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Reculer l?horizon
- Les événements, depuis quelques semaines, exposent la détresse des femmes aux yeux de tous. Vous êtes une femme connue, reconnue : cela vous rend-il encore plus concernée ?
Bien sûr que je me sens concernée ! Mais je dirais que je suis, en quelque sorte, une privilégiée. Le fait même d?être connue ou reconnue comme vous dites, fait de moi quelqu?un de plus protégé. Il y a des choses que l?on ne me dira pas : je suis moins sujette aux agressions dans la rue que d?autres femmes. Quand on voit ce qui s?est passé pour Sandra ou pour Nadine ou pour d?autres inconnues, on doit se demander combien d?agressions sont connues et combien restent anonymes. Vous serez étonné si vous faisiez un sondage en demandant aux femmes combien de fois par jour elles se sentent agressées? L?agression commence avec la femme qui est dévisagée plusieurs fois par jour. Mais essayez d?aller plus loin. Demandez aux femmes qui ont été agresséees ce qu?elles ont fait. On sera étonné de voir que les filles n?en parlent pas? Il y a une telle indifférence!
- Le silence n?arrange rien?
Quand les jeunes filles s?entendent dire des obscénités, elle éprouvent de la gêne à venir dire cela à leurs parents. Mais en même temps, ça veut dire quoi ? Que nous n?avons plus le droit de marcher à notre guise ou de nous habiller comme nous voulons ou alors culpabiliser parce que nous voulons nous mettre en valeur ? A cause des réactions primaires de quelques hommes, qui sont des sauvages. Et ça m?énerve encore plus d?entendre certaines personnes dire que ce sont des cas isolés. Et alors le comble, ce sont ceux qui estiment que la femme l?a peut-être bien cherchée parce qu?elle s?habillait d?une certaine manière?
- On se rappelle même d?un ancien président de la République expliquant une agression contre une fille par le fait qu?elle était habillé ?un peu osé?, c?est à dire qu?on lui voyait les bras et les jambes?
Nous sommes dans un pays de droit et je dois pouvoir m?habiller comme je veux, en restant dans les limites de la décence et du bon sens. Maurice, vous savez est une île où les femmes ne sont pas aussi excentriques que celles que l?on peut voir dans d?autres îles. Il y a dans ce pays un gros problème se-xuel. Il y a beaucoup de refoulés. Qu?est-ce qu?on va faire ? Parler d?éducation sexuelle dans les écoles. Vous serez étonné de savoir que quand l?organisation PILS (Prevention Information et Lutte contre le SIDA) a demandé a quelques écoles publiques de donner des cours d?éducation sexuelle, il y a des directeurs qui ont refusé? Comment expliquer que PILS ait mis des distributeurs de préservatifs au Caudan et qu?il y ait eu des imbéciles qui ont voulu les détruire. L?éducation sexuelle doit faire partie de l?éducation civique en général. Et il faut que cela soit une matière obligatoire et notée. Il faut les obliger à ingurgiter ces principes.
- Vous êtes enseignante au Lycée Labourdonnais. Trouvez-vous que l?approche à ces problèmes soit différente de celle des collèges mauriciens ?
Totalement différente. Je dirais même que c?est à l?opposé. Les enfants du lycée ont droit à des cours de civisme et d?éducation sexuelle. Et ils sont conscients de ces réalités. On va dans le concret. Mais c?est vrai que nous sommes des privilégiés. Les moyens, les structures sont là?
- Les moyens ou la volonté ?
Sans doute un peu des deux. Mais même dans l?éducation nationale, il y a des personnes, que j?appelle personnes repères, dont les voix sont muselées. La grande question de l?éducation est: comment produire des citoyens responsables. Je crois que notre pays est actuellement sur des braises et que si l?on ne fait pas quelque chose, ça va mal finir. Et là je ne parle pas d?éducation sexuelle. Y en marre des ?on va faire?, ?on demande un rapport?. Il faut faire.
- Que voulez-vous dire par ?un pays sur des braises? ?
Il y a tellement de choses à dire que je ne sais par où commencer. Mais je crois que le centre de la tourmente, c?est cette inégalité grandissante entre ceux qui ont et ceux qui n?ont pas. Nous sommes en train de créer une nation de frustrés. Quand je pense au chômage, par exemple, je pense à une personne qui travaille et qui perd son travail. Toute la famille est dans la dèche. Cela veut dire recrudescence de violence. Comment va-t-on gérer tout ça ? Même à l?heure actuelle c?est difficile. Et nous savons tous que le pays va vers des étapes encore plus difficiles. Si l?on ne trouve pas les moyens de réduire les inégalités dans ce pays, ceux qui n?ont plus le droit au gâteau vont tout simplement détruire ce gâteau. Et ce sera trop tard.
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Certaines choses sont réalisées, notamment le Trust Fund contre la pauvreté? D?accord, c?est très bien, on a pris conscience c?est déjà ça. Mais ces personnes ont besoin d?écoute, de dignité. Les rares fois où l?on fait quelque chose pour les déshérités, on leur donne comme on donnerait aux chiens ! Il faut donner en respectant l?autre. Les clubs de service font des choses, mais là aussi les femmes sont avec leurs belles robes, les messieurs en smoking vont aux dîners de charité avec leurs cohortes de photographes et de journalistes? Essayons pour une fois de regarder les pauvres comme des humains.
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La pauvreté semble rester une abstraction quand on écoute certains discours ? Absolument. Vous savez, on a beaucoup parlé du colonialisme et de ses séquelles. De cet air condescendant qu?avaient les colons vis-à-vis des ?inférieurs?. Mais que faisons-nous de mieux ? Nous sommes, 35 ans après l?indépendance, encore dans une phase de dominés/dominants. On retrouve la même condescendance. Seuls les colons, seuls les maîtres ont changé. La situation est la même. On accorde un peu d?aumône et puis on dit : mais qu?est-ce qu?ils veulent encore ces pauvres ? Personne ne veut voir personne, ne veut entendre la misère, la douleur des autres.
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Vos émissions télé et de radio touchent toujours aux gens simples, vous refusez les émissions strass/paillettes. C?est un choix que vous vous êtes imposée ?
Pour Nou zenfants Maurice, c?est un choix délibéré. Je crois que dans ce pays, les enfants sont les derniers citoyens à être vrais et sincères. Quand je les emmène en reportage, c?est authentique. Ce n?est pas simulé. Et puis, c?est à eux de dire à quelle société ils rêvent. En même temps, à travers cette émission, ces enfants font de l?éducation civique. Je fais avec eux ce qu?ils devraient peut-être faire à l?école. Pour aimer son pays, pour avoir envie de le protéger il faut d?abord le connaître, connaître ses réalités. Prendre conscience de cela, c?est les aider à devenir des citoyens plus justes en regardant les autres comme des égaux. C?est très important pour moi.
- Votre émission Avis de recherche révèle au grand jour une immense détresse. Ne se sent-on pas démuni devant ces situations souvent désespérées ?
C?est Jacques Maunick qui m?a proposé cette émission. Franchement, je n?y croyais pas, je ne croyais pas que cela allait avoir un tel écho. Cela fait trois ans que ça dure. Je suis inondée de lettres qui parlent d?une telle désespérance? J?en ai un sac tout plein dans ma voiture. Et quand je sors d?une émission où il y a toute cette détresse mise à nue, j?entre sous ma douche et je reste une heure. Pour oublier. C?est la misère à l?état brut. C?est le bord du désespoir. Je porte encore en moi la douleur de cette femme qui, samedi dernier, à cinq minutes de la fin de l?émission m?appelle et me dit : ?Vinne guette moi. Faire kiksose pour moi?. Elle a trois enfants. Elle n?arrive pas à les nourrir depuis plusieurs semaines. Son mari est hospitalisé, ne travaille pas. Et quand elle m?a appelée c?était pour me dire qu?on était en train de mettre les scellés sur sa maison? Puis, elle m?a dit : ?J?aimerais que mes enfants soient bien nourris? Qu?eux au moins en profitent?. Et elle me dit encore : ?J?ai 36 ans et on m?a jamais fêté mon anniversaire?. En fait, elle était en train de livrer toute sa douleur, tout son coeur, comme ça, en direct?Je me suis sentie tellement impuissante!
- On fait quoi dans ces cas-là ?
J?ai téléphoné au Community Centre. On m?a dit : Li lors waiting list, li bizin attane. Attendre quoi, quand des enfants meurent de faim ? Les rayons de soleil, c?est après l?émission. Deux anonymes sont venus déposer deux boîtes de vivres dans le studio? Même pas 15 minutes après l?émission.
- Toutes les souffrances sont urgentes?
Bien sûr qu?elles sont toutes urgentes. Mais si chacun mettait un peu du sien en arrêtant de compter sur l?Etat, les choses iraient peut-être mieux. Observez bien et vous verrez comment c?est étonnant. A chaque fois que l?on demande une contribution du public, c?est toujours ceux qui n?ont pas beaucoup qui donnent le plus. Quand on a vu ça, on comprend beaucoup de choses. On parle de l?Etat Providence, vivement que nous en ayons un vrai!
- Vous avez côtoyé brièvement la politique. Elle vous tente encore ?
La politique, pendant un moment, a représenté pour moi, la seule issue si l?on voulait faire bouger les choses. Je me suis sentie interpellée. Je trouvais que mes petites actions isolées, même si elles marchaient bien, ne suffisaient plus. Il fallait des actions concertées sur une étendue plus large. C?est quand cette grande réforme sociale ? Je voudrais tellement qu?elle ait lieu. Ce n?est pas avec un trust ou un fonds de solidarité seulement. Je crois que c?est urgent. Quand les hommes politiques font du terrain, ils le sentent. Mais très vite ils s?éloignent pour écouter leur cour dire que tout va bien. Et ils finissent par y croire.
- Votre constat porte un immense désespoir?
La misère dans ce pays est en train de faire monter une frustration qui, pour le moment, est refoulée. 2001 a vu la libération des ondes. Cela a été salutaire sur un plan : les petites gens ont pu se faire entendre. Nous avons droit maintenant à la communication ascendante. Les laissés-pour-compte ont enfin le droit de s?adresser aux puissants pour dire leur désarroi. Dire qu?ils n?en peuvent plus. Il y aura un moment où les pauvres en auront marres de dire et de ne pas être entendus. Ils vont passer à l?acte. Et qu?on ne vienne pas dire, alors, qu?ils ne sont pas de bons citoyens. Il y a une limite à la souffrance. Ceux qui vont sur le terrain voient une jeunesse désoeuvrée. Et son désoeuvrement se passe dans l?indifférence totale?
- Vous êtes un esprit libre, rebelle. Difficile à assumer dans l?île Maurice d?aujourd?hui ?
Oui. Mais je sais me défendre. Difficile dans la mesure où ceux qui ont le pouvoir, la politique ou l?argent, croient toujours qu?ils pourront tout acheter. Leur culot me laisse pantois quelquefois. C?est incroyable. Regardez le récent scandale MCB/NPF. Que peut penser un simple citoyen qui doit mendier pour avoir un petit emprunt ? On est dans un monde à l?envers. Qui doit-on respecter quand on regarde vers le haut. Il ne reste rien. Sauf soi-même et ses valeurs. Il faut essayer de les faire avancer.
- On avance toujours en solitaire ?
C?est un peu dommage, mais c?est comme ça. Et chercher autour de soi ceux qui partagent les mêmes valeurs? Sinon, vous plaquez tout, vous partez ailleurs chercher ce que l?on ne trouve plus à Maurice?
- Vous en avez eu envie ?
Oui. Mais après, je me suis rendu compte que je suis trop attachée à ce pays. Et puis, j?ai encore la chance de pouvoir dire ce que je veux, assumer ce que je suis?
- Est-ce vraiment une chance ou un désir ?
Sans doute un peu les deux. De toutes les manières, depuis de nombreuses années, j?ai décidé de dire ce que j?ai à dire, peu importe les conséquences. Ceux qui veulent m?aimer auront à m?aimer comme je suis? Mais ce qui me rassure, c?est que j?ai des gens autour de moi qui m?aiment. Vous savez, étant métisse, je trouve quelquefois que le fait d?être ouverte aux autres, vous pénalise, vous désavantage. C?est terrible l?île Maurice, ce qui est une chance ailleurs est un handicap ici? Mais le métis est comme ça : il ne peut s?empêcher d?être ouvert aux autres? Il est tout le monde et personne.
- C?est gênant à porter ?
Plus maintenant. Je ne m?identifie à aucune communauté de ce pays. La seule chose à laquelle je m?identifie, c?est à ce citoyen universel que nous sommes tous. Et quand je vois que, dans mon pays, les choses vont à l?inverse de cela, je me demande quelquefois ce que je fiche ici. On est à la limite de l?anormal. Mais je m?en balance. J?assume ce que je suis. J?ai seulement de la peine pour ceux qui souffrent de ça et qui n?ont pas la force d?avancer.
?Il y aura un moment où les pauvres en auront marre de dire et de ne pas être entendus. Ils vont passer à l?acte.?
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