Publicité

Une rebelle anti-taliban sous le ciel mauricien

11 juillet 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Dès qu?elle aperçoit l?objectif du photographe pointé sur elle, Najla Afzali, qui porte un foulard de soie noir autour du cou, s?empresse de le dénouer et de s?en couvrir les cheveux. Face à notre étonnement, elle s?explique : «Les mauvaises habitudes ont la dent dure», confie-t-elle en soupirant. «Avant l?arrivée au pouvoir des Taliban, je déambulais tête nue dans Kaboul. La majorité des femmes afghanes portaient leur robe au-dessus du genou, sans pantalon dessous. Après sept ans de port de burka, le réflexe de se couvrir persiste».

Cette Afghane de 34 ans, patriote dans l?âme, est issue d?un père médecin qui exerçait autrefois dans le service public. Pour arrondir les fins de mois, celui-ci donne aussi des cours de pharmacologie à l?université de Kaboul. Il encourage ses enfants à faire des études supérieures. Son souhait est que ses filles soient aussi éduquées que ses fils. D?ailleurs, sous le règne du Dr Muhammad Najibullah, président communiste, les femmes sont encouragées à faire des études tertiaires.

Najla, qui montre de sérieuses prédispositions pour les sciences, est fascinée par les cartes et les livres de son oncle qui est ingénieur. Si sa s?ur se tourne vers l?architecture en raison d?un excellent coup de crayon, Najla s?oriente elle, vers le génie civil qu?elle étudie pendant six ans à l?Institut Polytechnique de Kaboul. «Je ne suis pas une femme d?intérieur mais j?adore regarder les maisons bien construites et en savoir plus sur les matériaux utilisés.»

Dès l?obtention de son diplôme d?ingénieur en construction, elle obtient un emploi au sein de l?équipe chargée de construire le complexe qui va abriter la radio gouvernementale. Elle exerce pendant quatre ans. Quand le Dr Najibullah est renversé par des insurgés et que l?influence des Taliban commence à se faire sentir à Kaboul, le climat politique se gâte.

<B>Règne de la tyrannie </B>

L?opposition menée par Burhanuddin Rabbani et son chef d?état-major, feu le commandant Ahmed Shah Massood, combattent avec les armes, l?extrémisme qui commence à montrer le bout de son nez. Kaboul est soumis à un feu roulant de tirs de roquettes et de mortiers. «Nous ne pouvions plus travailler et nous nous terrions dans nos maisons», se souvient Najla.

Mais le pire est à venir. Les édits tyranniques se succèdent et briment la population, en particulier les femmes. Celles-ci n?ont plus le droit d?exercer leur métier, ni d?étudier. Les fillettes n?ont plus le droit d?aller à l?école. Femmes et filles doivent porter le burka quand elles apparaissent en public et doivent toujours être accompagnées d?un homme de leur famille lorsqu?elles sortent. «La musique et les films étaient bannis que ce soit à la maison ou à la radio et les cinémas fermés. On n?était autorisé qu?à écouter les informations, manipulées bien évidemment».

La première fois que Najla met les pieds hors de sa maison, affublée d?un burka, elle a le sentiment de suffoquer. «Ce vêtement me collait au visage et je ne pouvais plus respirer. Je n?arrivais même pas à marcher et à m?orienter. Si bien qu?à ma première sortie, entourée de mes cousins et cousines, j?ai trébuché et je me suis étalée de tout mon long», raconte-t-elle en riant. Malgré cet inconvénient, Najla veut continuer à voir ce qui se passe à l?extérieur et sort en compagnie d?un de ses frères.

Un matin, accompagnée de son frère qui se trouvait à quelques mètres d?elle, elle converse avec un marchand au bazar. Un milicien armé d?un fusil, l?interpelle et la traite de tous les noms. «Il m?a insultée en me disant que j?étais une femme de mauvaise vie et que mon frère était en réalité mon amant. Il a malmené ce dernier et m?a dit qu?il l?emprisonnerait. J?étais folle de rage. J?ai discuté avec lui et je lui ai dits de m?accompagner à la maison pour voir si je mentais ou pas. I told him: if this man is really my brother, I will kill you. If you realize that he isn?t, you can kill me».

Ces paroles désarment le milicien qui comprend alors que Najla dit la vérité. Cela n?empêche pas le soldat de frapper gratuitement son frère avant de les laisser regagner leur domicile. «Une fois à la maison, mon frère a pris peur. Il m?a dit que c?était la dernière fois qu?il sortirait en ma compagnie.»

<B>Assignée à résidence</B>

Pendant sept ans, Najla vit cloîtrée. Au souvenir de ces années-là, la jeune femme fond en larmes. «Vous vous rendez compte, les femmes afghanes n?avaient plus d?avenir. Il n?y a pas de mots pour décrire cet enfermement, ce reniement de l?existence même de la femme», raconte-t-elle. Ils survivent grâce aux courses faites par leurs parents. Ces derniers n?ont jamais été inquiétés du fait qu?ils étaient âgés.

Najla n?est toutefois pas une femme à baisser les bras. Elle commence par décliner deux propositions de mariage émanant de Taliban. «Ils ont forcé la porte de chez nous et ont demandé ma main à deux reprises. J?ai toujours refusé, arguant que j?étais une veuve avec un enfant. Je prétendais que mon dernier frère, qui était encore petit, était mon fils et heureusement, il jouait bien le jeu. Il était hors de question pour moi d?épouser un Taliban.»

<B>éduquer les femmes</B>

Najla s?organise ensuite pour que les jeunes filles de son voisinage continuent à étudier. Elle demande à ses voisines de lui envoyer leurs filles pour des cours à domicile. Elle se retrouve avec 38 jeunes filles à qui elle enseigne bénévolement et clandestinement les mathématiques, la biologie qu?elle adore et la chimie. Elle y ajoute aussi un peu d?études coraniques. Elle n?a jamais craint d?être démasquée. «Non, je n?avais pas peur d?être découverte. Il fallait faire quelque chose pour les jeunes filles.»

Quand le règne des Taliban prend fin en l?an 2000, c?est la liesse en Afghanistan et plus encore à Kaboul. «Les gens se sont mis à jouer de la musique à tue-tête. Mon frère a installé un haut-parleur sur sa maison et a mis de la musique à un volume épouvantable. Sa fille qui ne comprenait pas ce qui se passait, le suppliait d?éteindre la stéréo de peur de se faire prendre et se faire sommairement exécuter par les Taliban ! Ce fut un des plus beaux jours de nos vies.»

Si les femmes ont retrouvé leur statut d?antan en Afghanistan, le pays prendra du temps à se reconstruire. «Il reste encore beaucoup à faire», confie Najla. Depuis plusieurs mois, elle travaille pour une organisation non-gouvernementale américaine chargée des travaux de génie civil. Elle est très fière d?être l?unique femme ingénieur parmi huit hommes. «Nous sillonnons les provinces pour voir comment reconstruire les routes, les ponts, les aqueducs? »

Après avoir été coupée de tout pendant sept ans, Najla a désormais soif de rencontres et de voyages. Ce déplacement à Maurice constitue d?ailleurs son premier voyage outre-mer. Pour pouvoir communiquer, elle a appris l?anglais en trois mois et se fait comprendre sans peine. Elle espère que ce déplacement est le premier d?une longue série.

Najla ne croit pas que les Taliban reviendront au pouvoir en Afghanistan. «Le peuple ne l?acceptera jamais. Ils ont trop fait. L?islam est une religion de paix et de tolérance et appartient au peuple. Ce n?est pas une religion qui dit qu?il faut brimer, opprimer, torturer et tuer.»

Désormais, elle veut aider les femmes de son pays à combler leur retard éducatif. «Je veux me rendre dans les provinces et rencontrer les veuves pour les conscientiser sur l?importance d?envoyer leurs filles à l?école. Je veux contribuer à établir des écoles dans ces coins-là et pousser les filles à étudier les sciences car sans elles, on ne peut progresser. Je ferai tout pour ça.» D?une rebelle, on ne peut s?attendre à moins?

Publicité