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La passion selon Jacques

24 juillet 2003, 20:00

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  • Metteur en scène, directeur de théâtre, on dirait qu?être acteur ne vous suffit pas?

Je considère cela comme un tout. Il y a deux sortes d?acteurs : ceux qui acceptent que leurs journées soient complètement mangées, happées par la représentation du soir et puis d?autres, comme moi, qui n?arrivent pas à laisser nue leur angoisse à jouer. Et qui donc se cherchent d?autres occupations, généralement attenantes au métier de comédien. C?est vrai que j?ai toujours tout fait : mise en scène de théâtre, de cinéma, de télévision, j?ai dirigé deux théâtres?

  • Etre comédien relève de la création artistique et diriger un théâtre relève de la gestion. Comment faire cohabiter deux états d?esprit aussi différents ?

Pour ce qui est de l?administration, mon talent était de trouver ceux qui avaient le ta-lent d?administrer. De bien m?entourer. Par un ami fidèle qui était un formidable admi-nistrateur. J?ai arrêté la direction des théâtres parce que je supportais de plus en plus mal la nécessité de relations politiques avec les mairies et les administrations. Tout ça, c?est pas mon truc. Ce n?est pas un hasard si j?ai arrêté.

  • Est-ce le refus du conventionnel qui vous fait refuser, à 20 ans, une offre d?entrer à la Comédie française ?

Ce qui est certain, c?est qu?à l?époque, le théâtre français était un théâtre d?alternance. C?était les débuts de Pierre Dux et on ne savait pas trop quelle direction il allait prendre. Ce n?était pas encore totalement ouvert vers la création. Tout ça avait fait que je trouvais que la Comédie française ressemblait plus à un mouroir qu?autre chose. Je me souviens d?avoir eu une sensation claustrophobique quand je suis entré dans ces couloirs gris où pendaient des costumes? Et ça sentait la mort. J?ai donc refusé ! De manière très pulsionnelle. Sans vraiment réfléchir.

  • Trente ans plus tard, vous êtes content de cette décision ?

Tout cela a évolué, et cela m?aurait peut-être donné l?occasion de me frotter encore plus aux textes classiques, aux textes de répertoire que j?aime beaucoup, d?être confronté à cette difficulté de passer sans cesse d?un répertoire à l?autre et finalement de rencontrer de grands acteurs?

  • Vous n?avez pas répondu à la question?

Non, je ne le regrette pas. Mais je pense qu?aujourd?hui, je serais moins brutal dans mon refus. C?est vrai que la Comédie française n?est plus le musée qu?il était à l?époque.

  • Vous refusez la Comédie française et vous voilà embarqué avec la troupe de Robert Hossein? Le virage est à 180 degrés?

Après avoir refusé la Comédie française, je me suis dit : je suis sorti du conservatoire avec un prix d?excellence, j?attends, quelque chose finira bien par arriver? Puis, je rencontre mon ami Jacques Villeret qui me dit : ?Il y a un monsieur qui veut te rencontrer, il s?appelle Robert Hossein?. Moi, je réponds : ?Quoi ce fou furieux ? Cette starlette de cinéma ?? A l?époque, il faisait surtout des choses du type Angélique, marquise des anges. A l?époque, j?étais très politisé. Marxiste- léniniste?

  • Pourquoi vous dites ?à l?époque?, j?ai l?impression que c?est toujours le cas?

Je suis encore politisé, c?est vrai. Mais à l?époque, cela avait un sens plus violent, l?engagement lui-même était violent. C?est d?ailleurs peut-être une chose à regretter actuellement.

  • Nous sommes au siècle des tièdes. On appelle cela ?avoir de la mesure? aujourd?hui?

Nous sommes des tièdes en France ! Nous avons cru lourder l?extrême droite en faisant un vote de sanction à Le Pen. Nous ne nous sommes pas rendus compte que nous avons ouvert la porte toute grande à l?ultralibéralisme. La France fait partie de ces nombreux pays qui consolident les privilèges et pénalisent la pauvreté. Jospin a fait des erreurs considérables. Aujourd?hui, nous allons vers un naufrage ultralibéral ; à nos portes il y a l?Italie de Berlusconi? Tout cela est grave. Je pense qu?il nous faut arrêter de mentir. D?évidence, si le monde continue à se resserrer sur la minorité privilégiée et à ignorer avec cynisme que la majorité du monde est en train de crever, nous allons droit à la catastrophe.

  • Cela relève d?un choix politique ou d?un comportement ?

Nous sommes devenus des hommes éloignés de la solidarité, c?est le chacun pour soi, pour les individus comme pour les gouvernements aussi bien que pour les entreprises. Il y a eu une défection de l?idéologie, entretenue avec beaucoup d?habileté par les forces réactionnaires qui nous ont fait croire que la chute de l?idéologie communiste était la chute des pays de l?Est. Je ne dis pas que le communisme était la panacée, mais je pense qu?il y avait dans cette idéologie des voies, des idées qui peuvent donner à réfléchir. On se rend compte maintenant que le capitalisme est aussi un échec monumental qui crée des tensions mondiales en ce sens qu?il accentue la pauvreté. L?Eglise s?est cassée la figure. Par ailleurs, on assiste à une poussée de l?islam extrémiste qui fait tout naturellement peur. Donc on se demande où sont les points de repères. On n?en voit pas et le résultat est que tout le monde se replie sur lui-même. Ou va vers l?extrémisme. Nous sommes donc dans une situation extrêmement grave.

  • Vous avez choisi le repli sur l?art ?

J?essaie d?agir autant que faire se peut sur les choses. Je m?engage. Que ce soit dans des manifestations qui valent la peine ou dans d?autres actions. J?hésite, je n?ai pas honte de le dire, entre la méthode d?analyse d?Olivier Besancenot de la Ligue Communiste Révolutionnaire et un parti fragile que sont les Verts. J?aime beaucoup Noël Mamère, un homme de rigueur qui ne ment pas. Nous sommes dans un tel pathos, dans un tel mensonge permanent qu?il faut brutaliser un peu les choses.

  • L?acteur joue un rôle. A ce titre, ne baigne-t-il pas lui aussi dans un mensonge permanent au point d?en faire son métier ?

Mon cher monsieur, je suis comme tout le monde, je suis un être contradictoire protéiforme? Bien évidemment. Nous traversons tous un temps historique, qui est notre temps, on a tous hélas une ambivalence entre les nécessités du court terme qui sont souvent opposées à celles du long terme. Et cette ambivalence on la retrouve aussi bien sur le plan métaphysique que sur le plan politique.

  • Quand le court terme est en contradiction avec le long terme, on touche à la contradiction suprême?

Les politiques sont pris dans un jeu infernal. 70 % de leur temps de parole sont de la communication. Ils doivent parler de plus en plus court, utiliser de plus en plus de formules. Nous sommes entraînés dans un monde de slogans, c?est-à-dire la pensée courte. Or, le monde, la pensée, est complexe et ne peut être résumée en trois mots.

  • La question revient sans cesse : est-ce le rôle de l?artiste de devenir un porte-parole politique ?

C?est une évidence. Nous sommes des citoyens. Et ma perception du monde, que je le veuille ou non, est politique. Je dépends intrinsèquement de la nation et du monde. Tout est politique.

  • On peut vous imaginer franchir le pas ?

Pour entrer en politique ? Non, je ne le ferai pas. Moi, je m?exprime dans la marge.

  • Le rôle est facile, agréable même, comme celui du journaliste?

L?art, la scène est le lieu de toutes les libertés. C?est mon domaine à moi. Je ne suis pas préparé à l?extrême complexité du monde politique. Cela dit, s?il s?agit à un moment de prendre fait et cause pour un engagement, je le ferai.

  • Au cours d?une récente conférence de presse, vous avez prononcé cette phrase curieuse : ?Il faut faire l?autopsie de ses racines?. Cette phrase relève-t-elle d?une forme déguisée de passéisme ?

Pas du tout. Pour que l?arbre bourgeonne, il lui faut des racines. C?est un précepte maçonnique que j?aime beaucoup bien que je ne sois pas franc-maçon. Quand il s?agit de mon travail et de moi, j?aime les points de repères que sont les connaissances que j?ai d?un monde classique. Je fais partie de cette génération qui a eu droit à une culture humaniste. C?est une chance. Mais en aucun cas on ne doit privilégier le passé. Il faut ce dialogue entre le passé, le présent et la prospective.

  • Comment l?engagé que vous êtes, interprète-t-il les grèves qui agitent en ce moment les intermittents du spectacle en France. Un comédien qui empêche une pièce de se jouer, cela rappelle ces enseignants empêchant les étudiants d?aller passer leur bac?

Je suis violemment contre cette grève des intermittents. A partir du moment où le monde du spectacle ne réagit jamais sur les grands problèmes de société et d?un coup réagit sur des problèmes de privilèges, cela donne une idée erronnée des choses. Le statut d?intermittent essaie de trouver une solution aux problèmes de précarité d?emploi dans le domaine du spectacle. C?est tout à fait normal. Mais ce statut a été perverti par des sociétés de production entre autres. Mais il fallait savoir qui pervertit ce statut et dans quelles proportions. Mais cela, on ne le sait pas.

  • Qu?aurait fait Jacques Weber s?il était encore directeur de théâtre ?

Je me serais battu contre la grève, c?est certain. Je n?aime pas cette idée de voir des comédiens arrêter un spectacle. Nous aurions pu faire cause commune, se battre politiquement. Tous ensemble.

  • Le théâtre américain ou britannique n?est pas subventionné et pourtant la création y est très vivante?

Bien sûr. Il y a une telle bagarre que celui qui le veut vraiment se met à exister par sa force. Je ne suis pas en train de plaider pour cela dans la mesure où je suis contre le libéralisme, mais c?est un fait?

  • La question est : l?artiste peut-il être un fonctionnaire ?

C?est ça la question. Elle est brutale, mais elle est vraie. Je ne le pense pas du tout. Comment voulez-vous que le droit de rêver et d?en faire un métier soit soumis à des subventions. Il faut faire attention à ces choses. Je crois aussi que cela concernait le ministère du Travail et non pas celui de la Culture. En même temps, ce gouvernement travaille pour le patronat et rien d?autre. C?est le patron du MEDEF qui dirige la France. Constatons les faits. Les lois sociales sont bouffées à grande vitesse.

  • Une autre voie reste à trouver. Que pensez-vous de celle que préconise José Bové ?

C?est un homme extraordinaire, une grande intelligence. Ses analyses sont irréfutables. Elles appartiennent à ce courant anti-mondialiste que je trouve très important. Et qui je l?espère fera enfin bouger les choses. C?est une voie crédible. En tout cas, la seule qui nous reste par rapport au danger que représente George Bush. C?est lui l ?homme dangereux. Pas Ben Laden. C?est Bush l?intégriste. C?est vraiment grave.

  • ?Le cinéma, ce n?est pas la même relation à la vie que le théâtre?, dites-vous. Avez-vous choisi votre camp ?

(Long silence). C?est une curieuse question que vous me posez là?J?ai l?impression que le théâtre construit et que le cinéma vole. Le théâtre s?exerce sur un long temps, il est fait de maturation, de travail, de peaufinage. Et puis arrive la soudaineté de la reprise à heure fixe tous les soirs. Jouvet disait : ?Au théâtre, on joue, au cinéma on a joué.? Il disait aussi : ?Le théatre est un art qui s?exerce à heure fixe?. Au théâtre, nous sommes dans une pièce noire où il est question de reproduire, de refaire un travail élaboré ou plus encore, on sera un interprète strict et discipliné et on aura de la chance de libérer ce malgré soi qui fait le moment de grâce. Au cinéma, d?abord on est en plein air. Cela a l?air anecdotique mais c?est important. L?instantanéité est dans l?air et pas dans une salle fermée. La caméra vole les visages. Elle vole tous les ?malgré soi? de l?acteur.

  • Nous voici revenus à la fin du 19e siècle en Afrique quand les vieux sages estimaient que se faire prendre en photo c?était perdre une partie de son âme?

Dans le fond, en quelque sorte ça y ressemble. Pour en revenir au théâtre, en France, quand vous êtes marqué homme de théâtre comme je le suis, les réalisateurs de cinéma pensent moins à vous. Alors qu?en Angleterre, par exemple, on mélange plus les différentes formes d?art. J?ai envie de faire plus de cinéma. Ma grande douleur, ce fut la mort de Maurice Pialat. J?aurais rêvé de travailler avec lui.

  • Vous êtes animé de la même violence ?

Je ne crois pas avoir sa violence, mais ses films sont, pour moi, parmi les plus beaux qui aient été réalisés. Il y a aussi Blier.

  • Les critiques ont dit que vous avez révolutionné le théâtre à la télévision lorsque vous avez adapté Ruy Blas?

Cela fait toujours plaisir quand votre travail est reconnu, mais ça ne va pas plus loin? Je l?avais fait aussi pour Le Misanthrope pour Canal Plus. Mais la télé devient de plus en sophistiquée sur le plan technique. Pour le reste?

  • Tout sur la forme et peu pour le fond ?

Il y a cette phrase de Baudrillard : ?Je n?ai rien contre le vide jusqu?au moment où il devient le principal objet du désir.? Et je trouve que cette réflexion reflète bien ce qui se passe à la télévision. Après tout, cette télévision n?est que le reflet de nous?

  • Quels sont les critères qui vous font choisir les textes que vous interprétez sur scène ?

Il faut qu?un texte me touche, m?émeuve. Le premier critère, c?est le désir gourmand, sensuel de les dire. Et puis parce qu?ils ont du sens. Ils parlent de choses que je veux faire passer.

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