fort au ?rêve américain?.
Frédéric Bobin
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