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La culture est aussi une industrie

20 juillet 2003, 20:00

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Sombre été pour les festivals qui se sont annulés en cascade, après ceux d?Avignon, d?Aix-en-Provence, de Montpellier-Danse ou des Francofolies de La Rochelle. Le désespoir des intermittents, le mauvais calcul d?un gouvernement qui pensait pouvoir laisser pourrir la situation comme il l?avait fait en juin à l?occasion des débats sur les retraites, la rivalité entre la CGT et la CFDT, viennent ébranler l?ensemble du système culturel français, qui montre ainsi ses limites.

La crise, plus grave qu?il n?y paraît, révèle également le malaise provoqué par les mutations radicales que la société traverse actuellement, notamment sur le plan culturel. Le ministère français de la culture a été créé par André Malraux en 1959, avec un objectif majeur : ?Rendre accessibles les oeuvres capitales de l?humanité au plus grand nombre possible?, mais aussi donner des outils supplémentaires aux artistes. Cette politique a été suivie par l?ensemble de ses successeurs, avec plus ou moins de constance.

Jack Lang a repris le flambeau en augmentant considérablement les moyens de son ministère et en élargissant son champ d?intervention. Du coup, les équipements culturels français ont été multipliés. On a ouvert et modernisé d?innombrables établissements : théâtres, opéras, bibliothèques, auditoriums, musées, centres d?art... Le public et les artistes, toutes disciplines confondues, ont profité de cette embellie. Mais il a bien fallu faire tourner ces nouveaux organismes. Le simple fonctionnement de la mécanique, de plus en plus lourde, absorbe une part croissante du budget de la Rue de Valois. Du coup, il reste de moins en moins de fonds pour l?action culturelle proprement dite. D?où l?idée que les crédits sont coupés et que la culture n?est plus une priorité. Et cela au moment où la culture est devenue l?un des pivots de notre société, où les professions dites culturelles tiennent le haut du pavé et drainent de plus en plus de monde. Mais, si le mot d?ordre des années 1960 était celui du droit à la culture pour tous, on est insensiblement passé, à partir des années 1990, au droit pour tous d?être artiste. Les raisons de ce glissement sont nombreuses.

Guy Debord annonçait, il y a près de quarante ans, l?entrée du monde occidental dans l?ère du spectacle. Nous y sommes. Le spectacle culturel est censé apporter aura, reconnaissance, gloire, fortune. Comment y résister ? Et puisque la société de plein-emploi est morte et que le chômage ou le semi-chômage devient la règle, l?intermittence est au moins une bouée qui permet de survivre avec un projet échappant au morne travail répétitif.

?Qu?est-ce qu?un pauvre garçon peut faire à part chanter dans un groupe de rock?n?roll ??, demandait Mike Jagger. La profonde mutation vécue par nos sociétés depuis une douzaine d?années ? dévalorisation du message politique, généralisation de la consommation, américanisation des modes de vie ? renforce ces désirs, cette fascination pour le monde culturel, qui semble aujourd?hui à portée de main. Tout le monde ambitionne le quart d?heure de célébrité promis par Andy Warhol. Jean-Luc Godard, sévère calviniste de la vieille école, a beau répéter que ?la culture est la règle, mais l?art est l?exception?, l?exception a volé en éclats. Il est admis qu?il n?y a plus d?arts majeurs ou mineurs, mais des arts pluriels. Tous se valent. D?ailleurs à l?idée d?avant-garde s?est substitué un éclectisme diffus. La considérable révolution technologique que nous vivons a multiplié les ?niches? artistiques.

Si la mondialisation a accentué les contacts et les métissages, l?émiettement de la société permet à des communautés diverses, fondées sur les classes d?âge, les préférences sexuelles, la religion, l?origine ethnique..., de revendiquer leur autonomie culturelle. Chacun a une chance de trouver un public, même restreint, à l?intérieur de sa ?famille?. La postmodernité où nous sommes plongés est perçue comme un grand bazar où chacun est libre de faire son choix. Même flou autour de l?image de l?artiste. Il suffit de puiser dans le répertoire pour trouver un costume à sa taille : celui du dé-miurge, mage ou saltimbanque, hérité du romantisme; celui du chaman destiné à soigner le corps malade de la société, à atténuer ses douleurs, à réduire ses fractures; celui de porte-parole des opprimés, des damnés de la terre, à charge pour lui de mettre en paroles et en musique l?expression d?une révolte.

La défroque de l?homme d?affaires a un certain succès. La culture n?est-elle pas devenue l?un des moteurs de l?économie? L?intrusion de cette dernière ne date pas d?aujourd?hui. On se souvient de l?essai d?André Malraux, ?Pour une psychologie du cinéma?, vigoureux plaidoyer pour le 7e art, publié en 1937, qui se concluait par une phrase restée célèbre : ?... par ailleurs, le cinéma est une industrie?. L?industrie a gagné d?autres secteurs, comme la musique ou l?édition. A chaque oeuvre, à chaque artiste est désormais attaché un prix, une cote.

La culture est aussi une branche du tourisme. Et pas seulement par le biais du patrimoine architectural : on recense un millier de festivals en France ; ils touchent à tous les genres : le théâtre, la danse, la musique ou la photographie. Ces activités pour lesquelles des sommes importantes sont investies alimentent la machine économique. L?été désastreux qui s?annonce risque de le prouver par défaut. Le mouvement des intermittents est aussi celui des prolétaires de cette industrie émergente. En dépit ou à cause de son ambiguïté, la culture est devenue le mot d?ordre le mieux partagé du monde. Le plus mal défini aussi. L?art, de son côté, n?est-il pas en train de devenir une sorte de rêve flou ? Un rêve auquel tout le monde aspire, parce qu?il est, pour paraphraser Marx, ?le coeur d?un monde sans coeur, l?espoir d?un monde sans espoir.?

Emmanuel de Roux

© 2003 Le Monde News Service

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