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Lettre ouverte à Paul Bérenger
L?émouvant message de Sir Aneerood, lors de sa démission, exprimant son désir que tous les Mauriciens soient et se sentent égaux, ainsi que l?élan populaire qui a salué votre accession au poste de Premier ministre m?ont donné l?envie d?écrire cette lettre à laquelle je pense depuis des années.
Pendant les Jeux des îles de l?océan Indien, notre peuple s?est senti avant tout mauricien et on a vraiment eu l?impression, pendant quelques semaines, qu?un ouragan bénéfique avait balayé de nos cieux les dissensions racistes, sectaires, communales ou religieuses qui nous déchirent depuis trop longtemps.
Depuis l?indépendance, notre pays a grandi; nos enfants se côtoient librement sur les bancs de l?école et peuvent, Dieu merci, pendant ces années privilégiées, apprendre à se connaître et à s?apprécier, sans penser à la couleur de leur peau ou à leurs origines diverses. Après, il leur est souvent plus difficile d?oublier ces différences car certains en souffrent malheureusement encore, alors que d?autres, à qui cela profite, s?évertuent à les exacerber pour s?assurer qu?elles ne disparaîtront jamais.
Néanmoins, à travers les Jeux des îles, des associations libres et ouvertes telles que le Lions Club ou la Table Ronde, des liens se sont créés entre individus qui ont su dépasser leurs différences ; les nombreux mariages dits ?mixtes? qui ont marqué le dernier quart de siècle sont la preuve irréfutable que l?amour et l?amitié peuvent faire tomber toutes les barrières ? réelles ou psychologiques.
L?histoire de notre peuple est courte mais elle est riche et on ne peut pas la ré-écrire. Comme la plupart des nations, l?Ile Maurice a eu ses moments de gloire et ses moments de honte et on ne doit pas essayer de les oblitérer. Il ne faut pas oublier que ce sont des colons venus d?Europe qui, au départ, ont voulu et ont su développer notre île et, qu?en dépit de tous les excès qu?on pourrait leur reprocher, cela a demandé beaucoup de courage, de sacrifices et de persévérance. On n?a pas le droit non plus de déchirer les pages abominables qui traitent de l?esclavage ni celles qui concernent les sévices subis et les souffrances endurées par les laboureurs venus de l?Inde ou d?Afrique pour cultiver nos terres et les rendre profitables. On doit toujours garder en mémoire, l?image de toutes ces petites «boutiques chinoises» dont la plupart ont disparu mais grâce auxquelles tant de gens ont pu surmonter des fins de mois bien difficiles.
Mais tout cela appartient au passé et il est du devoir de tous nos citoyens, et surtout de nos politiciens, de panser les plaies au lieu d?en rouvrir constamment les cicatrices, pour programmer positivement l?avenir et pour que l?Histoire qui sera enseignée à nos descendants soit plus noble et plus belle que celle que nous connaissons.
Il est malheureux qu?à l?aube du 21ème siècle il y ait encore dans notre Constitution le principe, aujourd?hui totalement dépassé, de distinction entre citoyens d?origines différentes, qui vient ancrer, dans le fondement même de notre législation, la prorogation du communalisme. Cela est encore plus aberrant dans la mesure où un gouvernement qui voudrait, en 2003 «protéger» de manière systématique les intérêts de tous les électeurs appartenant à des supposées « minorités », aurait beaucoup de mal à les identifier. En effet, une analyse approfondie de l?arbre généalogique de chaque famille mauricienne, révèlerait sans aucun doute des métissages compliqués que certains ignorent sûrement et que d?autres s?efforcent encore d?ignorer, mais qui pourraient multiplier ces « minorités » à l?infini. C?est en fait cet étonnant brassage de races qui a fait de nous la nation arc-en-ciel dont nous nous disons si fiers et où couleurs et cultures se confondent sans cesse, tout en gardant leur propre richesse et beauté. Nous devons absolument préserver les langues, les religions et les coutumes qui sont notre patrimoine et où se trouvent nos racines, mais il ne faut en aucun cas permettre que des esprits malveillants puissent puiser dans ces différences et dans les bases mêmes de notre système législatif, matière à nous diviser.
Votre nomination a donné le démenti à ceux qui ont toujours prétendu que ce poste était réservé à une caste particulière de Mauriciens d?origine hindoue et elle est un superbe exemple de démocratie. Sir Anerood a su, malgré de très fortes pressions, dépasser tous les préjugés et oublier ses propres blessures pour tenir son engagement vis-à-vis du peuple mauricien de vous passer le flambeau.
Il serait magnifique aujourd?hui, qu?un Premier ministre, issu d?une famille appartenant à l?une des «communautés minoritaires» que la Constitution visait à «protéger» réussisse à réaliser le dernier v?u de son prédécesseur, quant à l?égalité de tous les citoyens, en faisant, dans ce but, disparaître à jamais de notre Constitution la notion honteuse de «communautés séparées» et ses effets, telle la nomination de «Best Losers» basée sur ce principe désormais rétrograde.
Je suis sincèrement convaincue que notre peuple a mûri et qu?il est peut-être prêt à assumer ce changement fondamental qui ferait de tous les Mauriciens des citoyens véritablement égaux, et de l?Ile Maurice une nation plus solide face aux défis qui l?attendent. Une telle mesure demande, je le sais, beaucoup de courage, mais pour tous ceux qui croient et qui ont toujours cru à l?avènement d?une nation où chaque individu se sentirait avant tout Mauricien, elle serait un merveilleux cadeau.
Très sincèrement je vous dis bonne chance.
par Danielle LAGESSE
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