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Ranjita Bunwaree sur le divan

7 septembre 2003, 20:00

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Un jour, un patient déclarait à son psychanalyste qui n?était autre que Sigmund Freud, qu?il ne fallait pas prendre la personne qui avait paru dans son rêve pour sa mère. Freud conclut que c?était sa mère. En psychanalyse, cela s?appelle ?le mécanisme de la dénégation?. C?est une attitude qui consiste à dévoiler une pensée pour mieux la nier. Ranjita Bunwaree affirme que le thème du divorce qu?elle traite dans son premier roman Green Mountains to Blue Ocean n?a aucun lien étroit avec son vécu. Nous déduisons à notre tour qu?il y a bien un lien. Et nous nous expliquons.

Green Mountains to Blue Ocean est un roman autobiographique : il y a de nombreux détails de similitude entre la vie de l?auteur et celle de son personnage Michiki. Ce qui confirme une transposition du vécu dans l?écriture. Le ?moi? du personnage est aussi celui de l?auteur. Si le ?moi? est le siège de la conscience, il est aussi, selon Freud, le lieu où se manifeste l?inconscient. L?investissement du ?moi? autobiographique signifie donc l?investissement de l?inconscient de l?auteur.

Lorsque l?inconscient glisse dans le texte, on dit qu?il se réalise à travers l?écriture. C?est ce qu?on appelle un ?acte manqué? en langage psychanalytique. Concrètement, cela veut dire qu?un désir qui a été refoulé refait surface et se matérialise. Le livre devient ainsi un lieu où le désir inconscient de l?auteur rejoint ses intentions conscientes. Notons que c?est le livre lui-même qui nous donne les indices sur l?inconscient de l?auteur. Il n?est donc point nécessaire d?aller les chercher hors du livre.

Le roman de Bunwaree exprime la nostalgie d?un passé perdu. De ce passé surgit une image idéalisée par son héroïne Michiki : celle de son père. C?est le complexe d??dipe au féminin. Selon Freud, ?la fille se détache de sa mère pour orienter son désir vers le père?. En effet, l?enfant Michiki considère son père comme son meilleur ami et voit dans sa mère une source de reproches et de mépris à son égard. Ce complexe la pousse aussi à découvrir son infériorité par rapport aux garçons. Pour surmonter ce sentiment, elle conserve alors sa masculinité innée. C?est ainsi qu?elle va développer un lien plus facile avec les garçons qu?avec les filles. Elle sera ainsi attirée vers les jeux destinés aux garçons.

Le complexe d??dipe

Devenue adulte, elle substitue le sentiment d?amour pour son futur mari Anand à l?affection qu?elle avait pour son père. C?est la séparation d?avec le père ? séparation symbolisée ici par l?eau, l?élément qui mène vers le large, d?où son départ pour l?île Maurice. Idem pour notre auteur. Mais, avec le passage du temps, cette séparation est transformée en nostalgie chez l?héroïne. Durant son enfance, chaque séparation d?avec le père poussait cette dernière à se jeter dans la lecture et les études. Chez l?auteur, on notera qu?il s?agit de l?activité de l?écriture. L?acte d?écrire devient ainsi l?acte libérateur, d?où la naissance de Green Mountains to Blue Ocean des années après.

Ce premier roman est donc le produit d?une apparente liberté demeurée trop longtemps en état de fantasme ? ce qui explique pourquoi le roman a paru à une époque tardive. Il a fallu attendre qu?un événement particulier vienne libérer (au sens psychanalytique du terme) l?auteur pour que le livre puisse être réalisé. Une fois libre, l?auteur, tout en écrivant, libère son héroïne en la conduisant au divorce. Le divorce dans l?écriture équivaut ainsi à la réalisation d?un désir inconscient chez l?auteur. C?est en ce sens que ce thème est lié à un événement en rapport avec le vécu de l?auteur.

Par la même occasion, ce roman exprime la volonté de libérer toutes les autres femmes de leur condition féminine. Il véhicule ainsi une part de morale. Et pour Freud, le passage par le complexe d??dipe est à la source de la morale. On comprend ici l?engagement social de Bunwaree en faveur des femmes et des enfants victimes de la violence. Sa liberté, tout comme celle de son personnage, est rattrapée par le sens du devoir.

On devine sa situation à travers celle même de son héroïne qui, une fois libre, est rappelée à l?ordre moral. Celle-ci ne souhaite pas déraciner ses enfants et leur faire subir ce qu?elle a subi. Par amour maternel, le pays de ses enfants devient sien. Idem pour notre auteur.

Très certainement, Ranjita Bunwaree, ainsi que de nombreux lecteurs, se demandera si, au nom des théories de la psychanalyse, il était nécessaire de faire le lien avec son vécu ? Nous répondrons par anticipation qu?une ?uvre littéraire, une fois publiée, n?appartient plus à son auteur. Elle relève donc du domaine public dans lequel elle a été librement jetée. Il appartient au public de voir ce qu?il veut voir. Dans notre cas, ce n?était qu?un ?effet d?inconscience?.

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