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LETTRES AU PERSONNEL DE LA BANQUE
Chers collègues,
Si vous avez déjà été accusé de quelque ?faute? que vous n?avez pas commise, vous serez en mesure de commencer à comprendre mon sentiment depuis le 23 juin dernier, jour de mon arrestation et de mon incarcération dans une cellule de l?Etat.
Vous ne pourrez, cependant, pas mesurer l?étendue véritable d?une telle ignominie et d?une telle injustice, puisque vous n?aurez pas connu la médiatisation d?une telle circonstance, ni ses conséquences tant sur votre personne, que sur celle de votre famille, de votre employeur, a fortiori du pays.
Je ne souhaite pas une telle aventure au pire de mes ennemis.
Je ne suis coupable de rien du tout et on m?accuse en fait de n?avoir rien fait ! En effet, la ?provisional charge? retenue à mon encontre après quatre mois et demi d?enquête, (où la banque, par ailleurs victime d?un vol de Rs 632 millions, collabore ouvertement et pleinement avec plus d?une dizaine d?heures d?interrogatoire personnel), est à l?effet que j?aurais ?failed to report a suspicious transaction?. La belle affaire ! Comment peut-on ?fail to report a suspicious transaction? si l?on n?a pas de ?suspicion? en premier lieu, je n?en sais trop rien. Mais à l?ICAC, où l?on est déjà à plus d?un faux coup de barre, on savait apparemment suffisamment pour m?arrêter et demander mes empreintes digitales le lendemain, mais pas assez pour soutenir le cas, deux semaines plus tard, devant une cour de justice, au point où l?acte d?accusation fut? rayé. Une accusation modifiée fut inscrite dans la foulée, sous une autre clause de la loi anti-blanchiment et l?ICAC devra sans doute démontrer pourquoi elle est mieux inspirée maintenant qu?elle ne le fut au soir du 23 juin.
En attendant, les dégâts sont évidents. Ma réputation et celle de mon employeur sont engagées en tout premier lieu. On n?effacera jamais le tort causé, les doutes engendrés, les regards qui se figent sur votre visage, les chuchotements de ceux qui ?savent? désormais grâce à des titres de presse trompeurs, des hystériques avec qui on choisit de partager les ondes et une sacrée meute qui tire un plaisir évident à l?idée de peut-être voir vaciller une réputation, une institution. Il n?y a que deux refuges en la circonstance: la confiance de ceux qui comprennent et qui ne se laissent pas dérailler par la désinformation systématique. Ensuite la vérité, qu?on peut retarder, qu?on peut, un temps, masquer, mais qui finit toujours par se savoir et triompher. Dans la séquence normale des interpellations est-il possible, par exemple, que le principal suspect de ce qui nous est arrivé n?ait, après cinq mois d?enquête, pas été mis en accusation ; lui qui négocie, par ailleurs, le lieu, les modalités et les conditions de son interrogatoire ? Pourquoi donc ?
Mais il y a aussi la réputation du pays et l?image que nous donnons de nous-mêmes au reste du monde. Moody?s ou une banque correspondante étrangère connaît peu ou pas Maurice et ne peut donc escompter le folklore local, ce fameux ?Mauritian Way? qui est capable du meilleur comme du pire. Ce qu?ils constatent, c?est que, après les arrestations de Pierre-Guy Noël et de moi-même, soit la première banque du pays est pourrie, soit les institutions, dont l?ICAC, sont à côté de la plaque. Dans les deux cas, notre image nationale en prend un sale coup. Nous sommes tous faillibles, nos systèmes de contrôle bancaire ont été abusés, mais je sais pertinemment bien que nous ne sommes pas une banque de pourris (?)
Ayant été accusé, la décence commandait d?offrir ma démission. Ce qui fut fait, mais refusé par le conseil d?administration, devant des faits clairs, confirmés par la suite par Kroll Inc et en l?absence jusqu?ici totale de preuves crédibles de l?Icac.
De plus et subsidiairement, il était clair que le conseil d?administration, garant de la bonne marche des affaires de la banque, pensait qu?une banque décapitée aurait beaucoup trop souffert face aux échéances cruciales en cette période et regroupant la finalisation de l?alliance stratégique avec la Société Générale, la question des couvertures et du ?claim? d?assurance, ainsi que le roll-out BPR de Port-Louis. Ces missions ayant été accomplies, il est de notre devoir de demander une mise en congé temporaire, ne serait-ce que pour travailler personnellement à ce que la vérité éclate, satisfaire aux attentes internationales en la circonstance et rétablir le bon nom de la banque.
Ce que la MCB aura vécu au cours de ces cinq derniers mois, aucune autre institution à Maurice n?y aurait aussi bien résisté. Cette résilience est à la mesure de notre crédibilité et de notre force. Un tel épisode, pour cataclysmique qu?il soit, ne touche heureusement pas à l?essentiel (?) C?est pourquoi nos clients sont plus que jamais là, et je compte sur vous pour les soigner encore plus qu?à l?ordinaire. Notre cours boursier est stable et, vous, chacun à votre niveau, pour secoués et stressés que vous êtes avec les innovations et le changement que nous ne cessons de concrétiser malgré tout, vous accomplissez journellement le miracle de la mission MCB.
En prenant congé de vous pour quelque temps, j?aimerais vous dire toute ma fierté d?être, à quelques très rares exceptions près, votre collègue et votre collaborateur. Je sais que ceux qui prennent le relais pourront également compter sur votre énergie renouvelée, votre esprit d?équipe et vos compétences. Ce n?est qu?un au revoir !
Philippe A. FORGET
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