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Le grand rééquilibrage des monnaies

30 septembre 2003, 20:00

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NOUS VIVONS une période de rapide recomposition des grandes forces économiques mondiales. La semaine précédente, lors de la réunion de l?Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancun, on a assisté à la prise de conscience de leur puissance par les pays du Sud. Le week-end suivant, lors de la réunion du G7 à Dubayy, le 20 septembre, l?enjeu était cette fois monétaire. Comment rééquilibrer les taux de change entre les quatre grandes monnaies mondiales : le dollar, l?euro, le yen japonais et le yuan chinois ? A la clé : la compétitivité relative des grands ensembles, c?est-à-dire des millions d?emplois pour chacun.

Le problème, c?est le dollar. Tous les économistes disent qu?il doit baisser à cause de l?immense déficit extérieur des Etats-Unis (plus de 4 % du PIB). Les Américains consomment trop, importent plus qu?ils n?exportent. Ils vivent au-dessus de leurs moyens, cela ne peut durer indéfi-niment. Il faudra qu?ils se serrent la ceinture et qu?ils remboursent leur dette en vendant des actifs en dollar, qui, alors, faiblira. Les marchés financiers ont, eux, longtemps cru que le problème dollar serait lissé par la croissance revenue. Ils sont maintenant tous convaincus d?une inéluctable baisse. Mais ils hésitent sur le quand ? A quelle vitesse ? Vis-à-vis de quelle autre monnaie ? Les autorités américaines après avoir, elles aussi, négligé le problème monétaire pensent désormais que le dollar doit baisser. Mais pour une autre raison. Elles se moquent du déficit : la meilleure preuve en est que l?équipe Bush a mis en oeuvre un gigantesque plan de relance qui a creusé le déficit dit ?jumeau?, celui du budget fédé-ral : les finances publiques sont passées d?un excédent de 1 % du PIB sous Clinton à un déficit sous Bush qui frôle les 6 % du PIB. Même Jacques Chirac, le champion européen du panier percé, n?en est qu?à 4 %... Les baisses d?impôts accordées par Bush ont soutenu la consommation, donc, aussi, les importations. Mais la stratégie monétaire de l?administration Bush, adoptée il y a un an et demi, était autre : dévaluer le dollar allait améliorer les exportations des firmes américaines et contribuer à la relance.

La reprise est aujourd?hui là. Les Américains peuvent même espérer retrouver une croissance proche de 4 % en 2004, rythme qu?on pensait révolu. Mais George Bush n?est pas pour autant assuré de gagner un deuxième mandat. Les élections ont lieu dans quatorze mois, et les démocrates ont multiplié les critiques sur le thème ?la croissance revient, mais elle est sans emplois?. Et de calculer que les Etats-Unis ont perdu 2,5 millions d?emplois net depuis que M. Bush est aux commandes. La fuite continue, expliquent-ils, elle touche maintenant les postes qualifiés comme les informaticiens : les multinationales préférant faire écrire leurs logiciels en Inde ou en Chine. Un emploi d?informaticien sur dix serait susceptible d?être ainsi délocalisé. Les critiques se focalisent contre l?Asie, et plus spécialement la Chine, nouvel atelier du monde, qui arrose l?Amérique de textile, de jouets, d?électronique et maintenant de logiciels ! Si même les postes qualifiés partent, où sont les jobs de demain ? demandent les démocrates. D?où la nouvelle priorité de la Maison- Blanche d?agir contre la ?désindustrialisation? américaine. Méthode ? Il faut que l?Asie réévalue et que la Chine abandonne sa politique monétaire calée sur le dollar (un change fixe de 8,28 yuans pour 1 dollar). Mais au jeu de la baisse du dollar, les réticences sont grandes. Jusqu?à présent le dollar n?a faibli que vis-à-vis de l?euro et du dollar canadien dans une moindre proportion. La monnaie européenne est remontée d?environ 30 % pour atteindre 1,15 dollar. Autrement dit, seuls les Européens ont ?accepté? de voir l?euro remonter, leurs responsables (ceux de la Banque centrale) estimant qu?une monnaie forte aide à la reprise au risque de voir les exportations ralenties.

Les monnaies asiatiques ont suivi le dollar à la baisse. Si l?Europe devait continuer à porter le fardeau toute seule, l?euro atteindrait entre 1,40 et 2 dollars, a calculé le Cepii (La Lettre du Centre d?études prospectives et d?informations internationales, juillet-août) De tels taux de change seraient dévastateurs pour l?industrie européenne et menaceraient même la cohésion de l?Union, selon le Cepii. Que l?Asie réévalue ? Pour toute la région, il ne s?agit pas seulement d?une affaire de taux, mais d?un changement de paradigme. L?Asie a été, à son profit, le meilleur défenseur du système dollar ces trente dernières années. Elle détient 1 000 milliards de dollars du total des réserves officielles de change mondiales, estimées à 2 500 milliards de dollars.

Cesser d?acheter des dollars serait pour les Japonais comme pour les Chinois renoncer à une très vieille culture de thésaurisation. Ce serait, surtout, remettre en question leur modèle de développement, appuyé sur les exportations industrielles. Cette stratégie mercantiliste qui a si bien réussi aux ?Tigres? successifs de la région : Japon, Thaïlande, etc., et maintenant la Chine. Le G7, qui naguère s?en tenait toujours à vanter ?la stabilité des monnaies?, a appelé à Dubayy à ?davantage de flexibilité? des taux de change. Américains et Européens visaient l?Asie. Mais entre une Amérique qui fait porter aux autres le poids de ses déséquilibres, une Chine qui reste sourde, un Japon qui résiste et des Européens qui estiment avoir déjà fait leur part, les marchés financiers hésitent. Le jeu est dangereux : s?ils s?emballent, ils peuvent provoquer un krach du dollar qui casserait la reprise américaine. S?ils ne pèsent que sur le Japon ou sur l?Europe, ils vont y étouffer le début de regain. Le G7 a précisé qu?il insiste pour ?des ajustements en douceur?. Espérons...

Eric LE BOUCHER © Le MondeDistribué par The New York Times Syndicate

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