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Sortie en matière

28 août 2003, 20:00

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Vous avez consacré votre dernier ouvrage à la connexion cachée entre l?esprit et la matière. Peut-on aborder ce sujet en restant dans le domaine du rationnel ?

Pour vous l?expliquer, il faut que je me mette dans une logique occidentale de raisonnement. Si je restais dans une approche orientale, nous resterions dans le domaine purement philosophique. Ce qui est important de comprendre, c?est que la matière, l?analyse ne sont pas tout, ne répondent pas à toutes les interrogations. Il faut aller bien au-delà et arriver à une synthèse. Il faut voir comment les choses évoluent. Si on commence à regarder plus loin que le rationnel, on commence à avoir une explication qui passe par les cinq sens. Les sens sont les vrais instruments de la connaissance.

Les sens relèvent de l?intuition pas de l?intelligence. On apprend donc mieux par intuition que par intelligence ?

La matière est brute, féroce et très impure et elle ne sait pas qu?il y a une vie derrière la matière elle-même. La vie, de son côté, ne sait pas qu?il y a un mental derrière la vie. La matière, on la sent, on la voit. La vie, on ne sait pas encore ce qu?elle renferme. Par exemple, le mental a permis à l?homme de fabriquer l?électricité. Mais l?électricité reste une abstraction jusqu?au moment où on la touche, où on la sent. C?est subtil. C?est comme la respiration qui nous soutient, qui nous fait vivre. On inspire, on expire et toute la vie est là, elle dépend de cet acte. Au-delà du mental il y a une lumière. La lumière des sens. Quand l?homme croit au mental seulement, il est bouleversé. C?est un peu ce que nous voyons actuellement. Il ne sait plus où aller, tellement il s?est contenté de la matière seulement.

Vous connaissez votre chemin, vous savez où il mène ?

Je sens où je veux aller. Quand je donne mes conférences en Europe où je vois des personnes animées par leur ego et par la matière et qui baignent dans une dépression quasi-permanente, je sais alors où est mon chemin. Il faut se demander pourquoi l?Occident qui a un potentiel tellement énorme, qui est à la pointe de la science et des technologies a perdu tout idéal. Quand je suis en Occident, je sais que c?est en Inde, à Pondichéry que je dois vivre. Il y a là-bas quelque chose qui nous soutient. C?est quelque chose qui ne peut pas s?expliquer mais qui se ressent. On sent qu?il y a quelque chose dans la vie qui est plus que la vie.

Vous êtes physiothérapeute, médecin ayurvédique, acupuncteur. Tout cela relève de la médecine ?rationnelle??

Oui, il y a des choses qu?on ne peut pas traiter avec la physiothérapie, par exemple. Quand on va dans l?énergie de chaque homme, dans le profond de sa personnalité, on voit tant de choses. Dans la médecine ayurvédique, il y a une philosophie qui dit : moi je traite, lui il guérit.

?Lui? évoque qui (ou quoi) ?

C?est cette force inimaginable qui a créé cette matière. Chaque homme est un microcosme de l?univers. Les mêmes forces qui dominent les étoiles et les planètes dominent l?intérieur de l?homme. Et la science matérielle occidentale commence à comprendre cela. Mais elle n?est pas encore totalement sur la route parce qu?elle n?est pas consciente de cette force. C?est ce que nous démontre l?entrée en force de la méditation, du yoga en Occident. Cet Occident a maîtrisé tant de choses de la matière. L?Inde, quant à elle, a oublié la matière pour aller vers la méditation et l?intemporel. Les deux n?ont rien trouvé de total. L?Inde, malgré sa pauvreté, ses difficultés, garde une cohérence parce qu?elle a un lien avec ce que vous pouvez appeler Dieu, la nature ou la force. C?est cette croyance qui garde notre civilisation cohérente. Nous avons, en Inde, perdu le sens de la matière pendant trop longtemps. L?Occident peut nous aider sur ce plan. Et nous sur l?autre plan. Voila, selon moi, l?équilibre. C?est ce que dit Sri Aurobindo.

La définition du temps conditionne-t-elle la vie ?

Elle est capitale. Notre temps à nous, hommes, se compte en 80 ou 90 ans, le temps que l?on passe sur terre. Le temps nous emprisonne quand il est confiné au temps d?une vie. Mais la connaissance de l?unité des cinq éléments est tellement importante : La terre, l?air, le feu, l?eau et la matière. Tout est Un. La vérité ne se mesure pas.

Aucune vérité intrinsèque ne peut se découvrir par la route du rationnel ?

Si l?on ne va pas vers la connaissance de cette unité des choses, cela me paraît difficile. Même quand on reçoit un coup de pied au derrière on dit : Oh mon Dieu! Le 11 septembre, j?écoutais la télévision et les Américains se sont dit : ?Mon Dieu qu?est-ce qui nous arrive !? Ne serait-ce qu?en prononcant ces mots, on reconnaît qu?il y a des forces que l?on n?imagine pas mais qui existent.

La croyance en Dieu cause aussi beaucoup de déchirements, chacun estimant que son Dieu EST vérité?

C?est très important de ne pas isoler la philosophie, la science et la religion. Au lieu de vivre et de travailler sur ces trois matières, par une sorte de faim intellectuelle, nous essayons de les dissocier. C?est une sorte de querelle éternelle. Aucune décision politique, rationnelle ne construira la paix. La paix, elle est au fond de l?intime de chacun d?entre nous. Il faut se retrouver en paix avec soi-même.

Quand vous vous retrouvez en paix avec vous-même, quel regard portez-vous sur cet homme qui est vous ?

Je vois un homme animé d?une grande, d?une immense espérance. Je me sens comme une goutte d?eau devant l?océan qui veut se fondre dans l?océan des autres pour continuer à avancer sur le chemin de la connaissance. Mais je ne me sens surtout pas un guru, mais simplement comme un homme au bord de la route tentant d?indiquer un chemin qu?il croit être le bon. Parce qu?aucun homme n?a jamais reçu toute la connaissance de cette force qui anime la vie.

Vous êtes de ceux qui croient que l?homme doit écouter son corps. Passer une vie à s?écouter, c?est s?exposer à la mégalomanie?

C?est une approche occidentale que vous développez là. S?écouter, c?est chercher sa lumière et l?unité des cinq sens. En Europe ou en Amérique, on croit que tout peut se trouver avec un microscope ou d?autres appareils perfectionnés. Même si vous découpez le cerveau d?un homme en petits morceaux, que vous le scannez sous tous les angles, vous ne trouverez pas sa conscience. Le rationnel a ses limites. Mais je reviens à votre question. Ecouter est un mot trop superficiel. Le mot juste c?est prana. Les canaux d?énergie. Il faut se sentir et se diriger. Si l?homme devient conscient de sa conscience, une immense ouverture se présente à lui. Il y a plus de 100 ans, Sri Aurobindo avait dit : ?L?homme va inventer la machine et il arrivera un jour où le confort deviendra inconfortable si on ne se tourne pas vers son intérieur?. Et c?est ce qu?offre l?Inde d?une certaine manière.

Sommes-nous dans un monde de conscients ?

Les dirigeants du monde sont pour la plupart inconscients et ignorants. Il n?y a qu?à voir ce qui s?y passe pour comprendre. Mais il faut passer par l?ignorance pour trouver sa conscience. Il ne faut pas être obstiné par la matière. Il faut savoir qu?il y a quelque chose derrière. Quelquefois, je parle de cela à 200 ou 300 médecins en congrès et souvent je n?ai pas l?impression que cela trouve un écho chez eux. Le malheur et le désordre qui règnent sur le monde viennent de l?inconscience de ceux qui nous dirigent. L?homme devient responsable à partir du moment où il prend conscience.

Pensez-vous que l?homme ait perdu le sens du rapport avec son corps ?

C?est certain qu?il l?a beaucoup perdu. Encore une fois, il a oublié les cinq éléments qui sont la réalité derrière la manifestation visible des choses; L?homme a été tellement dans la physiologie qu?il ne sait plus écouter son corps.

Vous entendre dire cela semble paradoxal?

J?en parle donc en connaissance de cause. J?ai décroché un diplôme pour inspirer confiance à certaines personnes. En Occident, si vous n?avez pas de diplôme, vous êtes tout de suite un charlatan. Je m?empresse de préciser que, selon moi, c?est la science qui va trouver, qui va faire progresser le monde, pas les ascètes. Mais il faut pour cela que les scientifiques deviennent des hommes conscients. Et cette conscience peut se trouver par le chemin des ascètes.

Du yoga par exemple. Le yoga n?est ni plus ni moins que l?union avec le Divin. Le yoga peut contrôler l?ego, la colère ou d?autres problèmes psychologiques.

Irez-vous jusqu?à affirmer que l?Indien connaît moins de problèmes psychologiques que l?Occidental ?

Calcutta, c?est le désordre total. Celui qui ne croit pas en Dieu dit : ?Comment ça peut marcher? ? Il y a quelque chose qui nous dépasse. Pondichéry, où j?habite, est un vrai laboratoire. Il y a une paix en nous que l?Occidental peut avoir du mal à saisir.

Avec tout notre désordre et notre quasi-désastre d?avoir ignoré la matière - c?est-à-dire, nous avons pris le chemin inverse de l?Occident - il y a quelque chose qui nous soutient, malgré l?anarchie qui semble régner.

Au vu de l?évolution des sociétés modernes, on peut s?interroger : les hommes savent-ils encore reconnaître le visage de la paix ?

Nous sommes chacun à un niveau de compréhension différent. A partir du moment où vous commencez à comprendre les choses, vous êtes lié par cette force consciente qui vous sauve. Vous commencez à sentir comme une luminosité intérieure.

Dans vos causeries, vous recommandez une certaine attitude envers la vie. Qu?est-ce qui vous fait croire que c?est la bonne ?

J?aime beaucoup votre question. Elle remet tant de choses en cause. L?attitude envers la vie relève de la philosophie. C?est cela qui est important. Rupa, c?est la science, Nama, c?est la philosophie. Il y a un autre mot : Swarupa. Il veut dire trouver ce qui réside en soi. C?est là que tout est. L?Inde offre ce que la science ne peut pas offrir. L?inexplicable.

Pour définir son attitude envers la vie, ne faut-il pas d?abord définir son attitude envers la mort ?

Au moment où on comprend le Soi, on comprend que, s?il y a une tige dans le jardin qui donne des fleurs qui meurent par la suite, cette même tige remise en terre pousse et donne d?autres fleurs. Pourquoi pas nous ? Cette révélation sur la réincarnation est notre force. Mais aussi quelque part une faiblesse. Les Indiens ne s?améliorent pas parce qu?ils et se disent qu?ils ont du temps pour le faire dans toutes les vies qui leur restent. J?aime l?Inde, mais je suis obligé de le dire si je veux être honnête.

Il n?y a donc pour vous aucune possibilité de rapports sains avec la mort sans la notion de réincarnation ?

C?est ce que je ressens profondément. Mais vous savez, à ce niveau de connaissance et dans ces domaines, nous sommes tous des quasi-ignorants. Ce que je sais, c?est qu?avant, j?étais désemparé devant la mort de mes proches. Plus maintenant. Je sais qu?ils reviennent. Il y a la vie éternelle en nous. Malgré tous les mensonges du monde, ceux qui prennent la peine de regarder, savent que derrière, il y a une vérité. Tout notre stress vient de l?ego et du désir?

Le désir ne trouve pas sa place dans votre vie ?

Oui, bien sûr, mais il faut le contrôler.

Désirer un être de chair rapprocherait-il de Dieu ?

Le désir n?a pas été créé par une force aveugle.

Ce n?est pas vraiment une réponse?

Le désir contrôlé, le sexe, peuvent être des facteurs d?harmonie dans la vie. Le désir sexuel fait partie de l?harmonie d?un être.

par Alain Gordon-Gentil

?Il faut se demander pourquoi l?Occident qui a un potentiel tellement énorme, qui est à la pointe de la science et des technologies a perdu tout idéal.?

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