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De l?école des champs à celle des diplômes
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De l?école des champs à celle des diplômes
«J?ai été à l?école dans une prison ! » C?est ainsi que Ramnath Jeetah commence le récit de ses premières années scolaires. Aujourd?hui, manager du collège Basdeo Bissoondoyal de Centre-de-Flacq, premier collège privé à se lancer dans l?enseignement supérieur, il repense avec nostalgie à tout ce qu?il a dû endurer. Mais pourquoi aller à l?école dans une prison ? C?est là que l?on découvre le côté facétieux du bonhomme. « Mais je vous jure ! », répond-il avec un petit sourire malicieux. En fait, il avait fréquenté la Flacq Government School, qui avait été construite sur les ruines d?une ancienne prison. On y enfermait autrefois les esclaves marrons une fois qu?ils avaient été repris ou les récalcitrants de la région.
Ramnath Jeetah est avant tout un battant de la vieille école des frères Bissoondoyal, en particulier Basdeo, auquel il voue une admiration sans bornes. Quand il décide de changer le nom de son collège, Eastern, en Basdeo Bissoondoyal, personne ne s?en étonne. Le Manager de ce prestigieux collège de Flacq est de ceux qui ne renient pour rien au monde leurs origines modestes. « Outre le fait d?avoir étudié dans une "prison", j?ai aussi fréquenté une autre grande école : les champs de canne ! » En effet, Ramnath Jeetah a passé de nombreuses années à couper les cannes. De tous les élèves de sa classe, c?était lui le moins bien loti financièrement. Il décide un jour de demander à son père la permission de prendre des leçons particulières. Une fois sa bienveillante autorisation obtenue, il s?empresse de contacter France Némorin, son enseignant, pour lui annoncer la bonne nouvelle. Grâce à l?aide de ce dernier, il arrive jusqu?au Higher School Certificate et trouve du travail comme professeur au collège Bhujoharry, à Port-Louis.
« Moi qui étais beaucoup plus à l?aise dans les disciplines scientifiques, on m?a demandé d?enseigner l?histoire. Un domaine qui m?était jusqu?ici inconnu. Mais c?était, je crois, le signe du destin. Car cela m?a permis d?élargir mes connaissances, notamment sur le plan politique », raconte-t-il. Et c?est ainsi que Ramnath Jeetah s?intéresse à la politique. Ses gourous sont les frères Sookdeo et Basdeo Bissoondoyal, les deux têtes pensantes de l?Independant Forward Block (IFB), parti au sein duquel Anerood Jugnauth fait ses premières armes avant d?adhérer au Mouvement militant mauricien.
Doté d?une forte personnalité, Ramnath Jeetah gravit assez vite les échelons et dans le cadre d?une alliance entre l?IFB et le Parti travailliste, il est élu en 1967 député de Flacq, devenant dans la foulée ministre de l?Information et de la radiodiffusion. Il faut croire que l?ancêtre de la Mauritius Broadcasting Corporation était déjà un sujet de controverses car moins de deux ans plus tard, Ramnath Jeetah démissionne en tant que ministre responsable de cet organisme et son parti quitte le gouvernement alors mené par Seewoosagur Ramgoolam.
Notre interlocuteur ne dévoilera pas les raisons de ce conflit ? encore secrètes, comme le veut la Constitution. « Vous savez qu?en tant qu?ancien ministre, je n?ai le droit de divulguer certaines informations confidentielles qu?au bout de quarante ans. Beaucoup de choses que vous apprenez aujourd?hui datent des années soixante ! » Est-ce un peu pour cela que Ramnath Jeetah ne semble plus avoir peur de dire les choses crûment, quitte à froisser quelques puissants du moment ?
En tout cas, après le refus du gouvernement d?être représenté à la remise de diplômes de sa première cuvée universitaire, Ramnath Jeetah n?a pas hésité à inviter le fils de celui avec lequel il était en si profond désaccord qu?il a démissionné du Parlement il a quarante ans : Navin Ramgoolam, lui-même. Et celui-ci ne pouvait trouver meilleure plateforme pour dire ce qu?il avait à dire et sans « opposition ». Ramnath Jeetah en est conscient et ne s?en défend pas. « Que voulez-vous que j?y fasse ? Il y a au moins une personnalité du pays qui a daigné répondre positivement à mon invitation, d?autant que c?est un événement très important pour notre établissement. Le premier collège privé d?une région rurale qui organise des cours universitaires, c?est quand même une initiative que les autorités devraient encourager. Mais le gouvernement a décidé de ne pas venir et moi, je n?y peux rien ! »
L?idée était-elle de faire un pied de nez au régime ? Ramnath Jeetah hausse les épaules et nous demande de passer à la question suivante. Nous lui demandons alors si après tout ce qu?il a vécu, après ses coups de gueule et certains gestes, il n?a aucun regret. « Je voulais être médecin. » Ramnath Jeetah marque alors un temps d?arrêt, s?ébroue et lance : « Regardez l?enceinte du collège, regardez le personnel, les élèves et dites-moi si je regrette encore de ne pas être devenu médecin. » Ensuite, il nous regarde droit dans les yeux pour nous permettre de lire dans son regard. On y lit toujours un petit quelque chose, comme une tristesse de n?avoir pas obtenu le titre de docteur. Comme pour s?excuser de n?avoir pas pu nous convaincre, il avoue : « Ce n?était pas la volonté qui manquait, mais ce n?était qu?une question d?argent. Mes parents ne pouvaient pas. Mon plus grand bonheur, c?est de regarder mes enfants qui ont tous réussi dans la vie. Je peux dire qu?ils étaient de bons enfants. Très bon mêmes. Sans cela ils ne seraient pas arrivés là où ils sont et moi non plus. Car si j?avais de "mauvais enfants", je n?aurais sans doute jamais eu le courage de continuer », dit-il.
Et brusquement, il ajoute : « Le succès dont vous parlez, je le dois aussi à tous ceux qui m?ont soutenu à mes débuts, à toutes ces personnes ? toutes communautés confondues ? qui m?ont aidé dans la vie. Il y en a beaucoup, même si je ne peux m?empêcher d?avoir une pensée particulière pour Ibrahim Dawood. Il m?a beaucoup aidé à lancer le collège Eastern. » À ce propos, il évoque avec un petit pincement au c?ur les fois où il avait été contraint de solliciter l?aide de ses amis pour payer les enseignants, sans quoi le collège fermait ses portes.
« Écoutez, je ne pense pas que vous soyez là uniquement pour parler des périodes noires de ma vie et du collège car depuis que vous êtes arrivés, nous n?évoquons que les années les plus difficiles de notre existence ! » Devant notre étonnement, il reprend son allure détendue et sourit. « Je veux dire qu?il y a aussi les bons moments, comme les bons résultats au SC et au HSC, la franchise que nous avons obtenue de l?université de Manchester pour notre nouveau projet et bien d?autres réalisations qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd?hui ! L?éducation est pour moi la porte à toutes les libertés. Je me souviens du jour où j?ai présenté au bonhomme Ramgoolam un projet d?éducation gratuite pour tous. On me traitait alors de fou parce que je n?avais pas tenu compte du manque de moyens du gouvernement. Mais quand le docteur (NDLR : Seewoosagur Ramgoolam) a annoncé quelques mois plus tard, à la veille des élections de 1976, que l?éducation allait être gratuite, je n?en revenais pas ! », raconte-t-il avec un sourire narquois. Il se réjouit de ce qu?il appelle une « juste récompense de ses idées révolutionnaires ».
Outre la Clothing and Design Techno-logy déjà enseignée au niveau supérieur, le collège flacquois compte introduire une dizaine d?autres matières en collaboration avec la Manchester Metropoli-tan University ainsi que d?autres universités indiennes et françaises. Parmi les futures formations, on relève l?ingénierie, l?architecture, l?arpentage, la diplomatie et le sanskrit toutes sanctionnées par une licence (BA). Ramnath Jeetah se dit convaincu que ces secteurs sont très porteurs et qu?il est dans l?intérêt des jeunes Mauriciens d?en profiter : « J?ai toujours été l?un des plus fervents partisans d?une éducation pour tous ! »
Le collège Basdeo Bissoondoyal en chiffres :
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48 ans. C?est l?âge du collège Basdeo Bissoondoyal.
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160 enseignants prennent en charge 3 500 élèves.
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100 salles de classes dont 20 spécialisées.
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90 %. C?est la moyenne de réussites du collège aux examens du SC et du HSC confondus.
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Rs 100 millions. Cette somme représente l?investissement dans le projet universitaire, dont Rs 20 millions pour la première phase. L?enseignement d?une dizaine de matières est prévu.
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