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Les enfants perdus de Manille

19 septembre 2003, 20:00

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Telle une nichée de chiots, ils attendent que la pluie cesse sous un baldaquin de pierre. Sur le matelas défoncé installé sur la tombe d'un certain Carlos H. Bautista, mort en 2001, deux gamins somnolent tête-bêche tandis que les trois autres, dont une fille en pyjama jaune, absorbée à se nettoyer les ongles, sont assis, silencieux, le regard perdu au-delà du rideau de pluie. Le plus âgé des garçons doit avoir 14 ans, les plus jeunes 6 ou 7. Leurs hardes puent l'odeur acide du solvant avec lequel ils se «défoncent». A côté de la fille, est posé un ours en peluche aussi crasseux que les gosses. Des chatons faméliques errent autour des détritus qui jonchent les alentours et sur lesquels picorent trois poulets au plumage grisâtre. Avec la pluie chaude montent des relents d'urine.

Le cimetière de Sagandan, à Quezon City, une des villes satellites constituant la flaque urbaine de Manille, est un des repaires des gamins des rues. Abandonnés, jetés à la rue ou maltraités, ils sont de vingt à cinquante parmi les cent mille enfants errants de la capitale philippine à bivouaquer dans le cimetière. Ils ont entre 5 et 18 ans. Ils lavent des voitures, mendient, volent, se prostituent pour quelques pesos avec un conducteur de cyclo-pousse, se droguent, font l'amour entre eux et reproduisent leur misère.

Dans une allée voisine retentissent les cris d'un bébé : une fille à laquelle on donnerait 14 ans passe, portant un nouveau-né dans le creux de son bras. Elle le protège de la pluie en tenant de l'autre main la vieille serviette éponge qu'elle porte sur la tête, indifférente au fantôme d'enfant qui arrive en sens inverse. Filiforme dans un T-shirt qui lui descend jusqu'aux genoux, le gamin doit avoir 12 ans. Il avance pieds nus dans les flaques d'eau d'un pas incertain, rythmé par le claquement sec du sac en plastique qu'il tient contre sa bouche lorsqu'il le gonfle de son souffle avant d'aspirer l'air chargé d'effluve du solvant qu'il contient.

La pluie s'est transformée en averse et, soudain, d'autres gosses en haillons surgissent du dédale des tombes et galopent dans les immondices pour aller s'abriter avec les autres. Leurs visages portent la patine de crasse de ceux qui vivent dans la rue : mélange de gaz d'échappement, de pluie et de poussière. Il y a Léo et Léa, le frère et la s?ur qui ne se quittent pas, Joan l'hermaphrodite, fille et garçon manqué à la fois, Jonathan le borgne à l'?il de verre, qui rit à gorge déployée, et Rayan, tondu et goguenard, qui ne se sépare jamais du poulet famélique qu'il tient dans ses bras. Ils ont de 10 à 14 ans. «Peur des morts, moi ? Au moins eux, ils ne nous font pas de mal», dit Léo.

Macmac, lui, n'a que 7 ans. Le cheveu en bataille et les pieds nus, il porte un jean trop grand coupé aux chevilles et un papillon tatoué sur le dos de la main. Bougon, le visage fermé et le regard brillant, il va et il vient, les mains dans les poches. Lorsque l'effet du solvant se dissipera, il retrouvera son sourire et acceptera avec d'autres gamins de manger dans un McDo et de passer la nuit à la «Maison des jeunes» de l'association japonaise Kokkyo naki Kodomotachi (KnK) (Enfants sans frontières).

Près de trois cents associations s'occupent des enfants des rues aux Philippines, mais KnK a une particularité : ses deux maisons (une pour les plus petits et une autre pour les 15-18 ans) sont des lieux ouverts. Les gamins peuvent y rester mais s'ils préfèrent rejoindre la nuée des feux follets du cimetière, ils sont libres de repartir. Ils peuvent «fuguer»: ils savent qu'ils pourront toujours revenir ? ce qui n'est pas le cas d'autres centres ? et surtout, qu'ils peuvent téléphoner et qu'à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, on viendra chercher un gosse en détresse, blessé ou malade. «Voler, se prostituer, rafler sa vie à la volée : ils ne savent faire que cela, affirme Agnes Gallardo Quitoriano, coordinatrice de la branche philippine de KnK. Les sermonner est inutile : ils n'ont que faire de notre sollicitude et encore moins de notre moralisme. Mais on peut leur montrer qu'ils ont des choix, d'autres manières de vivre que la défonce, le sexe et le vol.»

Au départ, KnK, fondée par le Français Dominique Leguillier, qui continue à l'animer avec le staff japonais, ne s'occupait que des cas les plus difficiles : les 15-18 ans. Les «irrécupérables», voleurs, violeurs, drogués, depuis trop longtemps dans la rue pour ne pas être potentiellement de la graine à bagne. Mais au cimetière, il y a aussi les petits et une autre maison a été créée pour les séparer des plus grands. Tous ont en commun ces blessures fulgurantes au corps et à l'âme qui emportent une enfance, entachent à jamais la mémoire et figent un destin.

Les plus grands se sont endurcis. Instables, rebelles, agressifs, ils nourrissent une méfiance profonde des adultes et de tout ce qui vient d'eux. «Ils sont seuls dans la ville et déjà hors-la-loi à 10 ans. La société les considère comme des surnuméraires, des irrécupérables, et exige qu'ils rentrent dans la norme, mais le reste ? ce qu'ils vivent depuis des années ? elle ne veut pas le savoir, commente Dominique Leguillier. Or c'est de là qu'il faut partir : battre le rappel de l'enfance qu'ils n'ont pas eue et leur donner du temps. Le gamin des rues est un insoumis et s'évader fait partie du jeu. Il faut qu'il reprenne souffle, retrouve pour lui-même une dignité qu'on lui nie. Son cynisme et son agressivité sont la face cachée de sa vulnérabilité. Chaque jour qu'il passe à la Maison est un jour gagné sur ses peurs."

A feuilleter les dossiers de ceux qui sont passés par la Maison des enfants ? une centaine en deux ans ? les histoires se chevauchent, se répètent. La majorité sont des garçons : leur sexe «protège» les filles tant qu'elles ne sont pas pubères, car elles peuvent servir aux tâches ménagères. Mais les gamins, eux, n'ont pas d'autres choix que de prendre leur destin en main. Roberto a 9 ans. Il est beau, robuste. A 5 ans, battu à coups de tisonnier par son beau-père, il a pris la rue comme d'autres prennent la mer. Il ne sait plus pourquoi, ce jour-là, il n'a pas supporté la raclée. Puis, il a vécu deux ans au cimetière et est arrivé il y a un mois à la Maison des jeunes. Son anniversaire, il ne s'en souvient plus, alors Agnes lui a dit d'en choisir un. Depuis, il n'est jamais reparti.

Les plus âgés ont subi trop de sévices pour ne pas être sur la défensive. Aris (14 ans) ne se défait pas de son couteau. Il est né dans la rue où sa mère est vendeuse de cigarettes. Son père, il ne l'a jamais connu. Il s'est d'abord prostitué pour payer cahiers et livres de classe. Puis il a volé et il a fini en prison. KnK l'en a sorti, mais il est pris en étau entre un passé qu'il veut oublier et un avenir qu'il ne sait pas envisager.

Seuls les éducateurs qui ont connu la rue peuvent communiquer avec des gamins comme Aris. C'est le cas de Michael. Costaud au sourire aussi jovial qu'édenté, il était dans la rue à 9 ans et s'est taillé une place dans un gang dont il est devenu le chef. Le vol, le solvant, les rixes se sont enchaînés. Un jour, son bébé est mort et sa copine est partie. Il a décidé de se désintoxiquer. Comme Aris : la prison, il connaît. Et c'est l'enfer, assure-t-il.

La courette de la prison de Malabon, à Quezon City, tient d'une cour des miracles. Sous l'effigie d'une madone, il y règne une activité fébrile : un coiffeur officie dans un coin, des détenus jouent au billard tandis que d'autres transportent des seaux contenant le repas de midi. Ils se pressent, se bousculent sous le regard de caïds de cellule qui exhibent des torses tatoués et des gourmettes en or en fumant une cigarette.

Sur les quatre cent vingt détenus, il y a vingt-sept adolescents. Le lundi uniquement, lorsque viennent des travailleurs sociaux, ils ont le droit de sortir dans la courette. T-shirts déchirés, le crâne rasé, ils souffrent souvent de dermatoses purulentes aux bras et aux jambes. Ils ont été arrêtés pour de petits délits mais deux sont accusés de meurtre. Ils sont en détention préventive. Pour des mois, un an parfois. Ils attendent le déroulement d'une procédure judiciaire à laquelle ils ne comprennent rien.

Danny Boy (16 ans), a volé un lecteur de CD. Il est là depuis cinq mois. Dans sa cellule de 15, 5 mètres, ils sont cent un détenus, dont vingt gamins. Tels des clapiers, trois rangées de litières sont superposées le long des murs. Sur chacune se serrent deux détenus. Faute de place, beaucoup dorment assis par terre, les jambes repliées et la tête sur les genoux. «Les adultes sont vaches : ils nous chassent pour s'étendre et on n'a plus qu'à se recroqueviller sur 30 centimètres pour dormir», dit Danny Boy. En prison, les gamins qui par miracle n'avaient pas connu d'abus dans la rue en feront à coup sûr l'expérience.

D'où viennent-ils ces gamins ? De la «tourbe urbaine» des bidonvilles. Celui de Payatas par exemple, où vingt mille personnes vivent de la collecte des détritus recyclables au pied de la «Montagne fumante», l'immense dépôt d'ordures de Quezon City. Chaque jour, cinq cents camions y déchargent 7 000 mètres cubes de détritus. Deux mille hommes et femmes de tous âges y fouillent les immondices de l'aube à la tombée du jour.

La première «Montagne fumante» de Payatas couvrait 17 hectares et s'élevait à plus de 200 mètres lorsque, en juillet 2000, un pan s'est effondré à la suite d'explosions de nappes de gaz souterraines dues à la fermentation des immondices et à de fortes pluies. Une autre «Montagne fumante», de 7 hectares, s'est formée à côté. C'est là que travaille Ben, 12 ans, petit pour son âge mais énergique, la paume des mains aussi rugueuse que celle d'un travailleur de force, il fouille les ordures chaque jour de 5 heures du matin à 2 heures de l'après-midi. Depuis qu'en avril une excavatrice a enseveli un gamin de 7 ans, les trois cents enfants qui travaillaient avec les adultes se sont vu temporairement interdire l'accès de la «Montagne».

Avec ses bulldozers, ses excavatrices et ses milliers d'hommes et de femmes courbés vers le sol, la «Montagne fumante» semble un vaste de chantier. Les camions se succèdent dans un nuage de poussière. Des grappes d'enfants s'y sont accrochées sur la route et, avec agilité, ils sont montés à l'assaut de la benne chargée de détritus pour être les premiers à découvrir quelque chose à récupérer. Lorsque la benne se soulève, les «jumping boys» restent pendus d'une main à sa partie supérieure tandis que, de l'autre, ils tiennent leur sac de trouvailles. Ils repartent dans le camion vide et sauteront en chemin. A peine le contenu de la benne est-il renversé qu'une vingtaine d'éboueurs, le visage emmitouflé comme des caravaniers du désert, commencent à fouiller les immondices avec leur pic et à enfourner ce qu'ils trouvent dans des sacs. Ils n'ont pas fini que le sol se met à trembler : un bulldozer avance lentement en klaxonnant pour aplanir le monceau de déchets qui sera ensuite recouvert d'une couche de terre.

Presque tout est recyclable à Payatas mais on ne vit pas impunément sur l'un des plus grands marchés de l'ordure de la planète : infections respiratoires, désordres intestinaux, dermatoses, pneumonies et tuberculoses sont fréquents. Roy (11 ans), l'un des va-nu-pieds du cimetière recueilli par KnK, a gardé de son passé des habitudes : il collecte compulsivement les cannettes de bière et, le matin, il va fouiller dans les poubelles des voisins. Mais il a retrouvé ses élans d'enfant : «Tita ! Tita ! kiss me ! kiss me ! Embrasse moi,» dit-il en courant, crasseux et morveux, à la rencontre de Kimie Moriya, la secrétaire générale de KnK. Lui, il ne retournera probablement pas au cimetière.

© Le Monde 2003

distribué par The New York Times Syndicate

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