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«Les Mauriciens perdent le sens de la solidarité »
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«Les Mauriciens perdent le sens de la solidarité »
> Quelle est votre appréciation de l?actualité constituée surtout de faits divers ?
Il n?y a pas de fumée sans feu. Mais quand, il y a un abcès, il faut le crever. Nous avons trop longtemps refusé de voir nos faiblesses. Nous n?admettons pas la faillite de notre éducation religieuse et civique. En dépit de toutes les réformes, le système d?éducation mauricien ne répond pas aux aspirations et aux besoins de la nouvelle génération.
> Sur quoi repose ce diagnostic ?
Vous n?avez qu?à interroger les jeunes au sujet du sida, vous serez surpris de voir l?ignorance sur cette question. De même, malgré tous les efforts de la National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers (Natresa), je doute fort que notre jeunesse soit informée du mode d?approche de celui qui veut convertir un néophyte en toxicomane. On connaît les méfaits de la drogue, mais pas les techniques d?approche du dealer.
> Maurice a un des plus forts taux de suicide au monde. Quels sont vos commentaires à ce sujet ?
Le suicide ne se guérit pas par des conférences ou à travers une ligne d?écoute. Le suicide est un reflet de la maladie accompagnée d?un isolement social. Celui qui est susceptible de se suicider n?a personne pour l?écouter.
Et ce n?est pas une ligne téléphonique qui l?écoutera. Celui qui ne sait pas à qui se confier commet souvent l?irrémédiable. C?est toute une éducation à refaire au niveau de la famille.
> Les Mauriciens ne sont plus à l?écoute de leurs semblables. Avons-nous perdu nos repères ?
La société mauricienne a définitivement perdu pas mal de ses repères. L?appât du gain est omniprésent. Nous avons connu une mutation sans y être préparés. La mutation culturelle de Maurice est mal gérée. Nous n?avons pas de politique de loisirs. Et sans loisirs, il y a isolement social.
> Il y a bien des programmes de détente organisés par le ministère du Tourisme et des Loisirs ?
On ne peut pas inviter les gens à venir découvrir Chamarel, une fois ce mois-ci, puis à Roches-Noires, le mois prochain et appeler cela une politique de loisirs. Quant au sport, il est aujourd?hui limité à une élite pour la compétition. On attend toujours le sport de masse.
> Comment évolue l?action des travailleurs sociaux ?
Nous assistons à l?étatisation du social à Maurice. L?autonomie des ONG est remise en question. Comme le gouvernement tient les cordons de la bourse, nous ne pouvons pas prétendre à l?autonomie. Moi, je refuse d?accepter cet état des choses. Le gouvernement donne de l?argent aux ONG parce que c?est notre dû. Je pense qu?il ne faut pas se faire béni-oui-oui pour recevoir des subventions.
> Qu?est-ce qui ne vous convient pas dans le rapport gouvernement-ONG ?
C?est le gouvernement qui décide de ce dont le social a besoin, alors que c?est le contraire qui aurait dû être de mise. Il faut que le gouvernement construise à partir de ce que le social accomplit sur le terrain et non l?inverse.
> Pourtant de nombreuses ONG aiment travailler avec le gouvernement en place?
À Maurice l?égoïsme caractérise notre culture. Au moment de l?Indépendance, des organisations socioculturelles se sont vite imposées et ont démarqué leurs territoires. Ces organisations censées aider au développement des valeurs sont vite devenues des outils de marchandage vis-à-vis du pouvoir en place. C?est ainsi qu?on a aujourd?hui les Pongos et les Gongos. C?est-à-dire les Politically Oriented Non Governmental Organisations (Pongos) et les Government Oriented Non Governmental Organisations (Gongos).
> Et en dépit de cela, le Macoss les reconnaît?
Nous ne pouvons pas aller contre les lois du pays. Nous essayons de rendre plus difficile l?affiliation au Macoss en demandant aux ONG de présenter un rapport financier et un bilan de performance social conséquent. Je dois admettre que parfois, je subis des pressions pour accorder reconnaissance à des ONG non performantes. Je résiste aussi longtemps que je peux. Mais quand arrive un Warning Class IV, je me plie.
> Pourquoi ?
Les fonds sont distribués par le gouvernement. Nous avons besoin de financement et si celui qui assure que vos organisations disposent des moyens financiers décide qu?il faut affilier une ONG, on doit le faire.
> Donc vous cédez aux pressions politiques?
C?est facile de dire qu?on résiste à la pression politique. Le monde des ONG m?a appris le principe du donnant-donnant. Si je subis une pression politique pour soutenir une ONG qui ne me satisfait pas, je profite de l?occasion pour m?assurer que d?autres ONG qui ont besoin de mon soutien puissent profiter de ce chantage financier.
> Sentez-vous un mépris à l?égard des pauvres ?
Le mot est fort. Je ne crois pas qu?il y ait mépris à l?égard des pauvres, mais je crois qu?on refuse de voir les poches de pauvreté. On préfère les ignorer. On ne réalise pas à Maurice que la présence de la pauvreté où qu?elle se trouve, demeure une menace pour la prospérité.
> Comment expliquer que le Mauricien ne soit pas conscient de ce fait ?
Les Mauriciens perdent le sens de la solidarité. On se dit toujours que ceux qui ont fait des efforts pour arriver quelque part ne doivent rien à d?autres qui, dit-on, n?ont pas consenti à des sacrifices. Nous n?avons aucun esprit de charité dans ce pays. . Je dis toujours à ceux qui veulent faire de la charité, faites-en d?abord envers ceux qui ne sont pas de votre communauté.
> Vous faites souvent appel à l?unité nationale, la montée du communalisme vous inquiète-t-elle ?
Je suis convaincu que le communalisme vit ses derniers moments. Mais telle une lumière qui s?éteint, elle brille de ses derniers feux.
> Qu?est-ce qui vous fait dire cela ?
Je crois dans la génération à venir. Elle ne sera pas raciste. Il y aura un mélange. Les jeunes s?apprécieront beaucoup plus, peu importe la communauté. Cela contrairement à ceux de ma génération. Les jeunes d?aujourd?hui ont d?autres problèmes comme la sexualité et la toxicomanie, mais il faut reconnaître qu?ils ne sont pas communalistes.
> Mais pourquoi le Macoss édite-t-il un livre pour rappeler les repères du passé ?
Ce recueil d?anecdotes et des mémoires d?antan se veut être une bouffée d?air frais pour nous rappeler qui nous étions et essayer de nous ramener vers ce que nous aurions dû devenir. Ce pays a trois siècles d?histoire. Tous nos ancêtres sont venus ici parce qu?ils étaient rejetés dans leurs sociétés d?origine. La lutte a été constante pour tout le monde.
> Il faut donc une éducation à la citoyenneté?
C?est dans la mort que j?ai appris à connaître Maurice. Nous sommes tous égaux dans la mort. Pourquoi ne pas l?être dans la vie ? J?ai déjà dit que l?Indépendance a été caractérisée par la venue d?un invité de marque anonyme, la création d?un drapeau politiquement correct et un hymne national qui à ce jour demande qu?on fasse un effort pour ne pas chanter faux. Tous ces facteurs ne contribuent pas à une bonne citoyenneté. Un débat national s?impose sur la citoyenneté dans notre pays. Il faut essayer de cerner ce que tout le monde comprend par citoyenneté. Vous serez surpris. Tous les problèmes de Maurice monteront à la surface.
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