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Sa prison est un royaume

11 septembre 2003, 20:00

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La question a été mille fois posée : c?est quoi être un artiste quand on vit à Maurice ?

C?est un martien égaré dans un pays où l?on se demande à quoi il peut bien servir. On ne pose jamais de questions à un artiste à Maurice. Quand je pose ma toile à un coin de rue et je peins, il y a peu de personnes qui viendront me demander ce que je fais ou s?y intéresser. C?est comme si l?artiste n?existait pas. Nous avons un long chemin à parcourir avant que l?artiste soit reconnu, ici, comme il l?est en Europe par exemple. Si l?on veut parler maintenant sur le plan financier, la définition de l?artiste est encore plus simple : c?est quelqu?un qui meurt de faim.

Cela fait des décennies que cela dure. Les gouvernements vont et viennent? rien ne change. Une sorte de malédiction ?

Le ministre actuel a l?air d?être intéressé. L?artiste est un être à part qui a une aura qui n?est pas nécessaire. Chaque homme est un artiste. Beaucoup d?artistes veulent donner l?impression que ce qu?ils font est extraordinaire, unique. Ce n?est pas vrai ! La peinture, par exemple, est une chose extrêmement simple. Il suffit d?apprendre un peu de technique et puis, si on sent que l?on peut peindre, on n?a qu?à y aller !

C?est ce qui fait qu?on est artiste : le désir de l?être?

Il faut que les enfants et les parents soient inclus dans un plan d?ensemble. C?est comme cela qu?on rapprochera l?homme de l?art à Maurice. Cela ne sert à rien d?avoir, comme nous l?avons eu l?année dernière, une biennale de peinture qui a coûté une fortune et qui ne vaut rien. Qui ne rapporte rien. Pas de suivi, pas de coverage, organisation d?amateurs. Nous aurons des gens aux expositions lorsque les enfants seront motivés et y emmèneront leurs parents. Il faut inclure l?art dans la vie de tous les jours. Comment allons-nous vivre dans un pays sans artistes? Les Mauriciens ne sont pas formés à l?art. Il faut leur apprendre à poser des questions, à remettre en cause, à douter. Je connais quelqu?un qui a 25 ans, et qui juge avec beaucoup de maturité la peinture. Je serais heureux qu?il aille apprendre la peinture.

Faut-il comprendre la peinture ou l?aimer ?

Il faut la sentir. C?est d?abord et avant tout un coup de coeur. On ne réfléchit pas avant d?aimer un tableau. On tombe dessus et on l?aime. Pour le peintre, il faut la technique, pas pour le spectateur. Mais il faut aussi, c?est vrai, apprendre à regarder. Je vous donne un exemple un peu trivial : Regardez la cuisine chinoise, les Mauriciens de toutes origines ont appris à l?apprécier parce qu?ils ont eu l?occasion de bien la connaître. Pourtant au début, pour un grand nombre de Mauriciens, cette cuisine ne faisait pas partie de leur culture? Cela pourrait être pareil pour la peinture et les autres formes d?art ou même la lecture. Il faut mettre les Mauriciens, jeunes et vieux, en contact avec la culture. Le reste viendra tout seul. Mais notre pays est un pays curieux. Le seul musée qu?il possède est fermé?

On parle beaucoup de sectarisme à Maurice entre les communautés. Le plus grand sectarisme n?est-il pas celui exercé envers les artistes ?

J?avais un ami, commercant chinois, qui me disait en regardant ma peinture : ?To pa pou gagne casse are ça !? Après dix ans, il me dit un jour : ?Eh ! to la peinture-là, gagne bien casse are ça !? Voilà à quoi s?était résumée pour lui, l?évolution de ma peinture.

Gagnez-vous votre vie avec votre peinture ?

Cette question est importante. Non, je ne gagne pas ma vie avec la peinture. Mais je me mets un peu plus de beurre sur les épinards. Depuis deux ou trois ans ça va bien mieux. Avant, je donnais mes tableaux en cadeau. Il y a des gens qui venaient chez moi prendre des tableaux. Maintenant, je les mets dehors. Mais les artistes, dans leur grande majorité, ne vivent pas de leur art.

Comment un jour avez-vous franchi le pas de cette salle de radiologie de l?hôpital civil ou vous exerciez votre métier, pour franchir celui de l?art ?

J?aimais mon métier. J?aimais faire des radiographies. J?essayais de le faire bien. Mon déclic pour la peinture me vient de l?école primaire. J?avais huit ans et j?ai vu mon professeur dessiner. Je me suis dit : voilà ce que je ferais plus tard. Mais il me fallait gagner ma vie. Pour pouvoir me payer mes pinceaux, mes tubes et tout le reste.

Votre peinture, au début, se passe sur votre lieu de travail?

Oui. Je peins les marchands de dhollpuris que je vois de la fenêtre de l?hôpital. Je découvre des gens assis sur les parapets. Ce qui devient pour moi, l?esprit même de Port-Louis. L?univers des parapets. C?est un moment où ma peinture bascule. Ma vision du monde change. Je remarque des choses que je ne voyais pas. Je vois des personnages, un monde nouveau. J?ai peint il y a quelque temps un tableau qui s?appelle l?homme d?Otawa. Tout le monde pensait que c?était quelqu?un qui revenait du Canada, mais c?était quelqu?un qui vendait des tawas. J?en ai fait deux ou trois versions (rires).

Votre conversation est faite de rires et de pétillements joyeux. Votre peinture, elle, est austère, à la limite du triste?

Sans doute avez-vous raison. André Decotter me disait que je travaillais dans un lieu triste. C?est vrai que ce n?est pas gai, un hôpital. Mais moi je créais une atmosphère particulière pour mes patients. Nous discutions de tout sauf de leur maladie. Ma peinture est simplement l?extension de quelque chose. Mais de quoi exactement, je ne pourrais vous le dire. J?avais des carnets de croquis avec moi, en permanence.

Vous regrettez le monde de l?hôpital ?

Non, je ne le regrette pas ; je regrette les amis que j?y ai laissés. Parce que l?hôpital à Maurice est un lieu dégoutant. Et puis un peu désespérant aussi. De savoir que les patients vont mourir. Il faut avoir la foi pour tenir.

Vous l?avez ?

Oui.

Cela ne devrait pas être triste, la mort? ?

J?aidais les malades à vivre le temps qu?il leur restait. Un jour, un malade m?a dit: ?Fabien, vous allez réussir dans votre carrière parce que vous aimez les malades, et ça se sent.? J?étais très heureux.

La source de votre inspiration ne se trouve-t-elle pas dans la densité des rapports humains ?

Je crois que ma peinture parle des rapports entre les hommes. Elle parle beaucoup des gens, de la famille. Il y a des personnages. Le beau-frère soûlard, la vie quoi?

On vous sent concerné par ce que certains prêtres ont appelé le malaise créole?

Le créole vit dans un ghetto et cela ne peut pas ne pas me concerner. Son ghetto est qu?il n?arrive pas à suivre la vitesse des autres. Il est lourd. Il aime chanter, danser, boire et manger, faire la fête. C?est un caractère. C?est ce même caractère qui fait que c?est un créateur, un artiste, un être avec une sensibilité particulière. Et sur ce plan il ne se sent pas soutenu par aucun des gouvernements qui se sont succédé. C?est un vrai problème. En plus, comme le créole n?a pas vraiment le sens du commerce, on profite de lui. L?essentiel du caractère créole n?est pas reconnu. Pour moi par exemple, la seule différence entre Louis Armstrong et Ti-Frère, c?est une question de diffusion. Si Ti-Frère avait été diffusé sur le plan mondial, il aurait été une aussi grande vedette qu?Armstrong. Ils avaient la même forte personnalité dans la voix.

Etre créole, c?est aborder la vie avec des yeux d?un naïf émerveillement ?

Etre créole, c?est une manière d?être dans la vie. C?est quelque chose de complètement différent. On le sent quand on va aux Seychelles ou à Rodrigues. On sent une atmosphere particulière. Ici, on a l?impression que le créole est paresseux. C?est totalement faux. Depuis des siècles, les usines sucrières roulent avec l?intelligence et la force de travail des artisans créoles. Mais je suis heureux que l?on découvre, au fur et à mesure, l?apport des créoles à notre société. Je commence à parler politique et ça m?embête?

L?artiste que vous êtes ne veut pas s?engager ?

J?avais travaillé sur un programme pour le MPRB, le Mouvement pour Roche-Bois, avec Lyndsay Morvan et Marcel Poinen. Mais je me suis vu devant un fait : j?ai commencé avec 40 élèves et j?ai terminé avec 4. Puis, le programme a été foutu dehors. On a refusé de me payer. Mais j?ai continué à apprendre la peinture à des élèves chez moi. Certains me payaient, d?autres pas. C?est pas grave. Mais ce qui m?emmerde, c?est de voir des élèves arriver en Mercedes et ensuite ne pas me payer. Ils prennent l?artiste pour ?ène n?importe?. Je ne m?engagerais jamais en politique. Je ne pourrais pas mentir aux gens. Par exemple, pour leur dire que la pension de vieillesse de Rs 1790, que ce qu?ils gagnent est trop. Ce n?est pas un luxe pour moi. Ce qu?on veut faire de cette pension est abberant.

Votre fils étudie la médecine : auriez-vous préféré qu?il s?intéresse à l?art ?

Il finira par faire de la peinture parce qu?il est doué.

Votre peinture est-elle une autre manière d?être un engagé social ?

Oui, d?une certaine manière. Que l?on reconnaisse que, quelque part, il y a ce créole qui peint.

C?est plus important d?être créole ou d?être artiste ?

Oui, c?est une fierté. Qu?aurais-je pu être d?autre ?? Je le dis : Je suis créole d?abord et puis artiste. Mais c?est vrai q?il est difficile de répondre à cette question.

Votre vision d?artiste aurait été différente si vous n?étiez pas créole ?

Sans l?ombre d?un doute, oui. Mais ce n?est pas à l?artiste d?aller plus loin dans cette réflexion. Elle appartient aux psychologues et aux psychiatres. Moi, je suis là pour peindre, je peins.

Des gens m?ont dit : ?Ta peinture est créole?. Peut-être. Mais je le fais sans réflexion. Les créoles doivent être protégés d?une manière ou d?une autre. Il doivent être compensés pour l?esclavage. Pas avec de l?argent. Mais en créant un programme spécial d?éducation par exemple. Diviser les salles de classes en deux, encadrer ces enfants créoles et leur donner un boost spécial. Une attention particulière.

Vos tableaux foisonnent de personnages. Une peinture sans personnages n?aurait pas de sens pour vous ?

La seule chose qui m?intéresse, c?est la vie des gens. Ma peinture m?a permis d?entrer dans la vie des gens et de croiser leur destin. J?ai rencontré des peintres qui sont venus travailler avec moi. Et qui m?ont invité chez eux. Je reviens d?un ?voyage de peinture? dans les Alpes.

Qui a incarné le mieux pour vous l?âme créole ?

Je pense que c?est Malcolm de Chazal. Il a dit des choses importantes. Gaëtan Duval a été important. Mais il a exacerbé ce côté : ?du pain et des jeux?. Cela a finalement donné une mauvaise image aux créoles. Et puis dans un autre ordre d?idées, je trouve dommage que la misère des créoles se trouve systématiquement posé ?divant Bon Dié?. Nous devons prendre notre destin en main. Nous donnons à l?église un mauvais rôle. On ne peut pas tout mettre dans la main de Dieu et croire qu?il va tout résoudre.

La vie du créole n?est pas facile et il faut qu?il se batte. Je vous donne un exemple. Les bus de la Cité La Cure nous donnent un service exécrable. Les chauffeurs et les receveurs sont arrogants avec les petites gens. Ce qu?il faut, c?est marcher pour aller en ville et mettre en faillite cette ligne. C?est comme ça qu?on se fait respecter. Nous n?avons pas à subir l?arrogance de ces gens-là. Ce sont des choses que le créole subit quotidiennement. Quand je suis en voiture, il y a des gens qui me disent bonjour mais pas quand je suis à pied ou dans le bus. Cela veut dire quoi ? Qu?on dit bonjour à ma voiture pas à moi ?

La société mauricienne vous pèse ?

Oui. Mais en même temps, alors que je vous dis cela, j?ai émigré trois fois et je suis toujours revenu à Maurice ! Vous voyez un peu la contradiction ? Non, je n?imagine pas créer ailleurs que sur ma terre. Maurice, c?est ma terre à moi. Je dois la nourrir; elle doit pouvoir me nourrir. Il faut que les politiciens comprennent une fois pour toutes qu?il faut créer une situation où chaque citoyen puisse vivre sur sa terre, décemment.

Vous êtes prisonnier de cette île ?

Oui, vous avez raison, c?est une prison. Mais je ne peux rien faire d?autre : c?est ici que je peux peindre, vivre, respirer, manger des lentilles et du poisson salé. ?les Mauriciens de toutes origines ont appris à ?apprécier la cuisine chinoise, parce qu?ils ont eu l?occasion de bien la connaître. Pourtant au début, cette cuisine ne faisait pas partie de leur culture? Cela pourrait être pareil pour L?art?

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