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La dernière escale de l?explorateur Nicolas Baudin

3 août 2003, 20:00

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Jeudi prochain, les passionnés d?histoire, plus particulièrement ceux intéressés par celle de Maurice et des explorations maritimes dans l?océan Indien, pourront avoir une pieuse pensée en hommage à Nicolas Baudin. Il y a 200 ans, le 7 août 1803, ce dernier, alors capitaine de la frégate Le Géographe, jetait l?ancre au Port Louis, au terme d?une expédition lui ayant permis de repérer et d?explorer les côtes connues et inconnues de l?île-continent australien, appelée encore la Nouvelle Hollande. Il y débarquait exténué et à bout de force. Le malheureux ne devait pas se remettre des fatigues accumulées pendant ses deux ans d?exploration. Il rendra l?âme le 16 septembre suivant et sera enterré au cimetière de l?Ouest. Trois mois plus tard, le 15 décembre 1803, son principal concurrent, l?explorateur Matthew Flinders, capitaine du Cumberland, mouille à Baie-du-Cap et commence une captivité devant durer jusqu?au 13 juin 1810. Mais cela est une autre histoire.

La mission, confiée à Nicolas Baudin par Napoléon en 1800, d?explorer les côtes australiennes, fut particulièrement meurtrière, raconte Jacques Brosse, dans son livre ?Les tours du monde des explorateurs, les grands voyages maritimes, 1764-1843?, Editions Bordas, duquel sont extraites les informations contenues dans cette chronique. Cette mission s?explique par le contexte historique prévalant au début du XIXe siècle. La Grande-Bretagne ayant perdu ses colonies américaines, devenues depuis les Etats-Unis, se tourne vers d?autres terres (Canada, Inde, Afrique du Sud mais surtout Australie et Nouvelle-Zélande). La Révolution française et les soubresauts du Directoire, du Consulat et de l?Empire napoléoniens devaient lui faciliter la tâche de plusieurs façons. D?une part, Paris avait d?autres chats à fouetter que de défendre des territoires immenses, qualifiés ?d?arpents de neige? par une intelligence aussi fine que celle de Voltaire. D?autre part, l?occupation temporaire de certains pays européens par l?armée française fournit opportunément à Londres l?occasion d?occuper manu militari leurs colonies. Ce fut en particulier le cas, en ce qui concerne l?océan Indien, des colonies bataves en Afrique australe et en Extrême-Orient. Le Cap de Bonne-Espérance, les Terres de Van Diemen (la Tasmanie), la Nouvelle Hollande (l?Australie) passent alors sous contrôle anglais, pratiquement sans opposition.

On ne sait exactement si Napoléon poursuit un objectif géopolitique ou scientifique, en confiant le soin à Nicolas Baudin d?explorer le continent australien et les îles voisines. L?on sait qu?on peut faire une lecture toute scientifique de son expédition en Egypte, tout comme on peut lui prêter aussi l?intention de vouloir reprendre l?Inde aux Anglais par la voie terrestre. Nicolas Baudin lui-même se plaindra à Port-Jackson ( baie de Sydney) de n?avoir pas les pouvoirs requis pour prendre possession de la Tasmanie, ?un établissement pouvant procurer de grands avantages? à la France.

Grande expédition

Auguste Toussaint nous permet, dans le Dictionnaire de Biographie mauricienne (pp. 292-293), de faire plus ample connaissance avec Nicolas Baudin. Il voit le jour à l?île de Ré en 1750. Il sert dans la marine marchande, puis, à partir de 1786, dans la marine militaire, comme second lieutenant de vaisseau. Passionné d?histoire naturelle, il fait deux voyages scientifiques en Extrême-Orient et dans les mers du Sud, sous pavillon autrichien. Au retour, il offre au Directoire ses collections. En 1796-97, il est nommé capitaine et fait, à bord de la Belle Angélique, un voyage scientifique aux Antilles, voyage qui lui vaut les félicitations de Jussieu. Il conçoit alors l?exploration non seulement des côtes australiennes mais encore de l?océan Pacifique. L?Institut de France, où siègent Bougainville, Cuvier, Jussieu, limite son projet à la Nouvelle Hollande, un continent alors imparfaitement connu, au point qu?on soupçonnait alors que les golfes de Carpentarie au nord et de Spencer au sud étaient reliés par un large détroit.

Napoléon a tellement confiance en Baudin qu?il lui confie l?équipe scientifique la plus importante jamais rassemblée pour un voyage maritime. Elle comprend, au départ, le capitaine de frégate Emmanuel Hamelin, à qui on confie la gabare, le Naturaliste de 350 tonneaux, Pierre Milius qui prendra le commandement du Géographe après le décès de Baudin, les lieutenants de vaisseau Pierre Guillaume Gicquel, Louis Claude de Freycinet, Henri de Freycinet, l?aspirant de 2e classe Hyacinthe de Bougainville, le fils du célèbre explorateur, le futur amiral Charles Baudin (aucun lien de parenté avec Nicolas); les ingénieurs géographes Charles Pierre Boullanger et Pierre Faure; les astronomes Frédéric Bissy et Pierre François Bernier; les botanistes Leschenault de la Tour, André Michaux, Jacques Delisse; les zoologistes René Maugé, François Péron, Bory de Saint-Vincent, Désiré Dumont; les minéralogistes Louis Depuch et Charles Bailly; les peintres et dessinateurs Michel Garnier, Charles Alexandre Lesueur, Nicolas Martin Petit, Jacques Milbert, Louis Lebrun; les jardiniers Anselme Riedlé, Antoine Sautier, Antoine Guichenot, François Cagnet, Merlot; le naturaliste Levillain. La plupart d?entre eux ne devaient jamais revoir la France. A la décharge de Baudin, il convient de préciser que ce dernier, au départ, s?inquiéta vainement de leur nombre ainsi que de leur méconnaissance de la discipline à bord. Les conflits devaient de ce fait se multiplier et compliquer la tâche de Baudin.

Plusieurs de ces marins et scientifiques sont connus des Mauriciens pour la bonne raison que, malades et déjà exténués, au bout de seulement cinq mois de voyage, on dut les laisser à Port-Louis et c?est l?Isle de France qui bénéficia de leurs précieux services. Ce fut notamment le cas pour Milbert et Bory de Saint-Vincent.

Désertion massive

Salués par la fanfare militaire et par des salves d?artillerie, le Géographe et le Naturaliste quittent le Havre le 19 octobre 1800, les cales pleines de provisions et d?équipements scientifiques. La lune de miel dure jusqu?à l?escale aux Canaries. Après quoi, Baudin, au lieu de prendre la route habituelle et de foncer droit sur le Brésil, longe les côtes africaines et se retrouve immobilisé dans les calmes équatoriaux. Les réserves s?épuisent et quand l?expédition arrive à Maurice, le 15 mars 1801, nombreux sont les membres tellement souffrants qu?ils ne pourront reprendre la mer. De plus, Baudin attend en vain l?arrivée d?un troisième navire. Il se querelle avec l?ordonnateur local et doit, de ce fait, se contenter d?embarquer des vivres et des réserves en volume insuffisant. Se produit alors une désertion massive. Quarante hommes, dont plusieurs officiers, refusent de poursuivre le voyage. Compte tenu de ce qui s?ensuivra, on ne peut guère leur reprocher leur sage prévoyance.

Au départ de Port-Louis, Baudin se met à dos équipage et membres de l?expédition en rationnant pain, vin, viande fraîche et en imposant biscuit et salaison. Le scorbut ne tarde pas à faire son apparition. Pire encore, au lieu d?aborder en prelier lieu la terre hospitalière de Van Diemen (Tasmanie) qui aurait permis à ses compagnons de reprendre leurs forces, Baudin se rend directement sur les côtes arides et périlleuses de l?ouest et du nord de l?Australie. La course avec Flinders commence alors à battre son plein. Baudin sait que ce dernier est chargé d?une mission similaire à la sienne et n?entend pas se laisser prendre de vitesse. Pour cela, il exige à tout moment l?impossible à un équipage et à une expédition squelettiques. Il fait la sourde oreille aux suggestions les plus judicieuses, ne fait qu?à sa tête et se met tout le monde à dos. A partir du 1er juin 1801, il explore les côtes aux environs de Perth, remonte vers le nord-ouest, aborde les points relevés par les Hollandais mais pas encore explorés. Le mauvais temps sépare fréquemment les deux navires. Les terres ainsi explorées n?offrent pratiquement aucun secours à l?expédition. En août 1801, Baudin, cédant enfin aux instances de tous, consent à faire escale à Timor.

Il ne sera pas possible, dans le cadre de cette chronique, de suivre dans les moindres détails Baudin en butte à des mésaventures innombrables, les unes plus pénibles que les autres. Ses compagnons seront successivement en butte au scorbut, à la dysenterie. Certains connaîtront la détention en cellule disciplinaire. Les décès se succèdent à un rythme effrayant. On manque d?eau. Certains assoiffés consomment même leur urine. Enfin en janvier 1802, la mission aborde les rives plus hospitalières de la Tasmanie. Le 8 avril 1802, a lieu la rencontre, plutôt cordiale, entre Baudin et Flinders. Ce dernier explore également les côtes australiennes mais en sens inverse à celui pris par Baudin, celui-ci respectant le sens des aiguilles d?une montre.

Baudin arrive à Port Jackson, dans la baie de Sydney, le 20 juin 1802. En août, réapparaît enfin le Naturaliste. Baudin charge alors Hamelin de rentrer en France avec les collections et les malades les plus graves. Ils ne se quitteront toutefois que le 10 décembre 1802 dans le détroit de Bass. Entre-temps, on remplace le Naturaliste par la goélette Casuarina, que Baudin confie à Louis Claude de Freycinet.

Baudin poursuit son voyage autour des côtes austra-liennes. Ce n?est que le 7 juillet 1803 qu?il consent à faire route vers l?île de France, sa dernière escale. Il sera la dernière victime d?une ?très meurtrière mission? et aura droit à des funérailles solennelles.

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