Publicité

Le pays d?où je viens

25 septembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

A l?heure où le monde se tourne vers la globalisation, vers des codes universels, quel sens donner à votre recherche sur le pidgin, le créole ou la langue aborigène?

La globalisation a ses avantages et ses désavantages. Une chose est sûre : il y a beaucoup de langues qui sont menacées par les langues majeures comme l?anglais qui est une menace pour l?existence des autres langues indigènes. Ce qui est le cas pour la langue aborigène, par exemple. La perte de la diversité linguistique du monde est une chose grave.

Perdre une langue, c?est perdre plus qu?une langue?

Perdre le langage, c?est perdre une partie de l?accès à la vraie connaissance. C?est perdre une partie du rituel d?un peuple et ses valeurs symboliques Il faudra que les politiques comprennent cela et luttent pour que cette diversité reste. Il n?est

pas trop tard. Même s?il y a beaucoup de langues qui ont disparu. Il faut collecter le maximum d?informations sur les langues pour pouvoir les léguer aux générations à venir. C?est un gros travail. En Irlande par exemple, beaucoup d?actions sont menées pour conserver les langues indigènes.

Plus il y a de langues qui existent, plus on court le risque d?une babélisation du monde...La question vous paraît naïve?

Non, pas du tout, mais alors pas du tout. Ce risque n?existe pas. Le monde serait immensément triste et pauvre culturellement si nous parlions tous la même langue.

Tomber dans l?autre extrême est aussi porteur de risque ?

Oui. Sans doute. Mais la langue c?est aussi l?héritage culturel. La langue transmet la culture. Mais vous avez raison aussi. Il faut dans ce mouvement être prêt à des compromis. Cela s?applique beaucoup aux jeunes nations comme Maurice. Il faut pour se forger une identité, une langue qui regroupe la population. Pour Maurice, le créole est le cas. Mais les autres langues aussi apportent leur contribution. Il faut être prudent quand on parle de ces choses-là. Il faut donner de l?importance à toutes les langues.

Quel regard portez-vous sur la politique linguistique prônée à Maurice, si tant est qu?il y ait une politique ?

Il doit y avoir une approche à plusieurs volets. Nous sommes un pays multiculturel. C?est là le fait de départ. Mais je crois qu?il faut faire une étude précise sur les langues réellement parlées. Par réel, je veux dire : pas sur papier. Il faut une vraie image. Ce n?est que là qu?on pourra prendre une décision éclairée. Et ce document n?existe pas. Concernant le créole, on doit voir tout ça de plus près. Il faut voir plus attentivement les échecs scolaires. Et les vraies raisons. Je ne dis pas qu?il faille mettre uniquement le créole comme médium d?enseignement en primaire. On peut imaginer, par exemple, un programme bilingue. Il faut faire un effort pour que les enfants puissent apprendre dans leur langue maternelle. Mais pour ça, il faut changer les mentalités. Et ça, c?est la politique. Il y a toujours cette réticence à accepter certains faits. Ne pas pouvoir, pour un enfant, utiliser sa langue maternelle pour son premier apprentissage aura des effets néfastes sur son avenir et celui du pays. Il faut pour un enfant une langue maternelle qui est sa base solide sur laquelle il peut s?appuyer pour accéder à d?autres langues et à la connaissance d?une manière générale.

Pouvez-vous définir avec précision ce qu?est une langue maternelle dans une maison mauricienne où l?on parle souvent deux langues?

C?est la langue parlée à la maison et à l?école, la langue avec laquelle l?enfant grandit. Dans un pays comme Maurice, par exemple, vous avez une langue maternelle qui est le créole mais que vous ne retrouvez pas quand vous entrez à la maternelle. Ce sont les déséquilibres hérités de notre système colonial, entre autres. L?enfant ne retrouve pas à l?école la langue qu?il parle à la maison. C?est le premier problème. L?enfant a, dès lors, des difficultés à apprendre et ne pourra pas s?adapter. Je suis certaine de ce que je vous dis. Je suis prête à parier ma tête.

Vous parlez avec passion, de votre métier, de vos recherches. N?avez-vous jamais éprouvé le désir de venir exercer à Maurice?

J?ai commencé mes recherches pour mon doctorat à Maurice. Je voulais aller plus loin et revenir les poursuivre, mais aucun intérêt ne s?est jamais manifesté pour mon travail ici. L?Australie m?a fait appeler pour entreprendre des recherches pour leur université concernant le peuple aborigène. Je suis donc partie? J?ai fait mon travail, j?ai entraîné une équipe de linguistes pour le poursuivre et je suis partie en Allemagne où j?ai mon poste de ?Professor? à l?université de Dusseldorf. J?ai aussi été appelée par le gouvernement des Seychelles pour des recherches que j?ai terminées sur la structure de la grammaire du créole seychellois. Bien sûr, j?aimerais revenir dans mon pays pour poursuivre mes recherches. Pour venir dans un pays, encore plus le sien, il faut s?y sentir au moins accueillie? Mais j?ai d?autres choses à faire dans ma vie. Je suis désolée de dire cela aussi crûment, mais c?est la vérité. Vous me posez la question, je vous réponds. Et puis ici, tout est mélangé à la politique.

C?est tout le blocage autour de la question de la langue créole?

Je le pense. On est même arrivé à persuader certaines personnes que si leurs enfants parlaient créole, ils ne pourraient jamais parler le français ou l?anglais correctement et seraient coupés du reste du monde. Excusez-moi, mais c?est du ?bullshit?! C?est la chose la plus stupide que j?ai jamais entendue. Les gens à Maurice sont quelquefois tellement étriqués dans leur conception des choses? Et puis, il y a des gens qui se prononcent sur toutes sortes de choses dont ils ne connaissent même pas les tenants et les aboutissants. Et puis, une société multiethnique, multiraciale est souvent un peu complexée. Il faudra bien trouver une solution.

Quand on parle du créole, on glisse sans relais à l?identité créole?

Nous avons beaucoup de mal à bien comprendre le mot créole déjà. On se base sur un groupe communautaire de race mélangée. La première fois que le mot créole est apparu, c?est au 19e siècle. C?étaient les gens des colonies mariés à des indigènes. Mais c?est aussi lié à la langue. Mais le créole n?est pas parlé qu?à Maurice. Il est parlé ailleurs. Avec des influences espagnoles, anglaises françaises. Pourtant, c?est toujours le créole. Il y a plus de 10 millions de personnes dans le monde créolophone. Vous voyez donc que ça n?a rien à voir avec une communauté. Et ça c?est une conception qu?on a du mal à faire passer ici. Alors qu?il y a à Maurice un esprit mauricien, une âme mauricienne.

Etes-vous une créole, selon vos critères scientifiques et linguistiques ?

Bien sûr. Comme tous les Mauriciens d?une certaine manière. Tout est une question de perspective. On le voit bien en dehors de Maurice. Etre créole n?est pas une description limitative. Au contraire.

Vous vous sentez concernée parce que l?on appelle le malaise créole depuis une dizaine d?années ?

J?en ai entendu parler, mais je n?ai pas bien suivi. Vous savez, je vois avec une autre perspective dans la mesure où je n?habite pas ici. Mais je ne peux pas dire que cela ne m?intéresse pas. Ce qui m?inquiète quand je viens ici, c?est la progression de ce qu?on appelle le français, mais qui est le français mauricien. On dit à l?enfant: ?mette to chaussure?. Il vaut mieux dire: ?mette to soulié?. Et puis, quand on lui apprend le français, on lui apprendra le vrai français. Ce français a pris de l?ampleur au détriment du créole. Le créole, lui, stagne. Il peut y avoir un danger que le créole disparaisse. Cela s?est vu dans d?autres pays que des langues indigènes disparaissent. Il faut veiller à ce que chacun puisse s?exprimer dans la langue de son choix. Ce problème se pose à toutes les sociétés multilingues.

Une affirmation pleine de cynisme et d?humour veut qu?un bilingue est quelqu?un qui parle mal deux langues?

Totalement faux. Cela dépend d?abord à quel âge on est devenu bilingue. Et puis, il faut savoir que ?vrai bilingue? est une définition purement théorique. Cela n?existe pas. Sur un plan neurolinguistique, qui est ma spécialité, il y a deux approches. La première dit que le cerveau a deux ou plusieurs places pour emmagasiner le langage. Et ces cases ne communiquent pas entre elles. Une peut contenir l?anglais et l?autre le français par exemple. Sans qu?il y ait de problèmes. La deuxième approche dit qu?il y a un grand ?lexicon? et il y a plusieurs routes qui y accèdent. C?est ce qui explique, selon cette théorie, que les gens peuvent passer dans une même phrase d?une langue à l?autre sans problème. Le concept de bilinguisme est mal compris. Il y a de nombreuses années, des chercheurs affirmaient qu?apprendre à parler deux ou plusieurs langues pouvait être néfaste à un enfant.

Aujourd?hui, on affirme le contraire?

On a démontré que cela ouvrait les horizons de l?enfant. Mais il ne faut pas aller trop loin non plus. Tout ce qui est outrancier est dommageable dans ce champ d?activités.

On peut poser la question : les Mauriciens sont-ils donc de vrais bilingues ?

Ils le sont, je crois, d?une certaine manière. Nous avons cette capacité de passer d?une langue à l?autre.Mais mes doutes concernent le niveau de ce bilinguisme. Je ne parle pas de vrai bilinguisme. On voit souvent chez les enfants bilingues qu?ils sont toujours meilleurs dans une langue que l?autre.

Vous parlez cinq langues: Le finlandais, l?anglais, le français, l?espagnol, l?allemand, le créole? Quelle est la langue qui vous procure le plus d?émotions?

(Rires). On ne peut répondre à une telle question. Mais si je dois y répondre, je dirais ma langue maternelle, le créole. Par ailleurs, chaque langue a son contexte pour moi. Je n?ai pas de préférences.

L?image colle à la peau des chercheurs : doux rêveurs coupés du monde? Vous vous sentez concernée?

Pas du tout. Il y a des chercheurs qui répondent à cette description. Pas moi. J?aime la réalité des faits. J?aime y être confrontée. Mon métier n?est pas seulement de passer mon savoir aux étudiants, mais aussi d?apporter ma contribution à la société dans laquelle je vis. J?aime l?idée d?être le lien entre les concepts intellectuels et la vie réelle. Quand j?ai obtenu mon doctorat, l?université m?a demandé d?enseigner. J?ai préféré aller vivre quelques mois dans le bush avec les aborigènes. J?ai vécu une vie très dure avec eux. Sans eau, sans électricité. Quelquefois sans nourriture. Nous étions au coeur de la forêt du Northern Territory australien. Je ne quittais la brousse qu?une fois tous les quatre mois pour aller à Darwin où je pouvais téléphoner pour donner de mes nouvelles à mes parents.

Vous êtes revenue en vacances, cela vous donne-t-il le temps, ou le désir, d?observer la situation sociale mauricienne?

J?entends des choses qui m?inquiètent et d?autres pas. Il y a un développement positif sur le plan économique. Mais une chose me frappe et je veux le dire : je trouve que nous avons perdu le respect des vieux, des aînés. Cette nouvelle génération a l?air d?avoir moins de compassion. Cela me fait un peu peur. Je note un progrès économique, mais je note aussi que les Mauriciens perdent leur innocence et je pose la question : n?est-ce pas un prix trop lourd à payer pour le progrès ?

par Alain Gordon-Gentil

?Ne pas pouvoir, pour un enfant, utiliser sa langue maternelle pour son premier apprentissage aura des effets néfastes sur son avenir et celui du pays. Il faut une langue maternelle qui est sa base solide sur laquelle il peut s?appuyer pour accéder à d?autres langues et à la connaissance d?une manière générale?.

Publicité